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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ali Bensaâd. Photo DR

Ali Bensaâd. Photo DR

OPINION.

Par Ali Bensaâd, 12 avril 2017

Peut-on soutenir ailleurs ce qu’on refuserait chez soi en Algérie ? Le traumatisme de la décennie noire en Algérie semble pousser à des analogies hâtives où l’évocation du seul spectre de l’islamisme suffirait, comme par alchimie, à transformer un dictateur en «démocrate» ou du moins en «moderniste».

C’est en tout cas l’étrange devenir du clan des Assad devenu, aux yeux d’un certain nombre de commentateurs algériens, symbole de modernité face à la barbarie alors que la Russie (re)devient puissance protectrice des Arabes. Si analogie il y a, interrogeons la nature du régime syrien au prisme du régime algérien. Que serait donc le régime syrien et que serait donc Bachar à l’aune de notre contexte algérien ?

Bachar Al Assad, ce n’est rien d’autre qu’un Saïd Bouteflika qui aurait réussi à succéder à son frère Abdelaziz (le père Hafez) qui aurait été lui-même président à vie, comme il l’est de fait, mais qui aurait régné deux fois plus longtemps (1970-2000) et sans s’embarrasser de modifications constitutionnelles sur le nombre de mandats mais en décapitant, physiquement s’entend, tous les cadres politiques et militaires qui s’y seraient opposés.

C’est un régime où l’Etat se serait confondu avec la seule région de Tlemcen (la région alaouite) ou plutôt ses notables et ses parrains maffieux qui auraient monopolisé tous les postes de souveraineté, tous les secteurs économiques juteux et qui auraient «colonisé» Alger (Damas), y compris en termes fonciers, en marginalisant le reste du pays.

C’est un régime où Saïd (Bachar) n’arriverait pas au pouvoir sur un terrain balisé par son frère (son père) par des «coups d’Etat scientifiques» au sein du parti-Etat le FLN (Le Baâth), mais par des pendaisons publiques cycliques au sein de l’appareil d’Etat et militaire pour couper les têtes des élites qui pourraient lui faire de l’ombre à lui et son frère(fils) au motif de «coups d’Etat» déjoués tous les 3 ou 4 ans.

C’est un régime où la Kabylie (le Kurdistan syrien) vivrait un «Printemps noir» permanent et où ce ne serait pas seulement la gendarmerie qui tire sur des jeunes et en tue une centaine, mais l’aviation qui bombarderait et incendierait des villages au napalm. (On oublie que le père (Hafez) et son frère ennemi Saddam Hussein n’avaient pas utilisé seulement le napalm, mais aussi l’arme chimique contre les Kurdes au plus fort de leur puissance dans les années 70’, que le chauvinisme pseudo-arabiste qui a été le bras armé idéologique de l’autoritarisme en Algérie et s’est souvent mué en islamisme s’est nourri à la mamelle de ce qu’est devenu le parti Baâth).

C’est une Algérie où les opposants politiques qui ne renonceraient pas par écrit à leurs convictions seraient légalement condamnés à mort (La loi 49 du 7 juillet 1980) et où des dizaines de Mécili (l’opposant algérien militant du FFS abattu à Paris en 1987) seraient abattus dans une campagne d’assassinats contre les opposants installés à l’étranger.

C’est un régime qui n’emprisonnerait pas les Fekhar et les journalistes, il les pendrait sur la place publique pour faire exemple (c’est vrai que les Assad, plus civilisés, ne permettaient pas que la foule les lynche en plus, comme cela a pu se faire dans la Libye d’El Gueaddafi). Avant même que le fils, Bachar, n’accède au pouvoir et longtemps avant le soulèvement du Printemps arabe, le père, Hafez, tout en vantant la stabilité de son pays, a fait disparaître 25 000 prisonniers politiques.

C’est cela le régime syrien si on devait l’interroger en «langage algérien». Une dictature brutale, communautaire, sectaire et familiale, avec la plus grande longévité dans le monde arabe : un demi-siècle, 47 ans ! Interrogeons aussi à l’aune de l’Algérie les soutiens de Bachar, en premier desquels la Russie. Qui est soutenu par Poutine en France, pays qui compte tant pour les algériens et d’abord pour le nombre de ses citoyens qui y sont immigrés ?

Ce sont des banques russes qui financent officiellement (sous forme de prêts à des conditions exceptionnellement avantageuses) la campagne de Marine Le Pen (sans préjuger de financements occultes que l’opacité du régime russe rend difficiles à détecter). Poutine a été le seul chef d’Etat à accepter de recevoir et donner ainsi une stature internationale à une candidate qui a fait des immigrés arabes, particulièrement algériens, la cible d’une campagne haineuse, une haine filiale qui remonte au père tortionnaire en Algérie.

La Russie a interféré dans les élections américaines au profit du candidat Trump, raciste anti-Arabes et anti-musulmans déclaré au point d’avoir voulu faire voter symboliquement comme première loi celle leur interdisant l’accès au territoire américain. La connivence de son cercle le plus proche avec les autorités russes est avérée.

La question aujourd’hui pour les services américains est celle de l’implication personnelle du candidat aujourd’hui président. Le bombardement de la base syrienne a d’ailleurs comme mobile premier un mobile de politique interne : démentir la forte présomption de connivence avec la Russie. Et en France aujourd’hui, la préférence de la Russie va à Marine Le Pen et François Fillon qui le lui rendent bien puisqu’ils sont les deux candidats qui défendent avec vigueur un rapprochement avec la Russie et la levée de toutes les sanctions contre elle (Fillon n’a pas manqué d’ailleurs de se servir au passage en jouant l’intermédiaire grassement payé entre Poutine et un milliardaire libanais).

Il n’est pas fortuit que ce sont les deux candidats qui ont le plus violemment attaqué Macron pour ses déclarations sur la colonisation, trouvant des vertus à cette dernière, les deux candidats qui font des étrangers et des couches populaires la cible de leurs attaques.
Beaucoup de patriotes ou de militants de gauche veulent retrouver en Poutine une réincarnation d’une part de ce que fut la Russie soviétique avec sa promesse de justice sociale et de solidarité avec les peuples arabes.

Oui, Poutine est pour une part une réincarnation de Staline. Mais c’est Staline plus le libéralisme sauvage, les oligarques et la mafia. La Russie, c’est le pays où nos Bahaeddine Tliba (les oligarques en version russe) ont poussé comme des champignons, se sont partagés le patrimoine économique national et ont pris le pouvoir politique avec l’aide (et le partage) des anciens du KGB, le DRS russe. Résultat : le fossé qui existe entre la grande masse de la population et les ultra-riches en Russie est plus grand que dans n’importe quel grand pays dans le monde. 35% la richesse totale du pays se trouve entre les mains de 0,0000008% de la population (et oui, six zéro après la virgule !), soit 110 personnes sur une population totale de 143 millions.

Il n’y a que dans les petits pays des Caraïbes où résident des milliardaires qu’on retrouve une telle concentration. En Russie, Chakib Khelil n’aurait pas eu besoin d’empocher des millions de dollars comme pots-de-vin, il se serait tout simplement approprié une partie du patrimoine économique, comme l’ont fait tous ceux devenus oligarques, issus du parti communiste ou de la maffia qui est devenue à la fin de l’URSS le supplétif sécuritaire le plus fiable, une version russe de la «baltadjia».

La plupart des oligarques russes sont d’ailleurs des Chakib Khelil qui ont mieux réussi : ils se sont en majorité enrichis dans le secteur pétrolier et minier qu’ils se sont appropriés pour des sommes symboliques et sont surtout des amis proches de Poutine. Mais le revers de la médaille, comme dans tout libéralisme qui se respecte, c’est aussi un exceptionnel appauvrissement.

Donnons-en un élément extrêmement parlant : l’espérance de vie en Russie est même aujourd’hui nettement plus basse qu’en Algérie : 70 contre 76 ans. Le décalage est encore plus grand si on prend la seule population masculine : un homme algérien a une espérance de vie (75 ans) supérieure de 11 ans à celle d’un homme russe (64 ans) ! Cette mortalité masculine précoce s’explique pour l’essentiel par la violence dans les rapports sociaux avec ses corollaires, l’alcoolisme, les crimes et les suicides.

Le suicide des jeunes en Russie (22 jeunes pour 100 000) est supérieur de plus trois fois à la moyenne mondiale qui est, elle, d’à peine 7 pour 100 000. Comme le fait avec les islamistes le pouvoir algérien, le pouvoir de Poutine est construit sur une alliance avec les secteurs conservateurs d’une Eglise orthodoxe revancharde qui s’emploie, avec la bénédiction de l’Etat, à revenir sur la sécularisation. Comme lui, il utilise largement le débauchage maffieux.

De la même façon que Bouguerra Soltani, chef du parti islamiste MSP, empêtré dans le scandale financier «Khalifa» a été blanchi dans l’opacité par le pouvoir, en Russie, l’Eglise orthodoxe, devenue un lieu d’enrichissement personnel de sa hiérarchie, multiplie les scandales financiers dans une totale impunité couverte par Poutine. Ce dont rêvent les islamistes dans beaucoup de pays arabes (et que les pouvoirs «nationalistes» leur donnent pour une part), l’Eglise orthodoxe russe, repliée sur ses secteurs les plus conservateurs et développant une rhétorique obscurantiste et xénophobe, l’a pleinement obtenu.

C’est donc de ces vampires obscurantistes au libéralisme encore plus sauvage que celui des Américains que le monde arabe devrait attendre une solidarité ? Non, la Russie est un impérialisme, comme celui américain, mais avec probablement plus d’avidité, celle du parvenu dans le gâteau mondial, soucieux d’un rapide retour sur investissement, avec l’archaïsme en prime. Et avec des alliés dans le monde occidental, droite extrême et extrême droite, qui sont les plus hostiles aux populations arabes. Comme tout impérialisme, il a besoin de dictateurs redevables comme relais.

Enfin, il est bon de rappeler que l’imam El Karadaoui, qui est fustigé aujourd’hui pour le rôle qu’il joue depuis le Qatar dans l’enrôlement de jeunes musulmans pour renforcer les groupes islamistes radicaux en Syrie, a été hébergé dans les années 80’ en Algérie avec tous les honneurs et le titre de recteur de l’Université islamique de Constantine d’où il diffusait ses prêches médiatisés par la télévision officielle.

C’est la même période où le FLN imposait l’article 120 qui conditionnait tout poste de responsabilité, à tous les échelons, par l’appartenance au parti unique. Mais c’est aussi la période où dans la même ville, comme dans tout le reste du monde arabe, des groupes paramilitaires se réclamant de l’arabité et de l’islam semaient la terreur en toute impunité, et avec la complicité des services de sécurité, dans des universités alors très sensibles aux idées de gauche. Au même moment, des syndicalistes, des militants des droits de l’homme et des communistes de la ville étaient internés au Sahara.

C’est de l’université de cette même ville qu’émergeront plusieurs membres de la direction nationale du FIS et de l’AIS. A Constantine, en Algérie, en Syrie, comme dans tout le reste du monde arabe, les régimes ont favorisé l’émergence de groupes islamistes indirectement en désertifiant la vie politique et intellectuelle, directement en les instrumentalisant et en les armant contre les démocrates et les militants de gauche. Nous méritons nos dictateurs tant que nous penserons qu’ils peuvent être nos protecteurs. 

Source : El Watan

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