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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dans un village, au Kerala. Photo DR

Dans un village, au Kerala. Photo DR

Le Kerala, peuplé de 32 millions d'habitants, se situe à l'extrême sud de la côte occidentale de l'Inde fédérale. Son Etat est dirigé, pour les cinq ans à venir, par un gouvernement communiste élu démocratiquement. L'alternance est ici favorisée par l'existence "d'une société très politisée, très syndiquée et très éduquée" L'envoyé spécial de Mediapart réalise un reportage sur cette curiosité géopolitique. Il note : "Au fil du temps, le Kerala est devenu l'État indien où la qualité de vie est la meilleure. Grâce à des services publics de qualité dans l'éducation, la santé et les transports, celui que l'on surnomme parfois « le pays de Dieu » (« God's own land ») est en tête du pays pour son indice de développement humain."

Être communiste dans l'Inde de Modi

Par Guillaume Delacroix, 22 février 2017

EXTRAITS

Revenus au pouvoir en 2016, les marxistes du Kerala affichent des résultats brillants en matière de sécurité, d'éducation et de santé. Mais leur succès trouve ses racines dans l'histoire d'un territoire qui, depuis le XIXe siècle, a toujours été un peu à part. Premier volet de notre reportage.

EXTRAITS

(...) Le Kerala, repassé aux mains des communistes en mai 2016, fait un peu figure de camp retranché. Il est, avec le minuscule État de Tripura, coincé au nord-est derrière le Bangladesh, l'un des deux derniers bastions marxistes du pays. Au Bengale-Occidental, le CPI(M) aura régné jusqu'en 2011, sans interruption pendant 37 ans, par la grâce du suffrage universel, ce qui en fait un cas unique au monde. Au Kerala, il alterne avec une régularité de métronome avec le parti centriste du Congrès, contrôlé par la dynastie Nehru-Gandhi. Tous les cinq ans, l'assemblée législative de Trivandrum, la capitale, bascule d'un camp à l'autre. Mais lorsque c'est au tour du Congrès, celui-ci est tiré vers la gauche et revient très rarement sur les choix des marxistes.

« C'est peut-être en rapport avec notre langue, le malayalam, un mot qui peut se lire de gauche à droite et de droite à gauche, comme si les gens d'ici aimaient changer de majorité sans que la politique, elle, change », observe malicieusement K. J. Joseph, que nous rencontrons dans son bureau de directeur du Centre d'études pour le développement (CDS).

Campus accueillant une centaine de chercheurs, le lieu est célèbre pour ses gigantesques frangipaniers qui masquent les façades en briques de l'architecte Laurie Baker (1917-2007), pionnier des bâtiments respectueux de l'environnement. « Le Kerala n'est pas à proprement parler un État communiste. Disons que c'est un État progressiste où la gauche domine la vie politique », estime K. J. Joseph. Le gouvernement précédent, dirigé par le Congrès, disposait d'un seul siège de majorité. Il s'est distingué par une campagne de grands travaux ayant conduit à la construction d'un aéroport international à Kannur, dans le nord, et d'une première ligne de métro à Cochin, dans le centre. L'exécutif actuel, en place depuis bientôt neuf mois, est plus discret. « Le premier ministre, Pinarayi Vijayan, s'est entouré d'un cabinet inexpérimenté qui agit par petites touches, de manière moins visible mais certainement plus utile pour la population », d'après notre interlocuteur.

Un communisme d'action, sans leader charismatique

« On a le sentiment que Vijayan ne fait pas grand-chose, mais il est trop tôt pour juger son action », estime M. G. Radhakrishnan, rédacteur en chef de la chaîne de télévision privée AsiaNet News, située à cinq minutes de rickshaw du parlement kéralais, une forteresse à l'allure soviétique devant laquelle trône un buste géant du Mahatma Gandhi. M. G. Radhakrishnan est lui-même tombé très jeune dans la marmite : son père, Govinda Pillai, dirigea autrefois la revue officielle du parti marxiste.

« S'il y a une très grande attente de l'électorat aujourd'hui, c'est que la précédente équipe est tombée à cause de la corruption qui la gangrenait », pense-t-il. Certes, un ministre de Vijayan a récemment dû démissionner, sur des soupçons de favoritisme pour un marché public. Mais le chef de l'exécutif jouit d'une réputation de sérieux.

Dans la méthode, Pinarayi Vijayan, 71 ans, est un Modi de gauche (Modi est le Premier ministre de l'Inde, ndlr). « Il dort peu, étudie ses dossiers à fond et rend ses décisions de manière autocratique », nous confie l'un de ses proches. En revanche, autant Modi communique à l'excès à la radio et sur les réseaux sociaux, autant Vijayan est taiseux. Il a su se hisser au sommet en poussant sur une voie de garage le précédent dirigeant marxiste local, Achuthanandan, sans bruit.

La légende prétend qu'issu d'une famille pauvre du Malabar, au nord du Kerala, il a dû suspendre ses études pour travailler comme tisserand. Homme d'appareil, il est membre du Politburo du CPI(M) depuis une quinzaine d'années et a été plusieurs fois ministre. D'après l'hebdomadaire India Today, il n'est pas homme à se faire « aduler par les foules », mais les milieux d'affaires l'apprécient. « Pour une fois, le Kerala dispose d'un gouvernement fort », saluait il y a quelques mois le dirigeant d'une filiale locale de BNP-Paribas.

« Le mouvement communiste indien a pour principale caractéristique de s'inscrire dans l'action et non dans la théorie, comme ce fut le cas en Europe, où seuls comptaient les intellectuels, décrypte M. G. Radhakrishnan. Son principal défi est d'arriver à s'accommoder de la matrice démocratique, que d'autres partis communistes dans le monde qualifieraient de bourgeoise. » En Inde, les communistes ne se sont jamais rangés derrière une grande figure charismatique, mais dans l’exercice du pouvoir qu'ils ont obtenu à maintes reprises dans les urnes, ils ont montré ce dont ils étaient capables. « Le CPI(M) est plus proche d’un parti social-démocrate que du régime chinois, mais tout en restant dans les limites de la Constitution, il exécute un programme que l’on peut réellement qualifier de communiste », insiste notre journaliste.

C'est ainsi que le Kerala a résisté à Delhi, lors des grandes réformes de libéralisation économique orchestrées par le Congrès au début des années 1990. Trivandrum s'est à l'époque retranché derrière son droit du travail, le plus protecteur des salariés dans tout le pays, pour refuser les privatisations sur son territoire et pour tenir à distance les multinationales, peu désireuses de participer au financement d'une protection sociale assurant un salaire minimum et une couverture maladie comme nulle part ailleurs en Inde.

Tout a démarré avec la réforme agraire, lancée par les marxistes dès leur victoire aux premières élections libres du Kerala réunifié, en 1957. Jusqu'alors, la région était divisée en trois : les royautés de Trivandrum et Cochin au sud, la province de Malabar, autour de Calicut, occupée par les Britanniques, au nord.

Pendant que le Congrès défendait une vision capitaliste empreinte de féodalisme, les communistes kéralais ont distribué les terres aux paysans, en plafonnant le droit à la propriété privée à 25 acres, soit à peine plus de 10 hectares. « Ils n'ont tenu que deux ans au pouvoir et c'est à leur retour, en 1967, qu'ils ont posé le principe d'un État interventionniste, dans le but d'offrir une couverture sociale à tous », rappelle J. Prabash, que nous rencontrons sur le campus de Karyavattom.

Professeur de sciences politiques à l’université du Kerala, ce dernier voit dans les alternances politiques, qui n'ont jamais cessé depuis, le résultat d'une société très politisée, très syndiquée et très éduquée : « Ici, les gens expriment régulièrement leur mécontentement et se débarrassent de leurs dirigeants quand ils en ont assez. Ça fait penser à la France. »

Au départ, une effervescence sociale apolitique

Au fil du temps, le Kerala est devenu l'État indien où la qualité de vie est la meilleure. Grâce à des services publics de qualité dans l'éducation, la santé et les transports, celui que l'on surnomme parfois « le pays de Dieu » (« God's own land ») est en tête du pays pour son indice de développement humain. « Il est numéro un pour la sécurité, la santé et l'environnement, numéro deux pour l'éducation et l'agriculture », notait en novembre dernier le magazine India Today. La mortalité infantile y est la plus basse (12 pour 1 000 contre une moyenne nationale de 30), les accouchements se pratiquent tous sous assistance médicale, le taux d'alphabétisation frôle les 100 %… Le Kerala est également le seul État de l'Inde où les femmes sont plus nombreuses que les hommes (104 femmes pour 100 hommes). Aucun autre État n'obtient de tels résultats, pas même le Gujarat ou le Maharashtra, connus pour être les champions du capitalisme.

Tout n'est pas à mettre au crédit des communistes, relativise néanmoins Alathur Damodaran, ancien directeur du National Institute for Interdisciplinary Science and Technology. Marxiste « de conviction », ce retraité, qui fut le gendre du premier chef de gouvernement communiste du Kerala, E. M. S. Namboodiripad (1957-59, puis 1967-69), nous a donné rendez-vous dans la bibliothèque de l'Alliance française, en plein centre de Trivandrum.

Selon lui, il faut remonter au XIXe siècle pour comprendre ce qui fait aujourd'hui du Kerala un cas à part dans le sous-continent. « La population était en demande d'éducation avant même l'instauration du Raj Britannique, car elle était en lien avec les pays arabes et l'Europe, à travers le commerce des épices », explique-t-il.

Lorsque sous le règne de la reine Victoria, le Kerala s'est spécialisé dans le chanvre tiré de la fibre de noix de coco, des usines de cordage ont été construites à Alleppey, au sud de Cochin, donnant naissance à une classe ouvrière qui a rapidement constitué des syndicats. « Cette effervescence sociale se manifestait de façon totalement apolitique. Les organisations de salariés publiaient des brochures pour diffuser leurs idées, mais pour cela, il fallait maîtriser la langue et l'écriture, d'où le désir d'aller à l'école », raconte Alathur Damodaran. Aux yeux des conservateurs, l'exception kéralaise est plutôt à mettre au crédit des anciens monarques de la région qui, à l'inverse des maharajas du nord de l'Inde, auraient été plus éclairés, refusant le faste et attentifs à l'éducation du peuple.

D'autres rendent hommage aux missionnaires chrétiens, qui ont été à l'avant garde de la défense des droits des intouchables. « Ces derniers ont entraîné derrière eux un mouvement phénoménal depuis le bas de l'échelle sociale, alors qu'au Bengale, les avancées sociales étaient le fait des classes les plus favorisées », d'après M. G. Radhakrishnan.

En tout cas, insiste Alathur Damodaran, « lorsque nous avons obtenu l'indépendance en 1947, le Kerala était déjà la région la plus lettrée, bien avant l'arrivée du premier gouvernement marxiste ». Le progrès social opéré dans la deuxième moitié du XXe siècle s'est donc inscrit dans la continuité du mouvement de libération de l'Inde.

Presque tous les fondateurs du parti communiste indien étaient, du reste, des transfuges du parti du Congrès. « Ils ont gagné les premières élections parce qu'ils étaient tous médecin ou avocat, pointe notre retraité. Ils n'ont jamais dit que le Kerala était un État communiste ; ils parlaient d'un gouvernement à majorité communiste. Et ils ont été chassés du pouvoir sous la pression de la CIA. Nous étions en pleine guerre froide. » Si leur avènement a été possible, ainsi que leurs retours successifs jusqu'au dernier, en 2016, c'est parce que le terrain y était propice. Et aussi parce que l'aspiration du Kerala au progrès était, depuis un siècle et demi au moins, enracinée dans sa terre. C'était la même chose à Cuba. Mais pas en URSS. Et c'est sans doute pourquoi les communistes, ici, ont survécu à l’exercice démocratique du pouvoir.

Source : Mediapart

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