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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le ministre saoudien de l'énergie, Khalid al-Falih, lors de la réunion de l'OPEP à Vienne le 25 mai. Photo DR

Le ministre saoudien de l'énergie, Khalid al-Falih, lors de la réunion de l'OPEP à Vienne le 25 mai. Photo DR

"Jamais l’OPEP n’a été aussi affaiblie. Après plus de quarante ans de domination, le cartel a perdu la main. Plus rien ne répond comme avant. Depuis que les producteurs américains d’huile de schiste ont fait une entrée en force sur le marché pétrolier, les règles ont changé. Et toutes les tentatives faites jusque-là par l’OPEP, et surtout par l’Arabie saoudite, pour en reprendre le contrôle ont échoué".

Par Martine Orange, 25 mai 2017. Mediapart

Rarement l’OPEP a réuni autant de soutiens. Onze pays producteurs de pétrole non membres de l’organisation, à commencer par la Russie, sont d’accord pour poursuivre pendant neuf mois la politique de diminution de production, dans l’espoir de faire remonter les prix. Pourtant, le cartel pétrolier n’a jamais été aussi affaibli : le marché du pétrole lui a échappé. Et il n’a plus les moyens d’en reprendre le contrôle.

Rarement l’OPEP a réussi à réunir autant de soutiens. Avant sa réunion à Vienne ce jeudi 25 mai, onze pays non membres de l’organisation avaient déjà fait savoir qu’ils se rallieraient aux décisions discutées par le cartel pétrolier. L’Arabie saoudite et la Russie, principal producteur pétrolier non membre du cartel, avaient donné le signal dès le 14 mai. Les deux principaux pays producteurs de pétrole – ils représentent à eux deux plus de 20 % de la production mondiale – avaient alors annoncé la prolongation pour neuf mois de leur accord de réduction de production.

La décision a été formellement actée lors du sommet de l’OPEP à Vienne. Tous les pays membres du cartel, y compris l’Irak longtemps hostile à la mesure, ont accepté de poursuivre la politique de réduction mise en œuvre depuis décembre 2016. Le cartel s’est fixé un objectif de diminution de l’offre de 1,8 million de barils par jour jusqu’en mars 2018, avec l’espoir de juguler la surproduction et de parvenir enfin à faire remonter le prix du pétrole bien au-dessus des 50 dollars le baril.

L’accord de l’OPEP a été mal accueilli par les marchés financiers. Le cours du WTI (West Texas intermediate qui sert de référence sur le marché américain) a chuté de près de 3 % en début de séance sur les marchés américains, le cours du brent (la référence pour l’Europe) a lui aussi perdu 1,24 dollar pour tomber à 52,67 dollars le baril. Les financiers attendaient des réductions de production beaucoup plus importantes que les précédentes. Les mesures de restriction prises en décembre 2016, selon eux, ne sont pas suffisantes pour stabiliser le marché.

L’économie mondiale nage en effet dans le pétrole. La production atteint ses plus hauts historiques à plus de 98 millions de barils par jour. Les stocks débordent partout, dépassant les 3,5 milliards de barils. Après s’être momentanément redressés, les cours du pétrole sont retombés autour de 50 dollars le baril.

En dépit de leurs effets jusqu’à présent limités, les représentants de l’OPEP veulent croire que les réductions de production vont finir par porter leurs fruits. Enfin, ils font comme si. Car ils ne voient pas d’autre option que de poursuivre dans cette voie.

Jamais l’OPEP n’a été aussi affaiblie. Après plus de quarante ans de domination, le cartel a perdu la main. Plus rien ne répond comme avant. Depuis que les producteurs américains d’huile de schiste ont fait une entrée en force sur le marché pétrolier, les règles ont changé. Et toutes les tentatives faites jusque-là par l’OPEP, et surtout par l’Arabie saoudite, pour en reprendre le contrôle ont échoué.

Dans un premier temps, l’Arabie saoudite a cherché à retrouver sa domination en tentant de regagner des parts de marché. Sans aucune concertation avec les autres membres du cartel, Riyad, sous l’influence du tout-puissant prince Mohammed ben Salmane, le fils du roi Salmane, a lancé en novembre 2014 une guerre des prix sans merci en augmentant sa production. Les prix du pétrole se sont écroulés, passant sous la barre symbolique des 50 dollars le baril, frôlant certains jours les 30 dollars.

Selon les calculs saoudiens, ces ajustements désagréables ne devaient durer qu’un temps. Juste celui nécessaire pour éliminer ou ramener à la raison les producteurs concurrents dangereux, à commencer par les Américains, et permettre au royaume saoudien de reprendre le contrôle.

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Il y a bien eu des faillites de producteurs américains d’huile de schiste, mais pas dans les proportions escomptées par l’OPEP. Une grande partie d’entre eux se sont révélés beaucoup plus flexibles que prévu. Ils se sont adaptés, ont réduit leurs coûts et augmenté leur production, afin de faire face à leurs engagements financiers. De 7 millions de barils/jour, celle-ci est passée à plus de 8 millions en 2015. De plus, les hedge funds, attirés par des rendements financiers très élevés – les taux d’emprunt demandés dans le secteur dépassent largement les 15 % – ont continué à financer massivement les nouveaux projets.

Dans le même temps, les pays producteurs traditionnels se sont retrouvés en grande difficulté. Sans parler du cas hors norme du Venezuela, des alliés traditionnels de l’Arabie saoudite comme l’Algérie ou le Nigeria, qui ont tout misé sur la rente pétrolière, ont dû faire face en quelques mois à un effondrement de leurs rentrées financières. Menacés par de graves troubles sociaux, ils ont dévalué et augmenté leur production pour tenter de compenser par le volume ce qu’ils n’obtenaient plus par les prix.

Même la Norvège a connu une passe difficile. La chute des prix du pétrole à partir de 2014 a porté un coup beaucoup plus dur à son économie que la crise financière de 2008. Plus de 50 000 emplois ont été supprimés dans le secteur en moins de dix-huit mois. Pour la première fois depuis sa création, le fonds souverain norvégien, le plus riche du monde, a été contraint de sortir de l’argent pour soutenir l’économie, au lieu d’accumuler les excédents pétroliers. « Les défis ont été plus grands que prévu », reconnaît la première ministre conservatrice norvégienne, Erna Solberg, qui évoque désormais la nécessité pour la Norvège de sortir de l’ère pétrolière.

Des réductions de production, faute d'autre choix

L’Arabie saoudite pensait pouvoir soutenir sans problème cette période d’effondrement des prix. En quelques mois, elle s’est rendu compte que sa puissance financière ne la mettait pas à l’abri de l’effondrement des cours. Ses rentrées n’ont cessé de s’amenuiser. Conséquence ? Riyad a terminé 2015 avec un déficit budgétaire record : 89,2 milliards de dollars, soit 15 % du PIB. Ses réserves ont fondu comme neige au soleil. Évaluées à 746 milliards de dollars à son sommet en août 2014, elles sont tombées à moins de 600 milliards de dollars aujourd’hui. Alors que la guerre au Yémen lui coûte cher (Riyad est devenu le premier acheteur mondial d’armes et dépense 1,5 milliard de dollars par mois pour la guerre au Yémen, selon les estimations), le rythme des dépenses s’accélère : chaque mois, le gouvernement puiserait 12 milliards de dollars dans ses réserves.

Pour faire face, le gouvernement saoudien a adopté une politique d’austérité. Les généreuses subventions consenties à la population ont été drastiquement réduites. Les prix de l’eau, du gaz, de l’électricité ont augmenté de 70 %, ceux des produits pétroliers entre 40 % et 80 % (le prix de l’essence y reste toutefois encore le plus bas du monde : 0,29 dollar par litre). Les salaires des fonctionnaires ont été diminués et les emplois dans la fonction publique, réduits. Le déficit a ainsi été ramené à 79 milliards de dollars en 2016, soit 12 % du PIB.

Fin 2016, Riyad a été forcé de faire ce constat : sa fuite en avant en produisant à tout-va ne menait à rien. Il n’avait pas repris la main sur le marché. Les concurrents qu’il espérait éliminer étaient toujours là. Le marché croulait sous les surproductions, empêchant tout redressement des prix. Le royaume commençait à s’aliéner des alliés, aux prises avec les pires difficultés économiques intérieures. Et en Arabie saoudite même, le malaise social, nourri par la politique d’austérité, grandissait, portant en germe des menaces de déstabilisation du régime.

En décembre, Riyad a donc fait volte-face. Après avoir défendu une reconquête des parts de marché, il a prôné une réduction des capacités, dans l’espoir de retrouver des prix pétroliers plus conformes. Dans les premières semaines, la stratégie a semblé fonctionner : les cours se sont redressés pour remonter vers 60 dollars. Puis, ils ont à nouveau chuté quand les chiffres ont prouvé que la production mondiale ne diminuait pas, que le marché restait englué dans le pétrole.

Car là encore rien ne s’est passé comme prévu. Au fur et à mesure que les pays de l’OPEP coupaient dans leur production, les producteurs américains, profitant de la hausse des cours, augmentaient la leur. Celle-ci dépasse les 9 millions de barils/jour et pourrait atteindre 9,9 millions de barils/jour en 2018, selon l’agence américaine de l’énergie. L’argent afflue dans les nouveaux projets d’extraction. Tombé à 316 en mai 2015, le nombre de forages actifs aux États-Unis destinés à mettre en service de nouveaux puits a doublé pour se hisser à 602 en février, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Le ministre saoudien de l'énergie, Khalid al-Falih a assuré, malgré tout, lors de la réunion de Vienne, que les réductions avaient commencé à faire effet. Selon lui, la diminution des stocks pourrait commencer à s’accélérer au cours du troisième trimestre. Ceux-ci devraient retrouver un niveau plus conforme à la moyenne au cours du premier trimestre de 2018. Ces mesures, selon les calculs de l’OPEP, devraient entraîner une stabilisation des cours. « Avant la fin de l’année, les cours pourraient atteindre 55 dollars le baril », pronostique le ministre algérien de l'énergie, Noureddine Boutarfa. Ce prix semble être l’objectif visé par l’OPEP, ni trop bas afin de permettre aux pays producteurs classiques de stabiliser leur économie, ni trop élevé afin de ne pas donner d’incitations supplémentaires aux producteurs américains.

L'Arabie saoudite tient d'autant plus à ce prix que Riyad a projecté d'introduire en bourse l'Aramco, la société pétrolière nationale, l'année prochaine. Les analystes à ce stade estiment la valeur de l'Aramco entre 100 et 300 milliards de dollars, selon les cours du pétrole. Jamais une entreprise n'a été estimée à un tel prix. Mais même si le gouvernement saoudien en conserve la majorité, cela change tout. Sa décision de stabiliser les prix autour de 55 dollars se lit aussi à cette situation particulière

« Même si les pays membres de l’OPEP et les pays producteurs n’appartenant pas à l’OPEP étendent la réduction de leur production jusqu’à la fin de 2017, les stocks ne retrouveront pas un niveau normal cette année », prévenait cependant l’Agence internationale de l'énergie (AIE) il y a quelques semaines. Les stocks sont devenus tellement importants qu’ils constituent une menace permanente pour le marché pétrolier. À elle seule, la Chine, qui a constitué d’immenses stocks au moment de la chute des cours en 2014, se retrouve avec des réserves estimées de plus de 900 millions de barils. Manquant de capacités, le gouvernement chinois a commencé à déstocker, afin de retrouver un niveau plus normal. Mais ce sont autant de quantités supplémentaires qui arrivent sur le marché.

Le gouvernement américain envisage de faire de même. Dans son projet de budget, Donald Trump a prévu de baisser de moitié les réserves stratégiques américaines, afin de diminuer le déficit américain. La mesure n’a pas encore été discutée. Il n’est pas sûr qu’elle soit adoptée. Même si elle est approuvée, les ventes se feraient dans le temps. Mais la seule perspective de voir arriver sur le marché quelque 400 millions de barils supplémentaires tétanise les financiers. « Il y a plus de chance de voir le baril à 30 dollars qu’à 70 », dit un analyste de Morgan Stanley.

Si cette montagne de pétrole stockée effraie tant, c’est que la demande en pétrole n’est plus aussi forte qu’avant. Même si les populations des pays émergents comme l’Inde achètent des voitures, consomment beaucoup plus de pétrole qu’auparavant, la demande mondiale faiblit. Selon les estimations de l’AIE, la demande ne devrait augmenter que de 1,3 million de barils/jour en 2017, quand elle dépassait chaque année les 6 à 7 millions de barils/jour avant la crise de 2008. Cela s’explique en partie par la faiblesse de la croissance de l’économie mondiale. Mais il y a un autre facteur qui prend de plus en plus d’importance : la révolution écologique qui avance silencieusement dans le monde. Les énergies renouvelables gagnent de plus en plus de terrain, renvoyant le pétrole à des usages de plus en plus restreints. Près d’un tiers de l’électricité mondiale est désormais produit grâce aux énergies renouvelables, selon les estimations. Cette révolution ne s’arrêtera plus. Quelles que soient ses tentatives, le cartel sur ce terrain-là ne reprendra plus jamais la main.

Source : Mediapart

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