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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Enseignant puis écrivain, militant de la première heure du Pags clandestin, Messaoud Benyoucef fut durant un quart de siècle une haute figure de la lutte syndicale oranaise et du combat pour les Droits de l'homme, aux côtés de Abdelkader Alloula. Menacé, il prendra le chemin de l'exil après l'assassinat de son compagnon, auquel il rend hommage dans ce texte publié le 1er juillet 2012.

Nous reviendrons sur l'oeuvre et l'action de Messaoud Benyoucef.

Arlequin à Numance, hommage à Abdelkader Alloula

Il lui avait donné rendez-vous au café Le Djurdjura. Le journaliste n'y avait jamais mis les pieds ; mais quand il fut aux abords des lieux, il ne put s'empêcher d'éprouver de la gêne. "Décidément, cet homme là ne faisait rien comme les autres", se dit-il.

Situé à l'orée de la vieille ville, noyau originel de la cité sur lequel veille, énigmatique et imperturbable, le saint patron des puisatiers1 , le café était idéalement placé pour s'offrir comme une halte bienvenue aux dockers qui remontaient du port, leur travail fini, en direction du téléphérique qui leur ferait enjamber la large faille bordant la ville pour les déposer sur les flancs de la montagne tutélaire où s'accrochent, dans un désordre indescriptible, leurs maisons hâtivement construites à coups de parpaings.

Par une rue adjacente, les éboueurs arriveraient en groupes compacts, sortant des entrepôts du service du nettoiement, coincés, tout près de là, entre l'imposante muraille du fort espagnol et les jardins du mess des officiers où il n'y a pas si longtemps une gazelle les regardait passer avec des yeux de velours débordant de nostalgie. Leur chef charismatique, un petit homme noir et bossu qui s'y connaissait en animaux, prétendait qu'elle était nourrie exclusivement de bon tabac blond américain. Il s'empressait toujours d'ajouter que les pauvres bêtes du jardin public n'avaient pas droit, elles, à un pareil traitement ; et tout le monde se lançait alors dans une glose interminable sur la place respective des humains et des animaux dans la société. Le débat deviendrait encore plus vif au café car les dockers avaient une vision des choses et des bêtes sensiblement différente.

Le café était bondé. Dès l'entrée, l'odeur âcre du tabac brun, de la respiration et de la sueur des hommes entassés dans ce long boyau enfumé, le prit à la gorge. Les vociférations des clients, les hurlements du garçon lançant ses commandes au comptoir, le brouhaha de la place où se concentrent les terminaux des lignes d'autobus, rendraient vaine toute tentative d'enregistrer la conversation, pensa le journaliste. "Quelle idée de fixer un rendez-vous pour un entretien dans un endroit pareil !" se dit-il, passablement dépité.

Car il était décidé à "aller plus loin", comme l'on dit dans le jargon de la profession, avec celui qui venait de faire un énorme pied de nez au public. C'est du moins ce que le journaliste avait pensé au spectacle de cette pièce de théâtre qui, en rupture brutale avec tout ce que l'homme de l'art avait réalisé depuis plus de deux décennies, renouait avec le divertissement aimable et frivole, les costumes chatoyants et l'intrigue aux enchaînements conventionnels. Le journaliste entendait lui en demander raison ; il avait affûté ses arguments, construit un questionnement implacable en espérant entendre, et en le redoutant tout à la fois, l'aveu d'un échec du théâtre engagé. Mais l'époque, après tout, n'était elle pas celle de l'échec des engagements, comme se plaisent à le dire les faiseurs d'opinion ? Alors, un échec de plus ou de moins...

Le journaliste avait consulté une dernière fois ses fiches et repassé dans sa tête le film des questions et les postures qu'il était de bon aloi pour un homme de la plume d'afficher :

"- Abdelkader Alloula, vous venez, contre toute attente, de traduire et de réaliser "Arlequin, serviteur de deux maîtres'' de Carlo Goldoni ; ce choix, qu'il vous faudra motiver, n'est-il pas la négation même de toute votre quête dramaturgique depuis près de trois décennies ?

- Abdelkader Alloula, comment le brechtien convaincu que vous êtes, l'explorateur passionné du théâtre halqa populaire, le metteur en scène scrupuleux, à qui n'échappe pas le moindre détail, le comédien et le directeur de jeu exemplaire et exigeant, qui a donné au verbe la prééminence sur le corps et sur l'espace, qui a tenté une synthèse et un dépassement de Diderot, Stanislavsky et Brecht, peut-il expliquer ce retour à la commedia dell'arte et accepter de courir le risque de retomber dans la stéréotypie des personnages, l'inconsistance du texte et l'improvisation dans le jeu, aux seules fins, qui plus est, d'un divertissement dans le sens le plus classique du terme ?

- Pour le dire autrement, Abdelkader Alloula, vous, le pourfendeur obstiné de ce que vous appelez le théâtre d'agencement aristotélicien, c'est-à-dire de cette trinité, la mimésis, la catharsis et l'identification, qui constitue, selon vous, l'épine dorsale du théâtre bourgeois, ne pensez-vous pas que vous ayez remis en selle, aujourd'hui, ces catégories aristotéliciennes si décriées ?

- Enfin, Abdelkader Alloula, votre théâtre s'appliquait, jusqu'ici, à mettre en scène le petit peuple des cités, les simples gens aux prises avec les nécessités de la survie. Vous teniez la gageure de produire de l'art, donc du beau, à partir d'une réalité occultée par la tradition esthétique dominante. Et voilà aujourd'hui les classes oisives et aisées de retour sur votre scène ! Alors ? "

Le journaliste avait gardé pour la bonne bouche quelques questions subsidiaires. "Sait-on jamais, s'était-il dit ; une fois que j'aurai fait donner la grosse artillerie, peut-être sera-t-il nécessaire de lui ménager une porte de sortie... Et puis, l'homme a de la ressource... j'aurais peut-être besoin moi-même de quelque esquive..."

"- Abdelkader Alloula, "Arlequin", n'est-ce pas aussi une manière, malicieuse et fraternelle certes, de vous démarquer, encore une fois, de votre alter ego, Kaki2 ? Lui, Piscator, vous, Brecht ; lui, Carlo Gozzi, vous Carlo Goldoni ; lui la fable et le merveilleux, vous, le réalisme et l'enquête sociologique ?

- Abdelkader Alloula, personne ne croira, connaissant votre culte de la métaphore et du non dit, que ce "serviteur de deux maîtres'' soit un choix innocent. Que vouliez vous suggérer par là ? L'impossibilité de concilier les contraires ? Ou l'inanité d'un choix entre deux solutions également dommageables ?

- Abdelkader Alloula, que peut proposer le théâtre face au déferlement de haine et de violence qui ravage le pays ? Ne pensez vous pas que c'est son existence même que le théâtre est en train de jouer dans cette tourmente ?"

Quand il sortit du café, le journaliste fut long à retrouver les bruits de la ville et la normalité du réel. Rien ne s'était passé comme il avait eu l'outrecuidance de le penser et il s'apercevait que beaucoup de choses échappaient encore à sa perspicacité. Le dramaturge avait parlé avec douceur et timidité ; comme toujours ; mais il y avait une grande tristesse dans sa voix et une expression étrange zébrait, par moments, son regard ; quelque chose qui pouvait être une angoisse sourde perçait dans son propos. Il avait dit :

"- Nous sommes en 1993 et nous entendions célébrer le bicentenaire de la mort de Carlo Goldoni, celui-là même qui lutta contre la décadence de la commedia dell'arte et sa récupération par les classes parasitaires. Nous nous inscrivons dans l'universalité. Goldoni nous appartient comme les "Mille et une nuits" appartenaient à Carlo Gozzi1 . Nos recherches sur le théâtre nous ont mené à Goldoni et à Aristote eux-mêmes, avant que la bourgeoisie ne se fût emparée d'eux et ne les eût défigurés.

Nous sommes en 1993 et le message de notre ami Bertolt Brecht est plus que jamais présent en nous, dans notre réflexion, dans notre travail. “ Nous déduisons notre esthétique comme notre morale des besoins de notre combat ”, disait il. Aujourd'hui, face à la montée des périls, nous estimons que l'art est plus que jamais sommé de prendre sa place, et sa part, au combat. Alors, nous avons choisi de nous adresser à la masse de nos jeunes, que nous sentons de plus en plus sensibles à la séduction de la destruction et de la mort. Que pouvions nous, en tant qu'artistes, opposer à la majoration de la pulsion de mort, sinon le spectacle magnifié des jeux éternels de l'amour, de la beauté, de la vie, et l'offrir à ceux qui en sont si injustement et si cruellement privés ? L'art n'est pas tenu d'apporter une réponse symétrique aux problèmes de la société, mais une réponse spécifique. Le théâtre ne peut rien proposer d'autre qu'un divertissement.

Simplement, nous pensons que ce divertissement peut, et doit selon notre conception propre, s'articuler à une recherche du vrai. S'il en est ainsi, alors le théâtre est, comme toute recherche de la vérité, une aventure incertaine et risquée, où un péril mortel peut jaillir, à chaque instant, au détour d'une apparence bousculée ou d'un simulacre renversé. Oedipe, dans sa quête terrifiante, a indexé définitivement cette tradition dans laquelle nous nous inscrivons quoi que nous fassions. On ne part pas impunément à la recherche du vrai, certes; mais où résident la grandeur d'Oedipe et le génie de Sophocle ?

Permettez-moi, pour finir, d'oser cette image que me suggère votre question sur le devenir de notre art. Notre théâtre se tient aujourd'hui en ce lieu où il lui faut tutoyer la mort, comme Hamlet dialoguant avec le crâne de Yorick. Mais le dialogue ne commence t il pas justement au moment même où l'homme se dédouble et se met à contempler son image, maintenant détachée de lui et lui faisant face, celle du néant ? Le théâtre a l'éternité de l'homme devant lui."

Les mots du dramaturge résonnaient dans la tête du journaliste comme un sinistre présage. Tout prenait le ton et la forme d'une sombre prophétie, chahutée cependant par des éléments scabreux, exorbitants de la juridiction de la tragédie antique, scellée à jamais dans ses codes implacables.

Il faut dire, en effet, qu'il y avait, faisant cercle autour d'eux, assis sagement et observant un silence pieux, les éboueurs et les dockers. Ils écoutaient avec attention, même s'ils ne comprenaient pas tout ; leurs deux chefs respectifs, le petit homme noir à la gibbosité aussi célèbre que son verbe véhément et coloré et le patriarche à la barbe blanche et aux lunettes d'écaille à la monture rafistolée avec du sparadrap, se chuchotaient mutuellement à l'oreille, par moments, et confrontaient des chiffres sur des bouts de papier. Ils attendaient que l'entretien prît fin pour entamer avec le dramaturge un autre débat : sur quelles bases répartir l'argent collecté pour venir en aide aux ouvriers chômeurs de la grande entreprise de bâtiment, ruinée par le pillage fabuleux dont elle fit l'objet de la part d'hommes d'influence et de ses propres cadres ?

Le journaliste fit quelques pas en direction de la place et s'arrêta brusquement, comme touché par la grâce. Ça y est ! Il avait le titre de son article : "Arlequin contre la barbarie". Percutant. Emblématique. Un rien énigmatique. Il repartit, guilleret, d'un bon pas, mais s'arrêta tout aussi brusquement, comme rappelé à l'ordre, désagréablement. “Le mot "barbarie" ne fait pas partie du lexique de cet homme. Je n'ai pas le droit... ”

Il demeura un long moment songeur, debout, sur le trottoir. Et puis, subrepticement, un mot, un nom s'imposa à lui, finit par accaparer la scène tout entière de sa conscience claire ; un nom coupé de toute signification. Numance... Numance... Numance... II Ie considéra avec curiosité, puis avec perplexité et comprit soudain d'où il venait et pourquoi il était là. Il y a près de 25 ans, le dramaturge avait adapté et mis en scène "Numance", de Cervantès.

La gorge serrée, la poitrine oppressée, le journaliste se rappela la scène finale de la pièce. Les Numantins, assiégés par les Romains, préfèrent, après une longue et héroïque résistance se donner collectivement la mort, refusant de se rendre ; le seul survivant, un adolescent, se tue devant Scipion plutôt que de lui remettre les clés de la cité. Le général vainqueur était vaincu par la mort de ses adversaires.

Le journaliste sut, alors, qu'il n'écrirait pas son article.

Messaoud Benyoucef, 1er juillet 2012. braniya-Blogspot

1 Sidi-Lahouari, le saint patron de la ville d'Oran également.

2 Kaki Ould Abderrahmane, grand dramaturge, l'inventeur du théâtre algérien moderne.

3 Allusion à « L'oiseau vert » de C. Gozzi, adaptée d'un conte des 1001 nuits.

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