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Publié par Saoudi Abdelaziz

La candidate du FFS en campagne électorale de proximité à la Qasbah. Photo DR

La candidate du FFS en campagne électorale de proximité à la Qasbah. Photo DR

"Elle a été dans les années 90 une militante qui a défendu la paix au milieu des appels à la guerre et cela lui vaut des haines tenaces des va-t-en-guerre jusqu’à ce jour. Elle a poursuivi son action de militante – loin des réseaux il est vrai, mais c’est une « tare » qu’elle pourrait rattraper – au sein du FFS. Devenir députée n’est pas une fin en soi. Son ambition est beaucoup plus grande. Une ambition que beaucoup partagent d’une Algérie reprenant le chemin du progrès".

Par Saad Ziane, 23 avril 2017. Libre-Algérie

Salima Ghezali, candidate à la députation ? Les puristes ont hurlé. Elle ne leur a pas répondu. Mais dans l’entretien publié dans TSA, on comprend que son ambition est bien plus grande : contribuer à la guérison d’un pays traumatisé en redonnant à la politique son sens.

Penser rigoureusement est un exercice qui ne sied pas aux marchands du vent et du n’importe quoi. A une question d’un média marocain au sujet d’une «étude » du Cabinet IHS Markit décrivant l’élite algérienne comme « préoccupée davantage par ses intérêts particuliers », l’ancien doyen de la Faculté de droit d’Alger, le Pr Ahmed Mahiou a souligné la profonde méconnaissance de la réalité algérienne à la base de ce constat.

En Algérie, a-t-il expliqué patiemment, il n’existe pas une «seule élite » mais il y a une « élite politique, une élite administrative, une élite économique et une élite culturelle (…) Certaines élites sont dans le système et d’autres non. Certaines prônent un changement faisable, d’autres se contentent de pérenniser leurs avantages. Chaque élite est différente de l’autre… »

Pour vendre, il faut simplifier. La complexité n’est pas marchande. Faire de la politique – ou juste essayer d’en faire tant le contexte est rédhibitoire- en tenant compte de la complexité, c’est prendre le risque d’être pris pour cible par les simplificateurs.

Sur ce registre, on pourrait ajouter à la liste du Pr Mahiou, une élite algérienne très « réseauteuse» qui fulmine contre tout et rien, une élite assise qui aime tirer sur tout ce qui bouge mais qui concrètement ne fait absolument rien. Une « élite » très bavarde qui fait mine de croire que le militantisme virtuel (un bon post, une belle phrase qui incendie tous les autres) remplace le militantisme réel, le contact avec les gens, la construction, l’organisation d’une société.

Dire la complexité

Il y a eu un « moment » Salima Ghezali sur les réseaux sociaux après l’annonce qu’elle était tête de liste du Front des Forces socialistes à Alger avec des jugements, des condamnations et des sorties enflammées. Avec des procès d’intentions basés sur des syllogismes très intégristes : tu participes à des élections organisées par le régime, donc tu es vendue au régime. De la pure caricature.

Salima Ghezali n’a pas eu cependant de « moment réseau » après la publication de son interview accordée à Fayçal Metaoui, comme si ceux qui tiraient sur tout ce qui bouge étaient soudain perturbés par une militante politique qui dit, avec sincérité et intelligence, la complexité de la situation.

Il n’y avait pas de commentaires simplistes, reproduction souvent mécanique de l’image dans laquelle le régime enserre la politique, à un discours qui justement refuse la caricature, la simplification. Son engagement – d’hier comme d’aujourd’hui – est de lutter contre une « assignation à caricature » car il « y a dans tous les segments de la société, d’autres images que les Algériens doivent pouvoir voir. Introduire une dissonance interpelle l’intelligence».

Le simplisme des « ultra-radicaux » est sans doute le plus sûr allié du régime car il est le plus souvent une invitation à ne rien faire. A quoi bon se casser la tête à organiser, former, préparer, comprendre et aider à comprendre ? Il suffit de décréter que « tout le monde est pourri », de décrier ceux qui tentent de «faire » en décrétant que les Algériens sont des «incapables », qu’ils ne sont que des «bons à rien », des «estomacs».

Ces jugements à l’emporte-pièce sont censés venir d’adversaires « résolus » du pouvoir alors qu’ils n’en sont que le reflet. Il y a chez le régime et ses vecteurs conscients et inconscients une ligne permanente : contrer la structuration politique de la société. Le régime et ses adversaires «déterminés » aiment les émeutiers, ils détestent les militants. Ce qui les unit est la haine de la politique.

De manière consciente chez le régime car la politique est une menace et il l’interdit depuis l’indépendance avec au bout une terrible «réussite » : miner le tissus social, fabriquer l’anomie et favoriser les intégrismes et les replis qui viennent donner un sens fantasmatique à des régressions orchestrées.

Haine de la politique de manière instinctive chez ses adversaires, le plus souvent de la middle-classe aisée qu’elle soit «francophone » ou «arabophone », là où l’on se considère comme une « élite » sans réfléchir à ce que cela suppose comme responsabilité et devoirs.

Du Zoukh pour faire haïr la politique

Pourquoi ces adversaires «résolus » du régime détestent-ils autant la politique ? Car ceux qui se battent politiquement pour créer l’espace politique interdit, l’espace-nation, les gênent probablement dans leur statut confortable d’opposant radical qui réseaute beaucoup mais qui ne fait rien.

Cette détestation de la politique fabrique en définitive une vision stéréotypée de la société et sème le désespoir. N’en doutons pas un seul instant : quand Zoukh traite les boycotteurs de « Hraymiya », il exerce la mission permanente dévolue à l’administration : faire détester la politique en provoquant des réactions de dégoût.

Quand on traite sans autre forme de procès de « vendus » ceux qui participent aux élections on fait également du Zoukh même si on se croit plus chic. Le travail de sape du régime fait perdre en définitive le sens de la nuance, il fabrique une image pauvre d’une société riche. C’est devenu à la longue une machine infernale qui fabrique le désespoir et la haine. Et ses adversaires «résolus » en fabriquent aussi en se trompant constamment d’ennemis et d’adversaires.

Une société n’est pas simple, elle n’est pas réductible aux stéréotypes qui renseignent davantage sur ceux qui les émettent que sur la réalité du pays. Mais il y a un régime qui fait tout pour que la société soit conforme à l’image qu’il veut en donner. Ces stéréotypes, même quand ils se font aux dépens des hommes du régime, sont en quelque sorte les éléments de son système immunitaire qui est de « dépolitiser ».

Il faut du courage pour faire de la politique dans ces conditions. Et encore plus de se porter candidat à l’assemblée populaire nationale (APN). Il s’agit bien de porter la contradiction pour dire la possibilité d’y faire de la politique ou du moins d’essayer à le faire.

Tout le monde n’est pas en course pour un salaire de député, contrairement à ce que le régime et ses adversaires les «plus résolus » serinent. On peut y aller dans une démarche politique avec des objectifs politiques. Car, contrairement à ce que profèrent les Zoukh et à les Anti-Zoukh (qui disent strictement la même chose), la société est plus riche que ce que leur imagination.

Une société plus riche que son image stéréotypée

C’est ce qu’explique Salima Ghezali :

« Il y a des militaires qui ne sont pas nécessairement gros et brutaux, des politiques pas nécessairement imbéciles et corrompus, des écrivains pas nécessairement néo-colonialistes et des musulmans pas nécessairement fanatiques. Dieu merci, cette terre est généreuse quoi qu’on dise. Il s’agit de nager à contre-courant et faire apparaître cette générosité. Un effort collectif est fait en ce sens. Les militants sont mus par l’espoir. Et, l’espoir est une lutte. ».

Mais l’Algérie est aussi un pays où un processus de « décomposition sociale » est en cours sur fond de privatisation de l’Etat avec une « trop grande pénétration dans la société des pratiques frauduleuses, de la corruption, de l’informel, de l’argent sale et de la criminalité. Il y a la désintégration morale et l’incapacité à reprendre les choses en main. D’où le lien entre la résolution de la crise politique et la reprise d’un cadre où la pratique sociale, économique et culturelle retrouverait la cohérence et le sens de l’intérêt général et du droit. »

Aller à la bataille de l’APN tout en sachant que l’on va s’attirer des quolibets chez les meilleurs amis du régime que sont ses «adversaires les plus résolus» implique nécessairement une forte conviction, de la foi même sur la possibilité d’inverser la mauvaise pente dans laquelle le pays est mené.

Attendre un grand soir qui viendrait de la rue est sans doute l’une des plus grandes des illusions qui se cultivent sur les réseaux. Par quel miracle, quand on déserte le politique et qu’on se refuse de se saisir des petites possibilités existantes, un « grand soir» va-t-il se transformer en révolution démocratique ? Comment une poussée par la rue – au vu de ce que nous avons vécu depuis octobre 1988 – ne se transformerait pas en violence autodestructrice chez une jeunesse explosive ? Mais on le sait, le pouvoir et ses adversaires les plus résolus préfèrent les émeutiers.

Les « petits soirs »

Salima Ghezali n’est plus en 1990, l’Algérie aussi. Mais Salima Ghezali ne s’est pas reniée en entrant dans la bataille électorale. Elle sait que l’évolution du pays ne viendra pas d’un grand soir, mais d’une succession de petits soirs, comme un malade qui se guérit doucement. Elle ne feint pas d’ignorer l’ampleur des traumatismes et des dégâts profonds occasionnés dans ce pays où des frères en arrivent à se croire ennemis.

Salima Ghezali n’est pas une icône, elle ne fait pas dans le «suivez-moi », elle réfléchit, cogite, échange. Elle a été dans les années 90 une militante qui a défendu la paix au milieu des appels à la guerre et cela lui vaut des haines tenaces des va-t-en-guerre jusqu’à ce jour. Elle a poursuivi son action de militante – loin des réseaux il est vrai, mais c’est une « tare » qu’elle pourrait rattraper – au sein du FFS. Devenir députée n’est pas une fin en soi. Son ambition est beaucoup plus grande. Une ambition que beaucoup partagent d’une Algérie reprenant le chemin du progrès.

Cette Algérie qui résiste à un régime impotent et qui peut redémarrer. Elle a l’ambition d’une guérison politique du pays en le dotant de l’Etat démocratique et social dont il est toujours orphelin. Le chemin est long mais ce n’est pas une petite ambition que de vouloir contribuer à reconstituer une « communauté humaine qui, 30 ans après l’indépendance, a été replongée dans un chaudron de traumatisme. ».

Source : Libre-Algérie

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