Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

27 mai 1332. Naissance d'Ibn Khaldoun

Ibn Khaldoun nait à Tunis, le 27 mai 1332. Il est issu d’une famille andalouse, qui s’est repliée sur cette ville.

L'historien Gilbert Grandquillaume retrace les étapes de son existence. Puis Olivier Mongin et Abdesselam Cheddadi dialoguent sur la portée de l'oeuvre du penseur maghrébin.

Ibn Khaldoun, témoin lucide d'une période tourmentée

Par Gilbert Grandguillaume

Ibn Khaldoun est issu d’une famille andalouse, originaire de Séville, qui s’est repliée sur Tunis. C’est là qu’il naît en 1332, dans un lignage de savants et de hauts fonctionnaires sur plusieurs générations. Il a quinze ans quand le sultan mérinide Abu l-Hassan s’empare de Tunis : c’est l’occasion pour Abderrahman de fréquenter les grands savants de l’entourage du souverain marocain, notamment al-Abili.

Il perd ses parents et nombre de maîtres lors de la peste noire de 1348-1349. A vingt ans, il s’enfuit de Tunis pour aller rejoindre à Fès la cour des mérinides. Il y reçoit un emploi, peut fréquenter ses maîtres, mais à vingt-cinq ans, il est soupçonné de complot et jeté en prison : il en sort après 21 mois, à la mort du roi, il intrigue pour l’accession au trône du successeur. Celui-ci l’admet comme secrétaire personnel, avant qu’il ne tombe en disgrâce, dans une fonction de juge.

Par la suite, brouillé avec le vizir, il est autorisé à se rendre à la cour de Grenade où il est bien accueilli par le roi et son ministre. Ensuite, pour ne pas susciter la jalousie de ce dernier, il quitte l’Andalousie pour Bijaya, il se réfugie dans les tribus arabes, passe chez les Abdelwadides de Tlemcen, avant de se retrouver entre les mains des Mérinides de Fès.

Ces quelques indications, dont on trouvera le détail dans l’ouvrage, suffisent à montrer ce que fut sa vie : dans un climat politique fait de guerres, de rivalités entre les principaux royaumes du Maghreb (Tunis, Tlemcen, Fès) et d’Andalousie (Grenade), d’intrigues pour le pouvoir dans toute la société, cet homme qui est certainement un juriste intègre et un politicien très avisé, se voit constamment sollicité d’occuper de hautes charges, pour être assez vite soupçonné de trahir, sans doute du fait des relations qu’il entretient partout et de sa parfaite connaissance du milieu citadin et tribal.

Dans son autobiographie, qui paraît souvent aussi comme une autojustification, il mentionne tous ces faits en les attribuant à la paranoïa des souverains et à jalousie des puissants (jalousie que sa forte personnalité devait susciter), mais on soupçonne que ces accusations n’ont pas peut-être pas toujours été dénuées de fondement. Sans doute a-t-il estimé qu’aucun pouvoir établi ne méritait le risque de sa vie, la seule légitimité reconnue étant celle d’un souverain qui garantit la paix et l’exercice du droit. C’était en réalité rarement le cas, et il est triste de le voir obligé d’assurer sa survie d’homme et de savant au prix de ces panégyriques ampoulés adressés à des personnages peu recommandables.

Pendant trois ans et dix mois (1375-1378) à la suite de déboires divers, il se retire près de Frenda en Algérie, à Qal’at Ibn Salâma, et il peut y rédiger la Muqaddima et une partie du Kitâb al-‘Ibar.

En 1378, il retourne à Tunis d’où, après quatre années d’honneurs, d’intrigues et de persécutions, il quitte définitivement le Maghreb pour le Caire en 1382, sous prétexte de faire le pèlerinage. Il quitte le Maghreb, mais pas les intrigues. Reçu avec honneur en Egypte, il y dispense un enseignement juridique, il est nommé grand cadi malikite du Caire, et à cette charge comme à d’autres qui lui seront attribuées, il est à de nombreuses reprises destitué, puis renommé, au gré des aléas politiques et des manœuvres de rivaux utilisant diffamation et corruption. Il dit lui-même que la façon rigoureuse dont il applique la loi lui valut de nombreuses inimitiés.

Le grand événement de la fin de sa vie sera sa rencontre avec Tamerlan à Damas en 1401. Venu assiéger la ville, le conquérant s’enquiert de lui, le reçoit avec honneur et lui demande oralement et par écrit une information sur le Maghreb. La ville sera ravagée par la suite, Tamerlan se retire, mais Ibn Khaldoun peut revenir au Caire où il sera encore nommé et révoqué comme cadi malikite quatre fois, jusqu’à sa mort en mars 1406. De son personnage, A.Cheddadi remarque qu’il a passé en réalité moins de dix ans (sur cinquante-quatre de vie publique) dans l’exercice de fonctions officielles, mais il était fasciné par le pouvoir : « Il était incapable de concevoir sa vie autrement que dans les hautes sphères du pouvoir. L’alternative pour lui était simple : une vie de cour dans la proximité des rois, ou une vie de retraite, consacrée à la science (p.XX).»

Gilbert Grandguillaume, La Quinzaine littéraire, N°847, 1-15 fév. 2003, p.19-20

 

Reconnaissances d’Ibn Khaldûn

Dialogue entre Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit et Abdesselam Cheddadi

Qu’en est-il aujourd’hui de la reconnaissance de l’oeuvre de ’Abd al-Rahmân Ibn Khaldûn dans le monde arabo-musulman, mais aussi dans le monde américain, européen et plus spécifiquement dans l’espace francophone ? Cette oeuvre est-elle ressentie comme spécifique, propre à une aire géoculturelle donnée ou bien a-t-elle donné lieu à des approches universalistes et non pas culturalistes dans les milieux historiens tant dans le monde arabomusulman qu’européen ? Par ailleurs, la reconnaissance de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn est-elle liée à la science historique ? Qu’en est-il de la reconnaissance d’Ibn Khaldûn comme inventeur de l’historiographie ?

Abdesselam Cheddadi Cela dépend de ce qu’on entend par reconnaissance. Ibn Khaldûn est célèbre, et la publication récente du Livre des Exemples, son oeuvre maîtresse, par les éditions Gallimard, dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de la Pléiade », consacre cette célébrité en Europe et en France, où il fut redécouvert au début du xixe siècle. C’est un premier degré de reconnaissance, important, mais qui reste très superficiel car, dans le grand public, quand on sait quelque chose d’Ibn Khaldûn, cela va rarement au-delà d’un nom. C’est le cas dans le monde arabo-musulman en général, comme je l’ai vérifié personnellement à maintes reprises, et c’est peut-être aussi le cas en Europe et en Amérique, mais chez un public beaucoup plus réduit.

Le degré le plus élevé de reconnaissance de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn est, comme il est naturel, parmi les spécialistes du monde arabo-musulman, historiens, sociologues et anthropologues.

Paradoxalement, c’est en Occident en général – mais aussi au Japon, où la Muqaddima a connu trois traductions au XXe siècle – que l’on trouve à la fois les études les plus nombreuses et les plus sérieuses sur Ibn Khaldûn, et non dans le monde musulman, cela étant à relier à l’état très peu avancé des sciences sociales dans cette région.

Mais lorsqu’on regarde du côté des spécialistes des sciences sociales en général, on constate une ignorance quasi totale de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn, visible dans le fait que ni ses théories sociales et politiques ni ses théories historiques ne sont discutées.

De ce qui vient d’être dit, on peut valablement conclure que l’approche qu’on a d’Ibn Khaldûn n’est pas réellement universaliste, même s’il est vrai que parmi les anthropologues, tant arabo-musulmans qu’occidentaux, des sociétés musulmanes, les théories anthropologiques et politiques d’Ibn Khaldûn sont débattues sur le même plan que celles des anthropologues, sociologues ou politologues modernes.

Je pense qu’il y a deux raisons à cela : d’une part, l’étude épistémologique de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn n’est pas suffisamment avancée, et tous les rapprochements qu’on a faits entre ses conceptions et celles de penseurs antiques ou modernes restent peu approfondis ; d’autre part, ce que l’on connaît déjà de sa pensée n’est pas intégré ou très peu dans les ouvrages généraux d’histoire des idées ou d’histoire des sciences sociales.

Je dois toutefois signaler que j’ai pu consulter personnellement au moins deux ouvrages américains d’histoire des idées anthropologiques, où l’on réserve une petite place à Ibn Khaldûn. Ajoutons qu’Ibn Khaldûn est connu surtout comme l’auteur de la Muqaddima, introduction à son oeuvre historique où il traite de la science de la société et de la civilisation comme préalable à l’étude de l’histoire.

Bien que la partie historique de son oeuvre, notamment celle qui traite du Maghreb, ait été intensément exploitée par tous les historiens de cette région, la théorie historique d’Ibn Khaldûn reste assez peu connue et généralement mal comprise. On n’en retient que ce que dit l’auteur dans la Muqaddima et, en outre, on pense généralement que la méthode qui a été exposée danscette oeuvre n’a pas été appliquée par Ibn Khaldûn lui-même dans la partie historique de son oeuvre. Cela relève d’une véritable méconnaissance.

Ibn Khaldûn est l’auteur d’une théorie de l’histoire originale, qui se distingue de l’historiographie arabe traditionnelle tout en la prolongeant d’une certaine manière, et qui, par-delà celle-ci, retrouve et développe l’esprit de l’historiographie grecque tel qu’il apparaît chez un Thucydide ou un Polybe. La théorie de la société et la théorie de l’histoire se complètent chez Ibn Khaldûn, car la compréhension de l’une passe par la compréhension de l’autre.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’oeuvre d’Ibn Khaldûn ? Comment l’avez-vous abordée, interprétée et comment en êtes-vous arrivé à envisager de le traduire ? Plus concrètement, estce un auteur présent dans les études secondaires au Maroc et au Maghreb ou un auteur marginalisé ?

Quand j’ai fait ma classe de philosophie, en 1962, on n’étudiait pas Ibn Khaldûn, ni d’ailleurs aucun philosophe arabe ou musulman. En dehors des études au lycée, je m’étais intéressé à Hegel, à Marx, à Freud, à Bergson, à Sartre, mais j’ignorais tout d’Ibn Khaldûn. À cette époque, son renom n’avait pas encore atteint les élèves des lycées, et aucune partie de son oeuvre n’était enseignée. Ce ne fut qu’une dizaine d’années plus tard, après avoir terminé mes études de philosophie en France que, à l’occasion d’un travail de recherche sur l’éducation dans le monde musulman que je venais de commencer, je fis connaissance pour la première fois avec l’oeuvre d’Ibn Khaldûn. Je lus, dans la Muqaddima, les divers chapitres qui traitent des sciences et de l’enseignement dans les sociétés islamiques médiévales, et je fus fasciné par l’ampleur et la pertinence de l’information, la qualité de l’analyse et de la réflexion.

Quelque temps plus tard, mon ami Abdelwahab Meddeb, alors collaborateur de feu Pierre Bernard, directeur des éditions Sindbad, me proposa de traduire l’Autobiographie en français. Puis, de fil en aiguille, je me suis trouvé plongé dans l’étude de l’oeuvre, à laquelle j’ai consacré mon travail de thèse de doctorat de 3e cycle. Quelques années après ma traduction de l’Autobiographie et d’un ensemble d’extraits du Livre des Exemples, j’ai eu la chance de me voir proposer par Gallimard, après une rencontre avec cet éditeur qui put avoir lieu grâce au professeur Jamal-Eddine Bencheikh, l’édition et la traduction du Livre des Exemples en deux volumes de « la Pléiade ». Mon parcours avec Ibn Khaldûn est donc à la fois le fruit d’un intérêt personnel profond et d’heureux hasards. Mais ce n’est là que l’aspect anecdotique.

L’oeuvre d’Ibn Khaldûn a connu plusieurs péripéties. Dans l’ensemble, elle fut bien appréciée et diffusée de son temps, en tout cas en Orient, bien qu’elle fût assez peu comprise, en particulier pour ce qui est de la Muqaddima, sa partie théorique. Elle connut une vogue certaine dans l’empire ottoman depuis la fin du XVIe jusqu’au XVIIIe siècle, alors qu’elle fut relativement peu lue dans le Maghreb. Puis, elle fut découverte au début du XIX siècle en France et en Europe, sans doute à travers une influence turque. Au bout de cinquante ans, l’intérêt qu’elle suscita dans la communauté scientifique fut tel qu’après la parution de nombreux extraits l’on édita et traduisit la Muqaddima dans son intégralité, ainsi que la partie de l’histoire qui traite du Maghreb. À peu près à la même époque, l’oeuvre complète fut éditée en Égypte.

Tout ce travail d’édition et de traduction était remarquable, mais pas assez précis ni scientifiquement rigoureux. La traduction de la Muqaddima par Slane au milieu du xixe siècle fut un grand événement scientifique en son temps mais elle a vieilli depuis. D’une part, on a découvert de nouveaux manuscrits qui permettent d’obtenir un texte plus complet, d’autre part, la langue française elle-même a évolué, et l’on dispose de nos jours de meilleurs instruments de travail et d’une meilleure connaissance du contexte culturel et historique dans lequel se situe cette oeuvre. La tentative de Vincent Monteil de donner une traduction moderne, pour sa part, n’a pas pleinement réalisé son objectif. En revanche, la traduction anglaise de Franz Rosenthal, antérieure à celle de Monteil, parce que procurant un texte plus complet, parce qu’elle est rigoureuse quoique parfois un peu rigide et, surtout, parce qu’elle est très érudite, a constitué un grand pas en avant. Ma nouvelle traduction profite, bien entendu, de tout le travail accompli depuis deux siècles, tout en tentant d’aller un peu plus loin, notamment en procurant un texte qui tient compte de tous les manuscrits aujourd’hui disponibles, dans une langue qui voudrait concilier la rigueur et la précision conceptuelles et l’exigence d’une écriture pas trop rébarbative. Elle se place par ailleurs dans une perspective plus ample : celle de la présentation des deux côtés, théorique et historique, de l’oeuvre. J’espère ainsi contribuer à remettre en question l’idée bien ancrée depuis Gaston Bouthoul d’un fossé qui séparerait les deux, et ouvrir de nouvelles pistes de recherche sur la démarche globale d’Ibn Khaldûn qui, se fondant sur une nouvelle approche de l’histoire et sur une connaissance approfondie de celle-ci, propose une très riche théorie de la société et de la civilisation humaine (…).

Commenter cet article