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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Une enquête de  Mustapha Benfodil,

12 mars 2017

Là où un certain discours démobilisateur voudrait que les Algériens seraient «passifs», «fatalistes», «ne se bougent pas», «sont en proie au désenchantement, à l’immobilisme et à la sidération», une idée généralement couplée à une supposée désaffection de nos concitoyens, les jeunes surtout, vis-à-vis de la chose politique, force est de constater que les initiatives citoyennes se multiplient un peu partout, avec ou sans agrément.

Actions caritatives, caravanes de solidarité, assistance aux sans-abri, soutien aux migrants, actions médicales, espaces culturels alternatifs… La réalité est qu’ils sont nombreux, très nombreux, en effet, ces «militants du quotidien» qui continuent à entretenir la flamme de l’engagement citoyen. A travers ce dossier, nous nous proposons de découvrir le parcours et le travail exceptionnel accompli par quelques-uns de ces acteurs discrets et néanmoins très impliqués.

Lu sur Facebook : «Ce soir, sortie SDF, besoin de bénévoles pour nous aider à distribuer repas chauds et couvertures. Départ 19h30 de Aïssat Idir, côté lycée El Idrissi. Merci d’être présents, ils ont besoin de nous, il y a urgence.» Une généreuse initiative à saluer, surtout qu’elle a été admirablement concrétisée. Et il ne s’agit pas d’une action isolée, loin s’en faut. Des marques de solidarité de ce type se multiplient un peu partout, de quoi réchauffer les cœurs à défaut des corps par ces temps de grands froids.

Au-delà de cette solidarité de l’urgence, le plus souvent spontanée, il est un fait indéniable qu’on aurait tort de minimiser, à savoir que les initiatives citoyennes connaissent une extraordinaire vitalité sous nos latitudes. Contrairement à ce que laisse penser un certain discours démobilisateur qui voudrait que les Algériens seraient «passifs», «fatalistes», «ne se bougent pas», «ragdine» (endormis), «sont en proie au désenchantement, à l’immobilisme et à la sidération», discours qui nous avait particulièrement rebattu les oreilles — rappelez-vous — au plus fort du «Printemps arabe», une idée généralement couplée à une supposée désaffection de nos concitoyens, les jeunes surtout, vis-à-vis de la chose politique, la réalité est qu’ils sont nombreux, très nombreux, ces «militants du quotidien» qui continuent à entretenir la flamme de l’engagement citoyen, et le terrain des luttes est loin d’être déserté.

Le fait est que, tout simplement, une bonne partie de ces initiatives manquent de visibilité, se font dans la discrétion, loin de toute publicité. L’objet précisément de cette série d’articles est de vous faire découvrir le parcours et le travail exceptionnel accompli par quelques-uns de ces acteurs discrets et néanmoins très impliqués. L’un d’eux, Amine Guerrache, comédien et membre d’une troupe, Le Petit Théâtre, domiciliée à Blida, qui fait du théâtre de marionnettes, nous dit dans une verve pétillante, alors que des trombes d’eau glaciale s’abattaient sur la ville des Roses :

«L’espoir, c’est comme la foi : il ne suffit pas de le proclamer, il faut le pratiquer.» Eh bien, c’est un peu l’histoire de ces «espérants pratiquants» que nous nous proposons de raconter. Ils sont l’espoir en mouvement, notre horizon des possibles.

Des pépites dans le bazar du web

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, 108 940 associations sont enregistrées dans notre pays, la très grande majorité d’entre elles étant des associations locales. Même si ce chiffre ne rend pas compte de tout ce qui se passe dans la société dans la mesure où il n’inclut pas les formes «souterraines» de l’action collective, il n’en demeure pas moins un indicateur assez probant de l’implication croissante des Algériens dans l’espace public et la «gestion» de leur destin commun. Malgré toutes les entraves, il convient de noter que l’action associative est allée crescendo depuis l’ouverture du champ politique à la fin des années 1980.

Dans une étude très documentée, réalisée par notre confrère Djamel Benramdane sous le titre : «Les associations algériennes. Des acteurs émergents en quête de reconnaissance» (juin 2015), on peut lire :

«Avant les réformes politiques, en 1988, près de 12 000 associations étaient officiellement enregistrées auprès du ministère de l’Intérieur (…). Ce chiffre passe à 57 400 en l’espace de dix années (1998) et à 75 000 en 2007, pour atteindre les 93 654 associations officiellement enregistrées en décembre 2011.» Parmi celles-ci, on dénombre 92 627 associations locales et 1027 associations nationales.
La promulgation de la nouvelle loi sur les associations (en l’occurrence la loi 12-06 du 12 janvier 2012), constitue, de l’avis de plusieurs organisations de la société civile, un tour de vis autoritaire contre la liberté d’association.

Les chiffres du ministère de l’Intérieur sont parlants à ce sujet : sur les plus de 100 000 associations recensées, 55,06% d’entre elles (soit près de 60 000) sont jugées non conformes aux nouvelles dispositions légales et donc sous la menace d’une dissolution. «Suite à l’adoption de la loi 12-06 relative aux associations, deux tiers des 93 000 associations officiellement recensées à la fin 2011 par le ministère de l’Intérieur auraient effectivement disparu ou n’auraient pas renouvelé leur agrément courant 2015», déplorait le bureau algérien d’Amnesty International lors d’une conférence de presse tenue le 29 septembre 2015.

Mais grâce aux nouvelles technologies et notamment l’essor des réseaux sociaux, les initiatives citoyennes connaissent un déploiement tous azimuts, une tendance encouragée par la relative démocratisation du smartphone et l’arrivée de la 3G. Selon des chiffres avancés par Medianet, une société d’ingénierie informatique tunisienne, à l’occasion du dernier African Digital Summit qui s’est tenu à Casablanca les 1er et 2 décembre 2016, l’Algérie compte 17 millions d’utilisateurs de Facebook, soit près de 43% de la population.

Le plus populaire des réseaux sociaux est devenu très vite le lieu privilégié de toutes les formes de concertation et de débats citoyens. Il ne se passe quasiment pas de jour sans que l’on assiste à l’émergence d’une flopée de sigles en tous genres, ceci grâce à l’économie de moyens logistiques et de procédures administratives que Facebook autorise. Pas besoin d’agrément, de local pour se réunir, pas d’enquête préalable des services de sécurité, pas besoin de toute cette paperasse qui a longtemps plombé la vie associative sous nos latitudes.

«Le mouvement associatif en Algérie est jeune»

Plusieurs associations ont d’ailleurs commencé comme simple page Facebook avant d’évoluer vers une structure juridique plus aboutie, comme c’est le cas de l’association caritative Kouba United. «Au début, nous avons commencé par une page Facebook. En 2012, nous avons entrepris les démarches pour transformer ‘‘Kouba United’’ en association. On a trimé pour avoir l’agrément.

Ça nous a pris un an et demi», confie Abdelhak Zakkad, son jeune président. Abdelhak est formel : «Les gens ne demandent qu’à aider, il suffit juste de leur offrir le bon cadre pour s’exprimer», dit-il, avant de lancer : «S’il y avait moins d’obstacles administratifs, il y aurait sûrement plus d’associations. Il y a beaucoup de gens qui ne demandent qu’à agir, travailler, mais ils n’ont pas trouvé un cadre pour exprimer leur engagement. Ils sont découragés par les procédures administratives.

C’est pour ça que certains préfèrent s’organiser en collectifs. Ils travaillent sans agrément. Rien qu’ici, à Kouba, il y en a quatre ou cinq, et ils sont très dynamiques. Il y a beaucoup de groupes bénévoles qui n’agissent pas sous le parapluie d’une association. Ils sont parfois plus actifs que les associations agréées.» C’est le cas, par exemple, du réseau Ness El Khir qui a démarré lui aussi sur Facebook avant d’essaimer dans plusieurs wilayas.

Le Dr Mohamed Guemmama, 37 ans, est médecin néphrologue. Il exerce à l’EPH de Tamanrasset. Outre son métier auquel il se dévoue passionnément, Mohamed est président d’une organisation humanitaire basée à Tam : l’association Green Tea (voir portrait dans la 2e partie du dossier). Analysant le paysage associatif en Algérie, Mohamed estime que «le mouvement associatif est relativement jeune». «Après l’indépendance, nous avons connu trente ans où il n’y avait pas véritablement de mouvement associatif. A peine avons-nous commencé à ouvrir les yeux, on a eu le terrorisme qui nous a projetés vingt ans en arrière, et qui a cassé la dynamique de la société civile.

Ce n’est qu’au début des années 2000 que les associations ont commencé réellement à se construire. Le mouvement associatif en Algérie a une quinzaine d’années seulement. A l’échelle d’une société, c’est peu.» Pour lui, les organisations de la société civile (OSC) doivent se professionnaliser davantage. Il plaide en ce sens pour la «salarisation» de l’encadrement associatif afin de lui permettre de se consacrer pleinement à ses missions, une vision de plus en plus partagée par nombre d’associations qui militent, comme Mohamed, pour le développement du «management associatif» et misent sur le «renforcement des capacités» des OSC.

«Je ne crois plus au bénévolat. Si vous voulez faire un travail professionnel, il faut ramener des professionnels», clame le président de Green Tea. «Si vous engagez des gens pour travailler sur des projets, il vous faut des salariés dans l’association», préconise le jeune médecin. «Le problème de la société civile algérienne, fait-il remarquer, c’est qu’on est encore dans les anciennes pratiques : un groupe de personnes se constituent en association, après, ils vont vers l’Etat pour demander des subventions.

Ce n’est pas ça l’association. L’association, c’est une idée, des jeunes engagés pour une idée, ils sont là pour mettre en œuvre cette idée. Ce n’est pas à l’Etat de tout faire. Je suis un citoyen, je me dois d’agir dans mon quartier, dans ma ville, dans mon pays, je n’attends pas que les autres viennent faire les choses à ma place. Malheureusement, on est encore dans cette mentalité. C’est un mauvais pli qui nous suit depuis l’école.»

Une nouvelle génération d’associations

A l’instar de Green Tea, de plus en plus d’associations développent une nouvelle vision, de nouvelles stratégies, d’autres manières de faire, mettant en avant un nouveau vocabulaire, de nouveaux outils. Les cadres de ces organisations voyagent beaucoup, échangent avec leurs partenaires du Maghreb, du Machrek, d’Afrique et des autres continents, participent à des forums et des événements internationaux type Forum social mondial, bénéficient de formations de pointe... Dans le cas de Mohamed Guemmama par exemple, en plus de son background médical et son travail qui est fondamentalement un métier de contact, il a suivi une formation en promotion de la santé et formation des formateurs en Belgique. Il a bénéficié d’une autre formation en Afrique du Sud sur les stratégies de lutte contre le sida.

Comme le souligne Djamel Benramdane, nous assistons depuis quelques années à l’émergence d’une «nouvelle génération d’associations». L’étude de Djamel Benramdane, faut-il le signaler, est un document précieux, utile aussi bien aux acteurs associatifs qu’aux institutionnels qui souhaitent travailler avec ceux qui sont sur le terrain, apprendre de leur expérience et profiter de leur connaissance fine des problématiques auxquelles ils sont confrontés.

Et c’est tout le mérite de cette étude justement en ce qu’elle reflète un profond travail de conceptualisation et de capitalisation des dynamiques citoyennes en Algérie. «Les résultats de ce travail sont destinés à développer un argumentaire en direction des pouvoirs publics, mais aussi du mouvement associatif sur la valeur ajoutée socioéconomique de la société civile et sa démarche de complémentarité à l’action publique», écrit notre confrère.

L’auteur indique que pour les besoins de cette enquête, «près de 80 entretiens approfondis ainsi que des focus groups ont été réalisés à Alger et la région centre, Oran, Constantine, Skikda, Béjaïa, Akbou, Tizi Ouzou, Béchar et Ghardaïa», ajoutant que «certains résultats d’une seconde enquête à paraître, ‘‘Organisations de la société civile, entre contraintes et libertés’’, menée par la journaliste indépendante Ghania Mouffok dans le sud-est du pays (Ouargla, El Oued et Laghouat) et traitant de l’enfance et de la jeunesse, ont été intégrés à l’étude.» Cette ambitieuse recherche a été réalisée avec l’appui d’un «comité de suivi» qui compte «l’équipe du Comité international pour le développement des peuples (CISP), les représentants du Réseau algérien de la Fondation Anna Lindh, de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), d’Amnesty International Algérie, du Réseau Nada pour les droits de l’enfant, du Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (Ciddef), des associations Femmes revendiquant leurs droits (FARD) et Bariq 21».

Bref, nous ne saurions trop vous recommander de consulter cette étude dans son intégralité.

(Voir : http://www.crosc.dz/?LES-ASSOCIATIONS-DES-ACTEURS).

Parmi les enseignements-clés de cette enquête, retenons ce passage :

«Il en ressort avant tout qu’en l’espace d’une vingtaine d’années, et malgré de grandes périodes de turbulences et de violence, une génération d’organisations citoyennes a émergé, avec une nouvelle vision du développement, de la citoyenneté et de l’action sociale.

Et s’il existe de fortes disparités dans le pays pour les ONG algériennes et que les dynamiques sont très marquées, on retrouve à travers les régions une vitalité méconnue du mouvement associatif : des projets innovants, des métiers émergents et des vocations fortes avec une construction qui se fait sur la durée pour les associations les plus aguerries. Une nouvelle génération d’associations se met donc en place avec des compétences, de l’expertise et un savoir-faire au service de l’action publique. D’autres groupes à travers le pays expérimentent, eux, de nouvelles formes d’organisation — sans expérience ni structure formelle — mais toujours avec l’idée centrale du ‘‘faire-ensemble’’».

Source : El Watan

 

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