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Publié par Saoudi Abdelaziz

Quel monde ? Ce monde, notre monde, Par Amin Khan

Porteurs d'eau
épaules enchaînées à l'ordre du monde
amertume et limon

Porteurs de feu
échardes au cœur du silence
la chute de Grenade fut
une explosion de saveurs

Porteurs du destin
dites aux papillons poudreux de la mémoire
comment finit l'Orient
et comment il commence"

Un deuxième "Nous autres" coordonné par Amin Khan vient de sortir aux Editions Chihab sous le titre "Notre rapport au monde". L'ouvrage comprend des contributions de Ahmed Bedjaoui, Mouanis Bekari, Akram Belkaïd, Ahmed Cheniki, Saïd Djaafer, Tin Hinan El Kadi, Suzanne El Farra, Jihad Hudaib, Amin Khan et Nedjib Sidi Moussa. Voici l'introduction de ce second "Nous autres"...

Par Amin Khan, 18 mai 2017

Ce nouveau monde, de la dite "mondialisation", quel est-il ? Il est, à bien regarder, le même vieux monde, ce vieux monde perpétuellement soumis à la même vieille logique de la domination, mais revêtu, depuis la décennie qui a précédé la chute du mur de Berlin, des atours aveuglants de l'idéologie, pourtant invraisemblable, de la fin de l'histoire, de la défaite des idéologies, du choc des civilisations, du triomphe universel, inéluctable et irréversible, du marché et de la démocratie, pêle-mêle.

La mondialisation, présentée par ses promoteurs comme une ère de grande liberté et de puissante croissance des moyens économiques et matériels de l'accès de l'humanité aux bienfaits de cette nouvelle ère de liberté, s'avère bien différente en réalité. Car la dernière trentaine d'années a vu une accélération démente de la dilapidation des ressources naturelles de la planète, l'aggravation des inégalités entre les pays, ainsi qu'à l'intérieur des pays, l'augmentation de la violence, du terrorisme et de la criminalité sur tous les continents, la prolifération des conflits armés et des "guerres civiles" de haute ou de basse intensité, le démantèlement de pays comme la Yougoslavie, l'Irak, le Soudan et la Libye, ainsi que la décomposition plus ou mois spectaculaire de nombreux autres pays comme l'Afghanistan, le Congo, le Mali, l'Ukraine, le Yémen ou la Syrie.

La mondialisation, c'est aussi les déplacements de millions, et bientôt de dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants brutalement déracinés, arrachés de leur terre, de leurs familles, de leurs communautés, de leur humanité. La faim, la soif, la guerre, la maladie, le chômage, la corruption, la peur, le désespoir, sont les principaux instruments d'exercice de l'ordre mondial actuel, associés à la production ininterrompue du langage et des normes de l'aliénation profonde, de la confusion paralysante de populations entières domestiquées par l'ingestion forcée des drogues idéologiques des fausses alternatives, des fausses évidences, par la fabrication massive de l'ignorance, par la menace et l'usage de la terreur, par la généralisation du consumérisme et la production et la consommation frénétiques des miettes toxiques et sucrées de l'inépuisable fatras du marché global de l'illusion.

Sous couvert de l'écume hypermoderne de brillantes découvertes scientifiques, de leur marchandisation et de leur érection en vecteurs/normes culturels superpuissants, la mondialisation, c'est aussi, et surtout, le retour des archaïsmes que la "modernité", au cours du 20e siècle notamment, avait, pour une part, combattus, et prétendument vaincus. Ce sont les archaïsmes du clanisme, du tribalisme, du nationalisme réactionnaire, de l'impérialisme contemporain, vaisseau amiral de la nouvelle barbarie. Ce sont les archaïsmes de l'ignorance prolifique et ceux du racisme, sous ses formes nues, brutales, ou bien les plus sophistiquées, qui s'efforce de dépasser l'impuissance historique de ses tenants par une agressivité renouvelée de leurs politiques économiques et sociales et de leurs entreprises guerrières néocoloniales. Ce sont les archaïsmes de l'exploitation des faibles, de la misogynie, de la chosification des êtres, de la déshumanisation des humains.

Mais nous autres, quel est notre rapport à ce monde? Quel est notre rapport à cette humanité, dégradée, fragmentée en hordes, en milices, en bandes de pseudo-individus ?

Ce ne peut être un rapport extérieur. En aucune manière, il n'est possible, ou intellectuellement, ou même fantasmatiquement souhaitable, de se situer dans un autre lieu, dans un autre temps, que ceux de l'histoire dans laquelle nous sommes plongés, le plus souvent suffocants, sidérés, plus ou moins conscients, que l'on espère encore, ou que l'on glisse dans l'une ou l'autre des multiples modalités du désespoir que nous offre l'ordre actuel du monde.

Ce rapport, qui n'est pas d'extériorité, en est d'autant plus pétri de complexité. Nous sommes dans le monde, nous en faisons partie, dans un rapport des forces qui, sans être statique et immuable, nous est aujourd'hui très défavorable. Mais nous n'acceptons pas la fatalité de cet ordre. Nous refusons d'être assignés à des places que nous n'avons pas choisies, nous refusons de jouer des rôles que l'on veut nous imposer, et nous refusons des règles et des normes intellectuelles et morales dont nous savons que le respect nous aliène, nous contraint, nous soumet.

Nous autres, individus, sociétés, fractions de groupes, fragments de communautés, bribes de destin, nous nous reconnaissons d'abord en cela : le refus des "évidences" qui n'en sont pas, le refus des « alternatives » qui n'en sont pas, le refus de rejoindre l'un ou l'autre des camps constitués et articulés pour la bonne marche des mécanismes de l'ordre du monde. Nous refusons la chaîne infinie des couples infernaux de la pensée dominante : Orient/Occident, Occident/Islam, Dictature/Démocratie, Justice/Liberté, Identité/Altérité, Local/Global, etc.

Ces couples de notions qui servent de fondements aux discours intellectuels, politiques et médiatiques de l'époque, occupent la totalité du champ référentiel de tous débats, discussions, analyses, opinions autorisés par la coalition des pouvoirs politiques, économiques, académiques ou médiatiques. Ils occupent la totalité du champ de la pensée et de la représentation et, de plus, l'enferment dans une dialectique déterminée par, entre autres paramètres, la dichotomie entre de prétendues antinomies, et cela, au mépris des réalités les plus criantes de l'expérience historique.

Dans ces conditions, il est extrêmement difficile de faire valoir la formulation même de certaines questions : La civilisation musulmane, qui a apporté, et développé, la pensée grecque aux populations européennes, est-elle une civilisation orientale, ou occidentale, ou autre chose ? Le christianisme, né en Palestine, est-il une religion occidentale, ou orientale, ou autre chose ? Le Japon, est-il une puissance occidentale, ou orientale, ou autre chose ? L'Algérie, est-ce un pays oriental, ou occidental, ou autre chose ? Les Algériens, sont-ils berbères, maghrébins, arabes, africains, européens, musulmans, ou autre chose ? Doit-on être islamiste « ou » anti-islamiste ? Laïc « ou » musulman ? Qu'est-ce qu'Israël, un Etat juif, ou un Etat démocratique, ou un Etat colonial ? etc.

La réalité est qu'il n'y a jamais d'identité fixe, ni d'altérité autre que relative et datée. Il n'y a jamais de sang pur ou de sang impur, pas plus qu'il n'y a de nation éternelle, de nature humaine, ou de vérité absolue. Les humains, ou les peuples, ne sont ni bons ni mauvais. Leur histoire est le résultat, toujours provisoire, de mille déterminations et de mille circonstances.

L'affirmation précédente n'est pas un permis accordé pour la relativisation de tout et de chacun, de tout événement et de chaque situation. C'est, au contraire, la mise en exergue de la nécessité de prendre conscience de la complexité des choses, des gens et des situations, et de l'obligation intellectuelle et morale qui en découle, de s'efforcer de reconnaître, et de connaître, la complexité des choses et des situations, et de s'efforcer d'appréhender de façon informée, logique et cohérente les causes, les effets, les contextes des situations et des évènements.

Cette prise de conscience de la réalité du monde, y compris celle de la réalité de notre rapport à lui, passe par la mise en question des mots, des notions, des concepts, des langages auxquels nous participons. Car l'aliénation et la domination reposent sur la soumission à des sens que nous ne maîtrisons pas. On peut, par exemple, répéter à longueur de temps « Civilisation occidentale », « Islam », « Démocratie », croyant savoir de quoi on parle, mais ne le sachant pas. Il en va ainsi de quelques dizaines de notions fondamentales qui structurent le champ de nos réflexions et de nos représentations et nous enferment toujours plus dans la confusion et l'impuissance intellectuelles, celle des dominés, que l'on se trouve au « nord » ou au « sud » du monde, en « Orient » ou en « Occident », en haut ou en bas de la société.

Se libérer de l'aliénation commence donc par l'affirmation d'une volonté, celle de mener sans cesse cette lutte constante pour d'abord sortir de la cacophonie sémantique mondiale de l'orchestre assourdissant des puissants de l'heure, être alors vraiment soi, et donc, ouvrir l'horizon.

Source : HuffPost-Algérie

 

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