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Publié par Saoudi Abdelaziz

Macron-Le Dryan. Photo DR

Macron-Le Dryan. Photo DR

Flanqué de M. Jean-Yves Le Drian, artisan des opérations militaires extérieures répétées et « VRP de la République » pour les ventes d’armes florissantes, Emmanuel Macron s'en va en Afrique passer les troupes en revue.

Un stratège militaire à la retraite lui donne une idée sur l'état d'esprit parmi les troupes : "Nos armées tournent beaucoup trop vite d’un théâtre d’opérations à un autre, elles s’usent. Beaucoup disent que même sur le plan tactique, nous risquons bientôt de ne plus pouvoir assurer une mission comme l’opération Serval [au Mali]. Nous avons des armées que leur suremploi asphyxie chaque jour davantage, proches du burn-out, au moral constamment en baisse." écrivait en février 2017, le général Vincent Desportes, ancien patron de l’enseignement supérieur militaire français. En avril 2017, à la veille des élection présidentielle le journaliste Philippe Leymarie  faisait le point, dans le Monde Diplomatique, sur l'engagement militaire français, sous le titre La canonnière, une passion française.

Quelques extraits

Le président Hollande aura envoyé les troupes sur de nombreux terrains difficiles. Est-ce vraiment leur vocation de se substituer si souvent aux diplomates ? Celui qui lui succédera devra mesurer le coût de ces ingérences, tant en matière de dépenses militaires que pour l’image de la France.

"Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique », confessait M. François Hollande le 2 février 2013, à l’issue d’une journée de liesse à Gao et à Tombouctou, après les premiers succès de l’opération militaire « Serval ». Comme ses prédécesseurs, le chef de l’État français a endossé durant ce quinquennat l’uniforme de gendarme de l’Afrique, intervenant au Mali, déployant un « parapluie sécuritaire » sur quatre autres pays du Sahel ainsi qu’en Centrafrique, et appuyant plus au sud le Nigeria, menacé par la secte djihadiste Boko Haram.

« Paradoxalement, le champ d’intervention des forces françaises, avec l’assentiment des pays de la région, n’a jamais été aussi vaste », constate M. Gilles Olakounlé Yabi, ancien responsable du bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group. Le réseau des bases militaires françaises sur le continent, bien que partiellement réorganisé, a même été maintenu, plus de cinquante-cinq ans après la vague des indépendances. Comme au temps de la guerre froide — où un très pragmatique partage des tâches laissait à la France le soin d’endiguer la poussée nationaliste ou prosoviétique en Afrique —, l’ami américain ne lui dispute pas son rôle prééminent dans les pays francophones ainsi qu’il l’avait fait dans les années 1990, lors des conflits des Grands Lacs. En outre, après les échecs des États-Unis en Irak et en Afghanistan, les réticences du président Barack Obama à envoyer des troupes à l’étranger ont ouvert un boulevard aux Français.

(...) Paris retrouvait des accents néoconservateurs dans sa « guerre contre le terrorisme », allant jusqu’à imiter le parrain américain dans sa politique d’exécutions extrajudiciaires, reconnues partiellement par le président Hollande (2). Les militaires confient que jamais ils n’avaient reçu d’instructions aussi claires de l’exécutif, qui a par exemple appelé publiquement à l’« élimination » ou à la « destruction » de l’adversaire : l’opération « Serval » au Mali a été menée sans bilans, ni prisonniers, ni images.

(...) L’intervention militaire serait-elle une « passion française », comme se le demande Claude Serfati ? Pour cet économiste, les racines du militarisme d’État sont profondes et anciennes : Napoléon, les guerres coloniales, les « coups » sous le général de Gaulle. Elles s’inscrivent aussi dans le cadre d’institutions qui autorisent le président à envoyer des troupes à l’extérieur à sa guise, le gouvernement étant simplement tenu d’informer le Parlement, dont l’autorisation n’est requise que si l’intervention excède quatre mois. Les grands groupes industriels, l’armée et le pouvoir politique constitueraient un « mésosystème français de l’armement », qui serait in fine l’un des facteurs de ce zèle militaire — et donc du niveau relativement élevé des dépenses en la matière (au troisième rang en Europe, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne, mais devant ses autres partenaires de l’Union européenne). Un zèle que la France a tenté d’utiliser comme un «contrepoids à l’influence économique déclinante du pays et à l’emprise croissante de l’Allemagne sur les processus de décision européens », selon Serfati.(...)

Ministre de la défense durant la totalité du mandat de M. Hollande, M. Jean-Yves Le Drian passe pour le vrai « ministre de l’Afrique » — opérations extérieures répétées — et pour le « VRP [voyageur représentant placier] de la République » — ventes d’armes florissantes. À l’heure du bilan, il souligne la virulence idéologique et l’hyperviolence du djihadisme. Il met aussi l’accent sur l’imprévisibilité des acteurs majeurs (y compris américains...), la généralisation de l’« intimidation stratégique » (de la part de la Russie, de la Chine et d’autres) et l’affaiblissement des règles et cadres multilatéraux. Le tout impose, selon lui, de pouvoir faire face à toute « surprise stratégique » en disposant d’un outil militaire qui offre l’entière palette des moyens et spécialités.

Quelle que soit sa couleur politique, le prochain exécutif devra s’interroger sur les engagements de la France (...)

 Au Sahel, où les principaux groupes djihadistes viennent d’annoncer leur fusion, la situation s’enlise, et on ne voit pas quand les troupes françaises pourront rentrer. Avec ses quatre mille hommes tentant de contrôler un secteur aussi étendu que l’Europe, l’opération « Barkhane » n’a pu empêcher le retour des djihadistes, même si elle les a contenus. Au Proche-Orient, le soutien politique et les ventes d’armes au pouvoir autoritaire égyptien interrogent, tout comme le partenariat renforcé avec l’Arabie saoudite ou le Qatar, pépinières idéologiques d’Al-Qaida et de l’OEI.(...)

Une fois de plus, la campagne électorale n’a guère permis de susciter de grands débats autour des questions de défense. Ne serait-il pas temps, pourtant, de remettre à plat la question de l’activisme guerrier de la France, au moment où progresse l’idée que certaines interventions propagent le terrorisme autant qu’elles le combattent ?

De faire une pause dans les « opex » (opérations extérieures), le temps de repenser l’outil de défense ? De concentrer l’essentiel des moyens non plus sur des interventions à dominante tricolore — perçues, qu’on le veuille ou non, comme néocoloniales —, mais sur des actions réellement multinationales ? Et de mettre en place à grande échelle une filière de formation internationale aux techniques de maintien de la paix, qui valoriserait le savoir-faire des militaires français ?

Source : Le Monde diplomatique

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