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Publié par Saoudi Abdelaziz

Réflexions françaises. «Le double langage de l'Institution»

Extraits du nouvel ouvrage du Comité invisible

« 80 % des Français ont beau déclarer ne plus rien attendre des politiques, ils n’en sont pas moins 80 % à faire confiance à l’État et à ses institutions. Aucun scandale, aucune évidence, aucune expérience personnelle ne parvient à entamer sérieusement, dans ce pays, le respect dû à l’institution. Ce sont toujours les hommes qui l’incarnent qui sont à blâmer. Il y a eu bavure, abus, défaillance exceptionnelle. Les institutions, semblables en cela à l’idéologie, sont à l’abri du démenti des faits, même permanent. Il a suffi que le Front national promette de restaurer les institutions pour, d’inquiétant, devenir rassurant.

Rien d’étonnant à cela. Le réel a quelque chose d’intrinsèquement chaotique que les humains ont besoin de stabiliser en lui imposant une lisibilité et, par là, une prévisibilité. Et ce que procure toute institution, c’est justement une lisibilité arrêtée du réel, une stabilisation ultime des phénomènes. Si l’institution nous arrange tant, c’est que la sorte de lisibilité qu’elle garantit nous épargne surtout, à nous, à chacun d’entre nous, d’affirmer quoi que ce soit, de risquer notre lecture singulière de la vie et des choses, de produire ensemble une intelligibilité du monde qui nous soit propre et commune.

Le problème, c’est que renoncer à faire cela, c’est simplement renoncer à exister. C’est démissionner devant la vie. En réalité, ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’institutions, mais de formes. Or il se trouve que la vie, qu’elle soit biologique, singulière ou collective, est justement création continue de formes. Il suffit de les percevoir, d’accepter de les laisser naître, de leur faire une place et d’accompagner leur métamorphose. Une habitude est une forme. Une pensée est une forme. Une amitié est une forme. Une œuvre est une forme. Un métier est une forme. Tout ce qui vit n’est que formes et interactions de formes.

Seulement voilà, nous sommes en France, le pays où même la Révolution est devenue une institution, et qui a exporté cette équivoque aux quatre coins du monde. Il y a une passion spécifiquement française de l’institution à laquelle nous devons régler son compte si nous voulons pouvoir un jour reparler de révolution, sinon en faire une. Ici, la plus libertaire des psychothérapies a jugé bon de se qualifier d’« institutionnelle », la plus critique des sociologies s’est donné le nom d’« analyse institutionnelle ». Si le principe nous vient de la Rome antique, l’affect qui l’accompagne est de provenance nettement chrétienne. La passion française de l’institution est le symptôme flagrant de la durable imprégnation chrétienne d’un pays qui s’en croit délivré.

D’autant plus durable, au reste, qu’il s’en croit délivré. Il ne faut jamais oublier que le premier penseur moderne de l’institution est ce taré de Calvin, ce modèle de tous les contempteurs de la vie, et qu’il est né en Picardie. La passion française de l’institution provient d’une défiance proprement chrétienne envers la vie. La grande malice de l’idée d’institution est de prétendre qu’elle nous affranchirait du règne des passions, des aléas incontrôlables de l’existence, qu’elle serait un au-delà des passions quand elle n’est que l’une d’elles, et certainement l’une des plus morbides.

L’institution se veut un remède aux hommes, à qui on ne peut décidément pas faire confiance, peuple ou dirigeant, voisin, frère ou inconnu. Ce qui la gouverne, c’est toujours la même fadaise de l’humanité pécheresse, sujette au désir, à l’égoïsme, à la concupiscence, qui doit se garder d’aimer quoi que ce soit en ce monde et de céder à ses penchants tous uniformément vicieuse (...).

Au travers de son nom et de son langage, ce que promet l’institution, c’est qu’une chose, en ce bas monde, aura transcendé le temps, se sera soustrait au cours imprévisible du devenir, aura établi un peu d’éternité palpable, un sens univoque, affranchi des liens humains et des situations – une stabilisation du réel définitive comme la mort.

C’est tout ce mirage qui s’évanouit quand éclate une révolution. Soudainement ce qui semblait éternel s’effondre dans le temps comme dans un puits sans fond. Ce qui semblait plonger ses racines dans le cœur des hommes s’avère n’être qu’une fable bonne pour les gogos. Les palais se vident et l’on découvre dans les papiers du souverain laissés en désordre que lui-même n’y croyait plus, s’il y avait jamais cru.

Car derrière la façade de l’institution, ce qui se trame est toujours autre chose que ce qu’elle prétend être, c’est même précisément ce dont elle prétendait avoir délivré le monde : la très humaine comédie de la coexistence de réseaux, de fidélités, de clans, d’intérêts, de lignées, de dynasties même, une logique de lutte acharnée pour des territoires, des moyens, des titres misérables, de l’influence, des histoires de cul et de cornecul, de vieilles amitiés et des haines recuites.

Toute institution est, dans sa régularité même, le résultat d’un intense bricolage et, en tant qu’institution, du déni de ce bricolage. Sa prétendue fixité masque un appétit glouton d’absorber, de contrôler, d’institutionnaliser tout ce qui est à sa marge et recèle un peu de vie. Le véritable modèle de toute institution est universellement l’Église. De même que l’Église n’a manifestement pas pour but de mener le troupeau humain au salut divin, mais de faire son propre salut dans le temps, la fonction alléguée d’une institution n’est que prétexte à son existence. Dans toute institution, c’est la Légende du Grand Inquisiteur qui se rejoue à l’année. Son but véritable est platement de persister. Inutile de préciser ce qu’il faut broyer d’âmes et de corps pour parvenir à ce résultat, et jusque dans sa propre hiérarchie. On n’en devient pas chef sans être, au fond, le plus broyé – le roi des broyés. Réduire la délinquance, « défendre la société », ne sont que le prétexte de l’institution pénitentiaire. Si, depuis les siècles qu’elle existe, elle n’y est jamais parvenue, bien au contraire, et qu’elle demeure pourtant, c’est que son but est autre : c’est de continuer à exister et de croître si possible, et pour cela de veiller sur le vivier de la délinquance et gérer les illégalismes.

Le but de l’institution médicale n’est pas de se soucier de la santé des gens, mais de produire les patients qui justifient son existence et la définition de la santé correspondante. Rien de neuf, de ce côté-là, depuis Ivan Illich et sa Némésis médicale. Ce n’est pas l’échec des institutions de santé que nous ayons fini par vivre dans un monde de part en part toxique et qui rend tout le monde malade. C’est au contraire son triomphe.

L’échec apparent des institutions est, bien souvent, leur fonction réelle. Si l’école dégoûte les enfants d’apprendre, ce n’est pas fortuitement : c’est que des enfants ayant le goût d’apprendre la rendraient presque inutile. Idem pour les syndicats, dont le but n’est manifestement pas l’émancipation des travailleurs, mais plutôt la perpétuation de leur condition. Que pourraient bien faire de leur vie les bureaucrates de la centrale si les travailleurs avaient la mauvaise idée de se libérer véritablement ? Il y a bien entendu dans toute institution des gens sincères qui croient vraiment qu’ils sont là pour accomplir leur mission.

Mais ce n’est pas un hasard si ceux-là se voient systématiquement mettre des bâtons dans les roues, sont systématiquement tenus à l’écart, punis, brimés, bientôt ostracisés, avec la complicité de tous les « réalistes » qui se taisent. Ces victimes de choix de l’institution ont du mal à comprendre son double langage, et ce qu’elle leur demande en vérité. Leur destin est d’y être traitées en trouble-fêtes, en révoltés, et à s’en étonner éternellement.

Contre la moindre possibilité révolutionnaire en France, on trouvera toujours l’institution du Moi et le Moi de l’institution. Dans la mesure où « être quelqu’un » socialement se ramène toujours, en dernier ressort, à la reconnaissance de, à l’allégeance à quelque institution, dans la mesure où réussir, c’est se conformer au reflet que l’on vous tend dans le palais des glaces du jeu social, l’institution tient chacun par le Moi. Tout cela ne pourrait durer, serait bien trop figé, trop peu dynamique, si l’institution n’avait à cœur de compenser sa rigidité par une attention constante aux mouvements qui la bousculent. Il y a une dialectique perverse entre institution et mouvements, qui témoigne de son instinct de survie acharné. Une réalité aussi ancienne, massive, hiératique, inscrite dans les corps et les esprits de ses sujets depuis des centaines d’années que l’État français n’aurait pu durer si longtemps s’il n’avait su tolérer, observer et récupérer pas à pas critiques et révolutionnaires (...).

Génération après génération, dans sa grande sagesse, l’État a su coopter ceux qui se révélaient disposés à se laisser acheter, et écraser ceux qui jouaient les irréductibles. Ce n’est pas pour rien que tant d’anciens meneurs de mouvements étudiants ont si naturellement accédé à des postes ministériels. Voilà des gens qui ne peuvent qu’avoir le sens de l’État, c’est-à-dire le sens de l’institution comme masque.

Briser le cercle qui fait de sa contestation l’aliment de ce qui domine, marquer une rupture dans la fatalité qui condamne les révolutions à reproduire ce qu’elles chassent, rompre la cage de fer de la contre-révolution, telle est la vocation de la destitution. La notion de destitution est nécessaire pour libérer l’imaginaire révolutionnaire de tous les vieux fantasmes constituants qui l’entravent, de tout l’héritage trompeur de la Révolution française. Elle est nécessaire pour trancher au sein de la logique révolutionnaire, pour opérer un partage à l’intérieur même de l’idée d’insurrection. Car il y a des insurrections constituantes, celles qui finissent comme ont fini toutes les révolutions à ce jour : en se retournant en leur contraire, celles que l’on fait « au nom de… » – au nom de qui ? le peuple, la classe ouvrière ou la religion, peu importe. Et il y a des insurrections destituantes, comme l’ont été mai 1968, le mai rampant italien et tant de communes insurrectionnelles.

En dépit de tout ce qui a pu s’y passer de beau, de vivant, d’inattendu, Nuit debout, comme auparavant le mouvement des places espagnol ou Occupy Wall Street, tenait encore du vieux prurit constituant. Ce qui s’y est spontanément mis en scène n’est autre que la vieille dialectique révolutionnaire qui prétend opposer aux « pouvoirs constitués » le « pouvoir constituant » du peuple envahissant l’espace public. Ce n’est pas pour rien que dans les trois premières semaines de Nuit debout, place de la République, pas moins de trois commissions sont apparues se donnant pour mission de réécrire une Constitution. Ce qui s’est rejoué là, c’est le même débat constitutionnel qui se joue à guichets fermés en France depuis 1792.

Et il semble qu’on ne s’en lasse pas. C’est un sport national. On n’a même pas besoin de rafraîchir la mise en scène pour le remettre au goût du jour. Il faut dire que l’idée de réforme constitutionnelle présente l’avantage de satisfaire à la fois le désir de tout changer et le désir que rien ne change – ce ne sont finalement que quelques lignes, des modifications symboliques.

Tant que l’on débat de mots, tant que la révolution se formule dans le langage du droit et de la loi, les voies de sa neutralisation sont connues et balisées. Lorsque des marxistes sincères proclament dans un tract syndical « nous sommes le pouvoir réel ! », c’est toujours la même fiction constituante qui opère, et qui nous éloigne d’une pensée stratégique.

L’aura révolutionnaire de cette vieille logique est telle qu’en son nom les pires mystifications arrivent à se faire passer pour des évidences. « Parler de pouvoir constituant, c’est parler de démocratie. » C’est par ce mensonge hilarant que Toni Negri commence son livre sur le sujet, et il n’est pas seul à claironner ce genre d’âneries en dépit du bon sens. Il suffit d’avoir ouvert la Théorie de la constitution de Carl Schmitt, qui ne compte pas précisément parmi les grands amis de la démocratie, pour s’aviser du contraire.

La fiction du pouvoir constituant convient aussi bien à la monarchie qu’à la dictature. « Au nom du peuple », ce joli slogan présidentiel ne dit rien à personne ? On s’en veut de devoir rappeler que l’abbé Siéyès, l’inventeur de la funeste distinction entre pouvoir constituant et pouvoir constitué, ce tour de passe-passe de génie, n’a jamais été un démocrate. Ne disait-il pas, dans son fameux discours du 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants » ?

Si parler de « pouvoir constituant » n’est pas forcément parler de « démocratie », voilà deux notions qui mènent toujours, l’une et l’autre, les révolutions à l’impasse.

Destituere en latin signifie : placer debout à part, dresser isolément ; abandonner ; mettre à part, laisser tomber, supprimer ; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’État et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent.

Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance. Elle n’a donc que faire de critiquer : « C’est que ou bien l’on sort tout de suite, sans perdre son temps à critiquer, simplement parce que l’on se trouve placé ailleurs que dans la région de l’adversaire, ou bien on critique, on garde un pied dedans, tandis qu’on a l’autre dehors. Il faut sauter en dehors et danser par-dessus », comme l’expliquait Jean-François Lyotard pour saluer le geste de L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari.

Deleuze faisait d’ailleurs cette remarque : « On reconnaît sommairement un marxiste à ce qu’il dit qu’une société se contredit, se définit par ses contradictions, et notamment ses contradictions de classes. Nous disons plutôt que, dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuite. […] Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. » La question n’est pas de lutter pour le communisme. Ce qui importe, c’est le communisme qui se vit dans la lutte elle-même. La véritable fécondité d’une action réside à l’intérieur d’elle-même. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas, pour nous, de question d’efficacité constatable d’une action. Cela signifie que la puissance d’impact d’une action ne réside pas dans ses effets, mais dans ce qui s’y exprime immédiatement. Ce qui s’édifie sur la seule base de l’effort finit toujours par s’effondrer pour cause d’épuisement.(...)  

Qui veut se réapproprier les centrales nucléaires, les entrepôts d’Amazon, les autoroutes, les agences de publicité, les TGV, Dassault, La Défense, les cabinets d’audit, les nanotechnologies, les supermarchés et leurs marchandises empoisonnées ? Qui envisage une reprise populaire des exploitations agricoles industrielles où un homme seul exploite 400 hectares de terres érodées au volant de son méga-tracteur piloté par satellite ? Personne de sensé. Ce qui complique la tâche aux révolutionnaires, c’est que là aussi le vieux geste constituant ne marche plus.

Si bien que les plus désespérés, les plus acharnés à vouloir le sauver, ont finalement trouvé la martingale : pour en finir avec le capitalisme, il suffit de se réapproprier l’argent lui-même ! Un négriste déduit ceci du conflit du printemps 2016 : « Notre but est le suivant : transformation des fleuves d’argent-commandement qui sortent des robinets de la BCE en argent comme argent, en revenu social inconditionnel ! Faire redescendre les paradis fiscaux sur Terre, attaquer les citadelles de la finance offshore, confisquer les dépôts des rentes liquides, garantir à toutes et tous l’usage de la clé d’accès au monde de la marchandise – le monde dans lequel nous vivons réellement, que cela nous plaise ou pas. Le seul universalisme qu’on aime, c’est celui de l’argent ! Qui veut prendre le pouvoir, qu’il commence par prendre l’argent !(...)

Le révolutionnaire qui tient à sa santé mentale, plutôt que d’en venir à de telles extrémités discursives, ne peut que laisser derrière lui la logique constituante et ses fleuves d’argent imaginaires. Le geste révolutionnaire ne consiste donc plus désormais en une simple appropriation violente de ce monde, il se dédouble. D’un côté, il y a des mondes à faire, des formes de vie à faire croître à l’écart de ce qui règne, y compris en récupérant ce qui peut l’être de l’état de choses actuel, et de l’autre il y a à attaquer, à purement détruire le monde du capital.(...)

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