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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photographie : Céline Guiout

Photographie : Céline Guiout

Entretien inédit pour le site de BALLAST

Traduit de l’anglais (américain) par la rédaction de Ballast

Chaque année en octobre, de nombreux pays américains commémorent le « Columbus Day », qui rappelle − c’est selon − la découverte de ce continent ou le début du génocide des peuples autochtones. Cette année, les Sioux de Standing Rock et leurs nombreux alliés ont obtenu que la construction du DAPL (Dakota Access Pipeline) soit détournée de son tracé original.

Cet oléoduc devait traverser leurs terres et se poursuivre sur 1 900 kilomètres, au péril de la contamination des eaux et des sols. « Protecteur » et non « protestataire », selon leurs termes, ils mènent depuis avril dernier un combat non-violent d’une ampleur inégalée, soutenus par des centaines de nations, de communautés autochtones d’Amérique du nord, mais également par d’autres du monde entier — des Samis de Finlande aux Maoris de Nouvelle-Zélande.

Nous avions tenu, fin novembre, à interroger la militante Eryn Wise, coordinatrice média pour le Conseil international de la jeunesse autochtone et le camp de Sacred Stone, présente sur le front de cette lutte qui oppose la détermination des Sioux aux grenades à concussion et aux canons à eaux. 

EXTRAITS

Bien que les occasions n’aient pas manqué depuis les années 1970, c’est la première fois qu’autant de communautés autochtones se rassemblent. En quoi cette lutte est-elle particulière?

C’est le premier rassemblement de peuples autochtones d’aussi grande envergure, d’une telle taille et d’une telle ampleur — ceux de Wounded Knee et Little Bighorn n’étaient rien à côté de celui-ci. Je pense que c’est parce que les gens ont enfin le pouvoir et la capacité de dire non. Nous avons tellement été opprimés et depuis si longtemps que les gens se rendent enfin compte que le temps de la peur est derrière nous. Contrairement aux générations qui nous ont précédées, nous refusons de vivre en alerte ; nous allons lutter. Toute l’histoire de ce mouvement tient en ceci : nous entendons reprendre le pouvoir sur nos vies. En substance, nous disons : « On nous a tout pris et, à présent, nous défendons nos langues, notre terre, nos ressources sacrées ; nous en reprenons le contrôle car vous nous les avez dérobées, vous en abusez et vous ne les méritez pas. »

Pour quelles raisons la communauté Lakota (Sioux) est-elle encore attachée à cette terre au point de s’opposer ainsi à la construction de l’oéloduc Dakota Access ?

Comme vous l’avez peut-être lu dans la presse, ces terres renferment des sanctuaires sacrés et ses ressources le sont également pour les Lakota. Il est vital de se rendre compte que si d’autres peuples n’ont pas de liens avec leur culture et leur terre, nous, autochtones, en possédons. Ceux qui nous demandent de nous expliquer sur cet attachement et sur notre culture m’agacent. Presque tout le monde a perdu ce lien et c’est bien ce qui nous exaspère… Sans parler du comportement de certains festivaliers qui portent des coiffes indiennes traditionnelles à Coachella ou qui se prétendent guérisseurs, alors qu’il n’en est rien… Nous, nous n’avons pas perdu cette connexion avec notre identité en tant que peuple. Nous nous battons pour protéger notre mode de vie et nos langues depuis des siècles — le combat actuel ne fait pas exception à la règle. Nous, peuples autochtones, sommes conscients de la nécessité non seulement de protéger la Terre, mais également l’eau car elle donne vie au monde entier ; c’est la force vitale qui anime toute chose. Cette eau est sacrée ; nous venons tous de l’eau, nous y avons baigné dans la matrice. Les femmes s’en rendent particulièrement compte en tant que « donneuses de vie », conscientes du devoir de protéger cette ressource que nous portons dans la chair. Pour ces raisons, nous nous définissons comme des protecteurs : nous protégeons au lieu de protester.

Les autochtones seraient les gardiens de la Terre. On retrouve ce récit dans beaucoup d’autres pays, comme en Australie. Vous sentez-vous liés à ces autres luttes ?

Nous comprenons évidemment les luttes indigènes du monde entier : ce sont des membres de notre famille, éparpillés. Nous partageons tous la même vision de la colonisation. Nous connaissons le prix de se voir dépossédés de son mode de vie, de ses terres et de son foyer par la force ; nous savons ce qu’il signifie de mener ces combats. Nous voyons des gens mourir de la même façon. Nous voyons perpétrer sur nos enfants le même lavage de cerveau, les persuadant qu’ils sont autres que ce qu’ils sont, c’est-à-dire jamais assez bien aux yeux de ceux qui détiennent le pouvoir. Par exemple, à chaque marée noire tragique en Amazonie, lorsque nos frères et sœurs lancent un appel à l’aide, nous savons ce qu’ils vivent. Car, ici, la police nous tire dessus et nous brutalise quand nous demandons simplement de l’aide. Et aucune aide ne vient. Nous soutenons les luttes des autres peuples autochtones car nous avons en commun les responsables de nos souffrances. Historiquement, ce sont les mêmes qui ont fait le tour du globe pour tirer profit de la générosité des peuples. L’Histoire déroule systématiquement le même scénario : des indigènes accueillent des étrangers totalement perdus, incapables de survivre. Ces étrangers profitent des indigènes puis les tuent ou les réduisent en esclavage. Ayant cette souffrance en commun, nous luttons les uns pour les autres.

Votre combat est devenu emblématique pour beaucoup, aux quatre coins du monde. Comment expliquez-vous cette solidarité de l’époque avec Standing Rock ?

Nous sommes à un moment de l’existence — il aura tout de même fallu plus de 500 ans pour y parvenir — où les gens réalisent, lentement mais sûrement, à quel point les gouvernements ont bousillé les Indiens d’Amérique. Désormais, grâce à Internet, on ne peut plus ignorer la réalité de ce qu’il s’est passé ici et prétendre que rien n’est arrivé, même avec le silence des médias. Les regards qui se tournent vers Standing Rock réalisent que d’immenses injustices ont été commises. Il ne s’agit pas d’une vérité que nos professeurs d’histoire auraient simplement choisi de taire ! C’est encore présent. Je le vois, je le sens, je vois ces enfants tués et nos anciens se faire tabasser. Et, donc, certains réalisent qu’ils ont un devoir en tant qu’humains — qui n’est ni affaire de croyance ni de race —, de faire preuve de solidarité. Il y a de belles choses. Certains se pointent ici parce qu’ils se rendent compte que c’est une chance unique dans leur vie de voir des gens debout pour lutter, réclamer ce qui a été spolié. Beaucoup viennent seulement pour voir. Sincèrement, être ici est incroyable. Plus encore pour des personnes qui n’ont pour culture que Noël ou Thanksgiving. Ceux qui viennent pensent, pour la plupart, rester une semaine… et restent finalement des mois — moi incluse. Il y a quelque chose de sacré ici, qui vaut la peine qu’on soit là. Les gens réalisent ce que signifie le vol de territoires (...).

Le capitalisme cherche à faire des profits avant toute chose et se confronte à votre expérience d’un monde où le sacré, la communauté et la solidarité sont présents…

C’est exactement ce que je dis : quelle est votre relation spécifique avec la terre sur laquelle vous marchez ? Quand vous buvez de l’eau, interrogez-vous sa provenance ? Pensez-vous aux kilomètres qu’elle a parcourus et du processus qui la fait couler de votre robinet ? Chaque jour qui passe, observez-vous les oiseaux, sentez-vous le sol sous vos pieds ? Le capitalisme et la colonisation ont détruit les gens. Les individus sont tellement centrés sur eux, tellement absorbés par ce qu’ils possèdent, par l’accumulation de biens qu’ils ne réalisent pas qu’il y a beaucoup de choses gratuites, mille fois plus belles que ce qu’ils pourront jamais s’offrir. Quand on réalisera que la relation à la Terre est beaucoup plus importante que le reste, on prendra des mesures pour trouver d’autres moyens de préserver la planète.

Colonisation, épuration ethnique et génocide : les indigènes ont été décimés. Mais, d’une certaine façon, les oppresseurs eux-mêmes sont construits par cette histoire…

Absolument. Comment peut-on détruire des communautés indigènes entières, tuer des langues, faire s’éteindre des peuples entiers — c’est ce qui s’est passé —, comment peut-on faire ça et ne pas perdre quelque chose en retour ? Pas seulement son humanité et sa spiritualité, mais aussi sa connexion aux êtres vivants. Si on a pu détruire entièrement un groupe de personnes, je ne peux pas croire qu’on puisse conserver son humanité, sa capacité à trouver de la beauté dans ce qui nous entoure, à l’apprécier, si on a pu être désinvolte au point de n’accorder aucune valeur à la vie humaine. Beaucoup de gens ici ne réalisent même pas l’ampleur de ces massacres. Certains disent : « Je ne l’ai pas fait. Ce n’étaient pas mes ancêtres. » OK, peut-être que ce ne sont pas tes ancêtres ici, aux États-Unis, qui ont commis un génocide, mais ils ont indéniablement su comment liquider d’autres peuplades autour du monde… Nombreux sont ceux qui ne veulent pas se confronter à leur propre histoire. Bien qu’elle nous blesse autant, nous sommes capables de regarder la vérité en face : nous savons ce qu’il nous est arrivé. Nous pouvons prononcer le mot génocide sans sourciller et sommes encore capables de trouver des raisons de vivre, de rire et d’aimer. Et ce malgré l’affirmation de nos oppresseurs  — qu’il ne s’est jamais rien passé et qu’ils n’y ont jamais pris part… Et qu’ils le reconnaissent ou non, leur histoire est bien celle-là ! Toute personne vivant aux États-Unis qui n’est pas native du continent, ou qui n’a pas été amenée ici de force sur des bateaux d’esclaves, ou qui fuyaient l’oppression en Europe (et même eux), eh bien, leurs ancêtres ont à répondre de quelque chose…

Nous affirmons que les mauvaises actions qu’une personne commet se répercuteront sur sa famille — sinon sur la génération suivante, un jour. Ceux qui ont détruit tant de communautés, violé tant de femmes, tué tant d’enfants, détruit tant de foyers, ceux-là auront à le payer. Les personnes qui vivent ici, aux États-Unis, ne comprennent pas pourquoi elles n’ont pas de culture propre, pourquoi elles n’ont aucune notion de la langue qu’elles parlent ou ne savent rien à propos de leur terre natale : c’est leur malédiction. Ils ont tout volé aux autres ; c’est pourquoi ils sont perdus à jamais. Parce que les gens au pouvoir ont tout volé aux autres peuples, ils ont à subir la malédiction de ne jamais retrouver le chemin de leur foyer. Peut-être que c’est ça, leur culture, désormais. Leur identité. Voler aux autres et s’approprier ce qui n’est pas à eux. Si tel est le cas, peut-être devraient-ils se consacrer à comprendre qui ils sont et à se confronter à leur histoire.(...)

Source: http://www.revue-ballast.fr/standing-rock-vivons-moment-historique/

Photographie : Céline Guiout

Photographie : Céline Guiout

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