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Publié par Saoudi Abdelaziz

Quelques instants après le drame, des dizaines de personnes se sont rassemblées, sous le choc, à l'extérieur de la mosquée. Photo DR

Quelques instants après le drame, des dizaines de personnes se sont rassemblées, sous le choc, à l'extérieur de la mosquée. Photo DR

Dans les réseaux sociaux se multiplient les messages de sympathie et de compassion aux familles touchées par la tragédie. Sur la page Facebook de la mosquée notamment. Le drapeau est en berne devant l'assemblée nationale du Quebec. « Le Québec rejette catégoriquement cette violence barbare", déclare Philippe Couillard le Premier ministre du Quebec. A côté de la mosquée, après avoir écouté son discours, Hamid Nadji  confie à un journaliste qu'il aurait souhaité entendre davantage le chef du gouvernement « apaiser la haine entre les communautés amplifiée par certains "mass medias"». Il affirme : « Ce qui s’est produit, ce n’est pas le fruit du hasard ». 

Devant la mosquée, la consternation

30 janvier 2017. Par Jessica Nadeau, Isabelle Porter, Marco Bélair-Cirino, Marie-Michèle Sioui

« C’était terrible, un carnage. C’était probablement quelqu’un qui maîtrisait bien les armes. Il tuait, il tuait, c’était terrible. Il est entré à l’intérieur et il a commencé à shooter. Il frappait sur tout ce qui bouge. Il vidait son chargeur, il a tiré jusqu’à ce qu’il n’ait plus de munitions – ou peut-être qu’il a décidé qu’il en avait assez tué. Moi, j’étais à plat ventre, il y avait une personne tuée à mes pieds. » L’homme, qui a souhaité garder l’anonymat, est encore sous le choc. « Regardez, j’ai le sang encore ici », dit-il en montrant le bas de ses pantalons.

Il est 4 h 30 du matin. L’homme sort du centre sportif de Sainte-Foy où, avec une trentaine d’autres survivants, il a été questionné par la police et pris en charge par des services psychosociaux. Ils sortent en petits groupes, escortés par la police, dans un triste cortège.

Dans le stationnement, des proches attendent depuis des heures. Ce sont des embrassades, des larmes. Hommes et femmes marchent péniblement, fourbus, comme écrasés par le poids de la douleur et le manque de sommeil.

« On est crevés, ça fait six heures qu’on est là, on veut juste rentrer à la maison », lance un homme. « Ils sont encore sous le choc », répond un autre.

Quelques heures plus tôt, dans ce même stationnement, Ahmed pleurait son ami. « Il est chanceux, soupire-t-il avec une infinie tristesse. Dans ma religion, si quelqu’un meurt dans une mosquée, il ne meurt jamais. »

L’homme a lui-même évité le pire. « J’avais des invités à la maison, alors je ne suis pas allé à la mosquée ce soir, mais d’habitude, je suis là », raconte-t-il péniblement. « Je ne me sens pas chanceux, je suis juste trop triste pour ça. Peut-être que ça aurait été mieux si ça avait été moi à la place de mon ami, il a de jeunes enfants, c’est trop insensé. »

De l'aide

Ali Hamadi faisait le pied de grue dans le stationnement du centre sportif de Sainte-Foy. À l’intérieur, les survivants de la fusillade étaient interrogés par un bataillon d’enquêteurs avant de recevoir de l’aide psychosociale. À l’extérieur, l’informaticien s’interrogeait sur la manière qu’il annoncerait lundi matin à ses collègues du Centre des services partagés du Québec (CSPQ) qu’un confrère de travail est mort sous les balles de la haine dans la Grande mosquée de Québec.

Il n’arrivait toujours pas à croire que la Ville de Québec a été le théâtre dimanche soir d’un attentat terroriste. « C’est en Irak ? Non, à Québec. À Montréal ? Non, dans la Ville de Québec ! » répète-t-il au Devoir.

L’homme tenant entre les mains un café Tim Hortons a quitté la mosquée avant que les premières balles sifflent. « Moi, j’ai été chanceux. Cinq, dix minutes plus tard, je serais peut-être moi aussi à la morgue », dit-il à demi éclairé par les phares d’une voiture de taxi. Il s’était affairé durant la soirée à tenter de consoler l’épouse de son ami, qui « lui, dort à la morgue ». Cette mère de trois jeunes enfants, désormais veuve, n’avait toujours pas eu de soutien psychologique au moment d’écrire ces lignes, déplore-t-il. « La moindre des choses aurait été que nos élus prennent en charge les veuves des victimes. Il y a eu un manquement. Ça me fait mal au cœur. »

La boulangerie

Louis-Gabriel Cloutier s’apprêtait à mettre la clé dans la porte de la boulangerie La boîte à pain lorsqu’il a vu entrer quatre personnes paniquées. « Ils n’avaient pas de souliers ni manteau, ils sortaient de la mosquée, ils étaient les plus près de la porte, ils avaient réussi à sortir et ils sont entrés ici en criant : il y a eu une fusillade, appelez la police tout de suite. »

Dans les minutes qui ont suivi, plusieurs autres survivants sont venus se réfugier dans le petit commerce voisin de la mosquée. Louis-Gabriel, le gérant, a remis ses clés dans sa poche et a repris sa place derrière le comptoir. La nuit allait être longue.

Incapables de rester les bras croisés chez eux, plusieurs employés se sont joints à lui pour servir du café et des croissants. « C’est pas grand-chose, mais si au moins on peut leur fournir un endroit pour rester au chaud, pour se retrouver devant un café, ça réchauffe un peu les cœurs. En tout cas, moi, ça fait du bien à mon cœur », sourit tristement Jeff Pierre-Louis, assis sur le comptoir. « Trop souvent, on voit toute cette horreur sur Twitter avec un sentiment d’impuissance, là, on avait l’occasion de faire un petit quelque chose », renchérit sa collègue, Catherine Gagnon.

Autour de 23 h, une vigile spontanée regroupant une trentaine de personnes s’est organisée tout près. « C’était important de montrer une solidarité, et puis, c’est tellement dur de rester impuissant », raconte Karina, l’une des dernières à partir vers les 2 heures du matin.

Ondes de choc

Hamid Nadji était toujours attablé dans la boulangerie artisanale La boîte à pain au moment où Philippe Couillard a pris la parole. Il aurait souhaité entendre davantage le chef du gouvernement « apaiser la haine entre les communautés amplifiée par certains "mass medias"», dit-il au Devoir. « Ce qui s’est produit [dimanche] soir, ce n’est pas le fruit du hasard », fait valoir, avant de montrer du doigt des animateurs de radio à la langue bien pendue de la région de Québec.

« [Sur les ondes radiophoniques], on ne cesse de casser du sucre sur le dos des musulmans depuis 2001. À les entendre, on jurerait qu’on verra débarquer le djihad à Saguenay, tabarnac ! », poursuit Vincent, les yeux rivés sur un iPhone sur lequel est diffusée en direct l’allocution de M. Couillard. « C’est bien qu’il ait reconnu qu’il s’agit d’un attentat terroriste. Il fallait aussi dire, selon moi, qu’il a été commis par l’extrême droite », affirme le jeune homme disant appartenir à une nébuleuse de groupes antiracistes de la région de la Capitale-Nationale.

Karina, qui a également accouru dans La boîte à pain afin de témoigner sa solidarité aux membres de la communauté musulmane endeuillés, dit déceler un relent de racisme depuis l’irruption de la charte des valeurs québécoises dans la vie politique, en 2013. « Ç’a autorisé un grand nombre de personnes à de nouveau être racistes », estime-t-elle.

Surprise et incompréhension

Plus tôt dans la soirée, une quinzaine de curieux ou de proches des personnes qui se trouvaient dans la mosquée se sont rassemblés dans la rue adjacente à la mosquée. Ils se sont tour à tour dits surpris d’être témoins d’un événement aussi violent dans leur ville.

« C’est grave, on est des gens tolérants ici, pacifiques. On aime la paix. On aime notre Québec. On ne veut pas que des choses qui arrivent à l’extérieur arrivent ici », a affirmé Zaire Benallege.

« Pendant tout mon séjour ici à Québec, je n’ai jamais eu un rapport raciste d’un Québécois. On ne s’attendait jamais à ce que ça arrive, on croyait être dans un pays de paix, avec des gens de paix. Mais ça s’avère qu’il y a des gens racistes, qui ont ça à l’intérieur d’eux », s’est aussi désolé Sami Ulali, un étudiant.

Mohamed Oudghiri s’était aussi déplacé, dans l’espoir d’obtenir des nouvelles d’un ami qui se trouvait dans la mosquée. « Ça fait 42 ans que je suis ici. On n’a jamais cultivé de la haine pour les autres. Avant tout, je suis Québécois », a déclaré le Marocain d’origine. Selon lui, les récentes décisions du président américain Donald Trump peuvent expliquer – en partie – l’attaque raciste qui a visé sa mosquée. « Je pense à partir pour retourner chez moi, au Maroc. Je ne risquerai pas ma vie », s’est-il résigné.

Source : http://www.ledevoir.com/

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