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Publié par Saoudi Abdelaziz

John R. MacArthur est éditeur de «Harper’s Magazine». Photo DR.

John R. MacArthur est éditeur de «Harper’s Magazine». Photo DR.

Le 6 février 2017

Lorsque j’étais jeune locataire à Manhattan dans les années 1970, j’habitais un grand immeuble de style Beaux-Arts — autrefois élégant, mais à l’époque délabré —, dont le propriétaire, Joseph Heller, était un objet de dérision à cause d’une habitude qu’on trouvait très particulière. Chaque week-end, M. Heller se présentait seul dans le sous-sol pour vider lui-même la monnaie des laveuses et des sécheuses.

Il se peut qu’il n’ait pas fait confiance au vieux Noir, le gentil Abraham, qui gérait l’édifice. Je crois plutôt que cela fait partie de l’ADN des barons de l’immobilier à New York — grippe-sous avant tout — et c’est à cela que je pense quand je songe au maléfique Donald Trump installé à la Maison-Blanche. En fait, je connais bien le milieu, mon grand-père milliardaire (lui aussi baron de l’immobilier dans Manhattan) ayant joué ce même rôle d’avare durant toute mon enfance et après, lorsqu’il a déshérité mon père. Différent de Trump, mon grand-père était un self-made-man, alors que le 45e président a commencé sa carrière avec un héritage considérable de son grand-père et de son père.

Peu importe leurs débuts : la formation pour cette catégorie d’homme d’affaires est pareille, stricte et impitoyable. D’après David Cay Johnston, biographe de Trump, Fred Trump, le père, a éduqué ses enfants à la dure :

« Les garçons se voyaient confier la tâche de balayer les pièces de stockage, de vider les pièces de monnaie des laveuses et des sécheuses du sous-sol, de faire des réparations mineures sous la supervision des équipes d’entretien et, quand ils étaient plus âgés, de récupérer les loyers. »

Selon un autre biographe, Michael D’Antonio, il y avait un certain « art » dans le métier de collecteur, qui « exigeait un pas de côté quand la porte s’ouvrait au cas où quelqu’un serait armé, par exemple, avec un seau d’eau chaude ».

Cette formation brutale explique plus que toute autre chose la méchanceté profonde de Trump et sa campagne de va-t-en-guerre contre tout le monde tout le temps. Fred junior, le frère aîné de Donald, n’a pas survécu à cette guerre : il est mort alcoolique à 43 ans. D’Antonio raconte comment le père, homme « immensément riche qui néanmoins ramassait des clous sur ses chantiers », avait sévèrement critiqué son héritier pour avoir fait installer de nouvelles fenêtres dans un vieil immeuble en cours de rénovation au lieu de réutiliser les anciennes.

Donald a mieux appris le catéchisme cruel du métier. Lorsqu’il a démoli le grand magasin Bonwit Teller pour faire construire la Trump Tower sur la 5e Avenue, il avait embauché deux cents et quelques ouvriers polonais illégaux pour faire le travail qu’auraient fait normalement des ouvriers syndiqués et beaucoup mieux rémunérés.

Trump a roulé les Polonais — sans papiers, ils étaient vulnérables et donc sous-payés — et, après seize ans de procès entamé par les victimes, Trump est parvenu à un règlement. Il est vrai qu’il a fini par payer une somme d’argent, mais dans la psychologie immobilière, on gagne en traînant. Malgré la mauvaise publicité et les frais d’avocats, Trump estime sans doute qu’il a économisé à long terme. Et même s’il n’est pas arrivé à amasser plus d’argent dans le décompte final, il pouvait se réjouir du plaisir aigu qui caractérise son espèce : « Je les ai fait saigner, les salauds ! »

Traîner, et ainsi frustrer les adversaires, faisait également partie des tactiques de mon grand-père. Basé dans son hôtel à Singer Island, en Floride, il invitait le vendeur ou l’acheteur potentiel à lui rendre visite afin de boucler les derniers détails d’un accord quasi abouti. Si l’autre arrivait de loin — la Californie par exemple —, il était fatigué par le voyage. Le lendemain, mon grand-père faisait savoir son indisponibilité (maladie, erreur de calendrier, urgence ailleurs), donc le visiteur devait faire un choix : partir sans le contrat ou rester sur place à attendre le retour de son homologue. Souvent, le visiteur, agacé, voire humilié, cédait et baissait son prix ou haussait son offre. Pour mon grand-père, cette victoire à l’usure était une joie.

J’imagine que Trump a éprouvé le même sentiment de bonheur lorsqu’il a « négocié » le mois dernier avec le président mexicain, Enrique Peña Nieto. Censé se rendre à Washington pour réviser l’ALENA, Peña Nieto a d’abord dû subir l’humiliation.

Trump annonce qu’il va construire le mur pour arrêter les immigrants illégaux (en quête de travail mal rémunéré) et que le Mexique, déjà une colonie de main-d’oeuvre bon marché pour les entreprises américaines, le paiera. Outré, mais ignorant la règle du jeu immobilier, le simple politicien Peña Nieto proteste. Trump renchérit : si le Mexique refuse de payer, mieux vaut annuler la réunion. Peña Nieto hésite, mais le lendemain annule officiellement pour sauver la face. La réponse de M. Trump : il va imposer un tarif de 20 % sur les exportations mexicaines pour régler la note. Qui va finir par baisser son prix ? Et qui en sera l’heureux bénéficiaire ?

Source : Le Devoir.com

 

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