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Publié par Saoudi Abdelaziz

25 février 2017, marche syndicale à Tizi-Ouzou

25 février 2017, marche syndicale à Tizi-Ouzou

Par  Ramdane Mohand Achour. Libre Algérie, 1er mars 2017

Jusqu’au début du siècle présent, la question syndicale en Algérie se confondait pratiquement avec celle de l’UGTA. Des organisations syndicales extérieures à la centrale de la Maison du peuple avaient certes émergé au tournant des années 1990, à l’instar de la Confédération syndicale des forces productives (Cosyfop) puis du Conseil national des enseignants du supérieur (CNES)(1). Mais elles étaient encore peu nombreuses et intervenaient surtout à la périphérie du mouvement syndical algérien.

Il faudra attendre les années 2000 pour voir le syndicalisme autonome faire irruption sur la scène syndicale en tant que phénomène de masse qualitativement différent (combativité, démocratie…).

Depuis, les organisations qui le composent occupent une place centrale dans une Fonction publique comptant 3.103.410 salariés (2) déclarés à la sécurité sociale. Dans le secteur économique en revanche où l’on compte 3.212.088 salariés déclarés à la sécurité sociale, l’UGTA reste dominante, même si des organisations autonomes tentent, difficilement, d’émerger çà et là, dans l’Energie notamment. Partant de cette réalité, la question syndicale doit être abordée dans ses deux versants, celui des syndicats autonomes et celui de l’UGTA. Une première remarque s’impose néanmoins.

En dépit d’innombrables obstacles, le mouvement syndical algérien progresse. Ce jugement positif prend en considération le contexte économique, social et politique particulièrement défavorable dans lequel ce mouvement évolue.

Un contexte difficile

Ce contexte est d’abord marqué par la poursuite de la politique de libéralisation menée depuis l’avènement du régime du Président Chadli et qui se poursuit à ce jour comme vient encore de nous le rappeler le contenu du message (3) du Président Bouteflika à l’occasion du double anniversaire du 24 février. Dans ce texte, le chef de l’Etat s’adresse « à mes frères travailleurs et mes sœurs travailleuses ». S’il réitère le classique appel à « gagner la bataille de la production et de la productivité », il introduit ouvertement une nouvelle donne qui est celle de la bataille « de la compétitivité afin de garantir l’accès de nos produits aux marchés extérieurs. Nous devons, poursuit-il, faire évoluer notre vision du capitalisme national intègre et du partenariat étranger équitable en tant que partenaires stratégiques des travailleurs pour le développement économique, et partant accepter plus aisément les réformes nécessaires pour l’amélioration des conditions d’investissement dans notre pays. » Aux travailleurs, les réformes, c’est-à-dire la remise en cause des acquis sociaux et l’austérité. Aux membres du« capitalisme national intègre » (Ali Hadad qui réclame davantage de flexibilité du travail) et aux partenaires étrangers (les multinationales), le fruit de « l’accès de nos produits aux marchés extérieurs » et « l’amélioration des conditions d’investissement dans notre pays ».

Il s’agit là d’une entreprise claire et assumée de désarmement idéologique des travailleurs visant à leur faire accepter les dures et injustes « réformes nécessaires » déjà en cours et qui devraient connaître une accélération à l’avenir.

Les fraternité et sororité revendiquées par le Président ne peuvent masquer la nature antipopulaire de sa politique de « réduction des dépenses sociales et des transferts sociaux[…], l’augmentation générale des prix conjuguée à la baisse des salaires réels, le recul de l’investissement public et ses conséquences sur l’emploi […], les inégalités et la pauvreté… »(4). Une politique particulièrement injuste à l’égard des plus faibles qui s’illustre par le fait qu’« en 2015, l’impôt sur les salaires a représenté 1,7 fois l’impôt sur les bénéfices des sociétés…»(5). Sans rien dire des attaques contre le droit à la retraite des plus démunis et non des membres des fonctions supérieures de l’Etat.

Le contexte est également marqué par les fortes oppositions que les frères et sœurs travailleurs du président de la République rencontrent de la part du pouvoir (entraves multiples aux libertés syndicales, répression…) et des patrons du secteur privé national et étranger (autoritarisme, paternalisme, non-déclaration à la sécurité sociale, refus d’accepter l’implantation de sections syndicales…).

Les syndicats autonomes progressent

L’avancée qualitative des syndicats autonomes doit s’apprécier à l’aune de ce contexte particulièrement difficile. La forte adversité les a poussés à se rassembler et à agir de plus en plus systématiquement ensemble. La lutte des contractuels au printemps 2016 fut accompagnée par ces organisations alors que les grèves de l’automne dernier contre la loi de Finances et la remise en cause de la loi sur les retraites furent initiées directement par l’intersyndicale qui compte entre 12 et 17 syndicats autonomes. Les récents rassemblements de Blida et de Tizi-Ouzou, en ce début 2017, ont drainé de nombreux travailleurs (6000 dans la ville des genêts) alors qu’une pétition unitaire pour l’abrogation de la loi sur les retraites circule en vue de recueillir un million de signatures. Si l’intersyndicale n’a pas encore mis fin au morcellement des organisations, elle a largement permis de surmonter dans l’action l’inflation d’organisations. Certes, le pouvoir n’a pas reculé. Il n’a toujours pas invité l’intersyndicale à la prochaine tripartite, mais la mobilisation se poursuit, le travail de sensibilisation à la base aussi et la vague sociale croît doucement, mais sûrement et avec elle, la crédibilité, gage d’avenir. La capacité à remporter des victoires immédiates s’avère certes importante, mais l’union et la conscience de la force collective sont tout aussi utiles.

Ayant pris durablement racine dans le paysage national, les syndicats autonomes font preuve d’une grande combativité en n’hésitant pas à affronter le gouvernement. Exprimant les revendications de la base, ils sont en passe de dépasser leur corporatisme d’origine. Depuis deux années, ils contestent les lois de Finances, refusent la remise en cause des acquis des travailleurs algériens en matière de retraite et dénoncent le mauvais coup en préparation à propos du code du Travail. On est loin de la seule revendication de primes pour telle ou telle corporation. Il s’agit là d’une maturation importante, d’un saut qualitatif pour des organisations encore modestes et disposant de peu de moyens.

Il faut espérer que ces avancées qualitatives seront préservées et consolidées par les responsables et militants de ces syndicats et qu’elles concourront à unifier des organisations qui auraient tout à gagner à cette union.

Sous le glacis de l’UGTA officielle, l’eau bout

Sur l’autre versant de la réalité syndicale, les choses évoluent également positivement, même si la progression n’a rien de spectaculaire. La direction de la centrale de la place du Premier mai est toujours sous commandement FLN/RND. Elle est représentée par un arrogant Abdelmadjid Sidi-Saïd portant désormais une triple casquette UGTA/FCE/gouvernement.

Mais derrière les fanfaronnades et des déclarations tonitruantes, les lignes bougent dans l’UGTA profonde. L’un des indices les plus évidents de cette tectonique des plaques syndicales internes à l’organisation réside dans le discours de moins en moins agressif des cadres des syndicats autonomes à l’égard de l’UGTA. « Certes, nous sommes en tant que syndicats autonomes en concurrence avec l’UGTA mais pas avec l’objectif de neutraliser la centrale syndicale ou d’annihiler son fonctionnement » déclarait ainsi récemment Lyes Merabet6, Président du Syndicat autonome des praticiens de la santé publique (SNPSP). Président du Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et tecthnique (Snapest), Meziane Meriane déclarait en échos : « La centrale syndicale a montré ses limites, la classe ouvrière algérienne paye le prix d’un syndicat bureaucratisé et politiquement dépendant ; malgré le combat des syndicalistes à l’intérieur de la centrale auxquels il faudra rendre hommage qui luttent pour rendre l’UGTA plus revendicative et combative. »(7) La critique est sans appel, mais il n’y a aucun amalgame entre le rôle négatif de la direction de Sidi Saïd et celui des syndicalistes qui se battent à l’intérieur de l’UGTA.

Cette évolution du discours des dirigeants des syndicats autonomes n’est pas d’ordre purement diplomatique.

Elle découle de l’observation des décantations à l’œuvre à l’intérieur de l’UGTA. L’adoption d’une politique d’austérité (lois de Finances 2016 et 2017), la remise en cause d’acquis sociaux historiques (loi sur les retraites, CDI, code du travail…), l’absence de réelle volonté de renforcer les secteur économique publique et la volonté de le brader au contraire à travers le « partenariat public-privé »… tout cela a amené des syndicalistes de base de l’UGTA, mais également des dirigeants intermédiaires d’Union locales, d’Unions de wilaya et de Fédérations nationales, à critiquer ouvertement la compromission de la direction Sidi-Saïd.

Des mouvements de protestation, de grèves ainsi que des rassemblements initiés par des militants de l’UGTA se sont tenus dans des entreprises et dans des zones industrielles symboliques (Rouiba, El Hadjar, Hassi Messaoud, Hassi R-Mel…).

Crime suprême, des syndicalistes de l’UGTA ont même pris part, à Tizi-Ouzou et Bejaïa notamment, aux grèves contre le projet de lois sur les retraites et la loi de Finances 2017 appelées par l’intersyndicale autonome à l’automne dernier. La direction de l’UGTA a bien évidemment sanctionné ces syndicalistes récalcitrants qui faisaient passer les intérêts de tous les travailleurs algériens avant et contre ceux de la bureaucratie syndicale. Mais la commission exécutive de wilaya de l’UGTA de Tizi-Ouzou a exigé « le rétablissement des syndicalistes sanctionnés » car leurs actions « sont l’émanation des avis des travailleurs et des syndicalistes de la wilaya de Tizi Ouzou, maintes fois exprimés lors des conférences et de divers regroupements.»8

Des lignes de fractures apparaissent ainsi publiquement et de plus en plus souvent au sein de la vieille centrale. Nul doute qu’elles finiront par donner naissance à une opposition organisée au sein de la centrale en vue d’endiguer la dérive autoritaire et anti-ouvrière de sa direction qui a transformé un outil de lutte forgé au cours de la guerre de libération nationale et renforcé dans les nombreuses luttes postindépendance en appendice au service d’un pouvoir qui mène une politique antisociale, antinationale et antidémocratique nuisible aux travailleurs et à l’écrasante majorité des citoyens algériens.

Convergence des véritables syndicalistes

Les conditions d’un rapprochement des syndicalistes de l’UGTA et des syndicats autonomes se renforcent. On peut compter sur Sidi-Saïd, le gouvernement, le patronat national et étranger et, d’une façon générale, des ultralibéraux pour favoriser les germes de divisions et empêcher la mise en place de passerelles entre syndicalistes.

Mais la réalité objective, celles des attaques dont les travailleurs et les démunis de notre pays sont victimes, des atteintes aux libertés syndicales et démocratiques et de la remise en cause de la souveraineté économique et politique nationale constituent des facteurs objectifs puissants de rapprochement et d’unification des travailleurs et syndicalistes de toutes les organisations, autonomes et de l’UGTA.

A eux de déjouer les pièges de leurs adversaires et de s’unir, dans les luttes, autour d’objectifs communs et rassembleurs. Il n’en manque pas.

NOTES

1. On pourrait citer également le Syndicat islamique du travail (SIT). Mais ce syndicat sera dissout rapidement avec le parti qui lui avait donné naissance (FIS). On peut surtout s’interroger sur sa nature, le SIT étant plus proche d’une organisation politique de masse du FIS que d’une organisation syndicale classique. Voir, notamment L’Algérie par ses islamistes Mustafa Al-Ahnaf, Bernard Botiveau, Franck Frégosi. Karthala éditions. Paris 1991. Pages 200 et suivantes. Le livre est disponible en version PDF sur internet.

2. DANS UN DOCUMENT SUR L’EMPLOI TRANSMIS AU GOUVERNEMENT : L’Ugta dit ses vérités. L’expression du 15 février 2017.

3. Double anniversaire du 24 février. Message du président Bouteflika. Algérie Presse Service (APS).

4. Entretien de Nouredine Bouderba à El Watan du 23 février 2017 : Le pluralisme syndical est reconnu de jure mais interdit de fait.

5. Idem.

6. Il faut que l’activité syndicale arrive à s’émanciper de l’action politique partisane El
Watan du 24 février 2017.

7. La classe ouvrière algérienne paye le prix d’un syndicat bureaucratisé. El Watan du 24 février 2017.

8. L’unijambisme syndical de Sidi Saïd et des syndicalistes ‘’sauveurs’’. Saoudi Abdelaziz. 24 novembre 2016.

 

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