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Publié par Saoudi Abdelaziz

Doit-on soutenir l'idée du  revenu de base inconditionnel ?

Les Economistes atterrés signent un ouvrage qui sort le 23 mars, sous le titre "Changer d’avenir. Réinventer le travail et le modèle économique"(*). La crise mondiale perdure, non simplement économique mais sociale et anthropologique. Pour en sortir, point de recettes déjà éculées mais un véritable changement d’avenir, selon les Économistes atterrés (**), qui s'inscrivent dans une perspective de transformation sociale en faveur du plus grand nombre. Ils proposent de repenser radicalement les politiques économiques, pour sortir des fausses alternatives entre croissance et décroissance.

Bonne feuille:

Un revenu de base inconditionnel est-il souhaitable ?

(…) La proposition d’instaurer un revenu de base inconditionnel et universel a refait surface et, il faut bien le constater, dispose désormais de nombreux avocats. Doit-on pour autant considérer qu’il s’agit là d’une option dont il faut favoriser la venue ? C’est ce que nous proposons de discuter ici.

L’idée d’un revenu inconditionnel est ancienne, souvent imputée à l’américain Thomas Paine, défenseur, dès le XVIIIe siècle, d’une forme de rente universelle. L’aggravation de la crise sociale, d’un côté, et la difficulté pour les dispositifs d’assurance sociale à colmater cette crise, et surtout à réinsérer les chômeurs et tous les exclus, de l’autre, ont donné une certaine visibilité à cette proposition de revenu ou d’allocation d’existence, dite aussi revenu de base inconditionnel ou encore revenu social garanti.

Ses promoteurs se retrouvent sur les deux bords de l’échiquier idéologique et politique. Ils mettent souvent en avant des expériences qui peuvent difficilement être érigées en modèles généralisables. En Alaska, un fonds souverain verse un dividende pétrolier annuel à chaque résident du pays.

Celui-ci se montait à 2 072 $ (1 552 €) en 2015, une somme inhabituellement élevée, mais insuffisante pour constituer un revenu d’existence – le revenu garanti par les minima sociaux en France est bien plus élevé. Les autres exemples cités ressemblent à des minima sociaux réservés aux chômeurs ou aux ménages pauvres. C’est le cas du «Mincome» expérimenté dans les années 1970 dans deux villes du Canada, ou des projets d’expérimentation en Finlande, dans des villes des Pays-Bas, ou des collectivités territoriales françaises (Nouvelle Aquitaine, Plaine Commune).

Malgré des différences importantes en ce qui concerne les modalités d’application, on retrouve plusieurs thèmes récurrents dans les diverses propositions évoquées en France ou dans d’autres pays. Ils concernent essentiellement la place du travail dans la société et son évolution, le financement de ce type de revenu et l’opposition entre libération et libéralisation du travail.

La place du travail dans la société et son évolution

Dans la situation où le chômage est très élevé et où le nombre d’emplois semble se réduire ou bien ne pas augmenter suffisamment pour absorber toute la population active, la plupart des théoriciens du revenu inconditionnel émettent plusieurs hypothèses : soit celle selon laquelle le travail serait fini, soit celle qui considère que l’objectif de plein emploi serait désormais définitivement inatteignable, ou enfin celle selon laquelle c’est le salariat protégé par des droits qui devrait disparaître sous les coups de la révolution numérique, de l’ubérisation et de l’auto-entrepreneuriat.

Cependant, rien ne permet à l’heure actuelle d’étayer cette thèse de manière indiscutable. D’une part, si la quantité de travail nécessaire pour produire chaque unité de marchandise tend à se réduire, au niveau global le nombre d’emplois ne diminue pas, ni en France, ni dans les pays voisins, encore moins au niveau mondial.

À l’intérieur de la population active, la part du travail salarié reste aux alentours de 90 %, même si la proportion de l’emploi non salarié est passée en France de 9 à 10,3 % de l’emploi total entre 2000 et 2014, et c’est à l’intérieur du travail indépendant que les formes nouvelles d’ubérisation et d’auto-entrepreneuriat prennent de l’ampleur. Très souvent, les partisans du revenu inconditionnel arguent que le travail dépasse l’emploi, mais c’est une fausse opposition entre les deux notions, parce que l’emploi n’est autre que la forme juridique et institutionnelle (salariée ou non) dans laquelle s’effectue le travail. La forme juridique de l’emploi peut changer, mais le travail comme activité humaine n’est pas près de disparaître.

D’autre part, il assez paradoxal d’invoquer la disparition prochaine du travail à cause de la robotisation et du numérique, alors que les gains de productivité du travail ont en moyenne considérablement diminué depuis plusieurs décennies, de même que les gains mesurés par la productivité globale des facteurs, censée évaluer le rôle du progrès technique et des institutions dans la croissance économique.

En réalité, beaucoup de théoriciens du revenu inconditionnel pensent qu’abandonner l’objectif de plein emploi n’est en soi pas dommageable, puisque, selon eux, le travail ne serait pas – ou ne serait plus – un facteur d’intégration dans la société et de reconnaissance sociale pour les individus. Bien que le thème de la fin de la « valeur travail » soit démenti par beaucoup d’enquêtes sociologiques, il reste présent dans les discours sur le revenu inconditionnel.

Derrière ces imprécisions, voire ces contradictions, il y a une incertitude sur la nature de la crise du capitalisme contemporain. Le travail et les emplois disparaissent-ils du fait de la révolution technique ? Nous pensons plutôt que le capitalisme est responsable du chômage parce que la circulation sans entraves des capitaux, la dérégulation du « marché » du travail et l’avidité des actionnaires ont permis que le travail et les droits des travailleurs servent de variable d’ajustement permanente pour maintenir le taux de profit.

Dans ce contexte, les théoriciens du capitalisme cognitif soutiennent que le revenu social garanti serait un revenu de type primaire – c’est-à-dire né de l’activité productive et non pas de la redistribution – parce que « le travail cognitif est une activité qui, quasiment par essence, se développe tant en amont, c’est­-à-­dire en dehors de l’horaire officiel de travail, que durant l’horaire officiel de travail en traversant l’ensemble des temps sociaux et de vie ». Nul ne niera l’importance du travail intellectuel et donc des connaissances emmagasinées par les travailleurs. Mais l’intégration de plus en plus grande des connaissances dans les processus productifs, qui, pour ces théoriciens, justifierait le revenu inconditionnel, n’infirme pas ce principe de l’économie politique : le concept de travail est élargi, mais reste au fondement de la production de valeur économique.

Dès lors, la question de la nature du travail rencontre celle de l’origine des revenus monétaires ou de la valeur ajoutée dans l’économie, qui conditionne un financement éventuel du revenu de base.

Source : Médiapart

(*) Changer d'avenir. Réinventer le travail et le modèle économique. Économistes atterrés. Date de parution : 22/03/2017. ISBN : 979-10-209-0493-5. 17.00 €

(**) Lien : Le site des économistes atterrés

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