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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Le 30 novembre 2016,  Libre Algérie 

Il y a quelque chose de cocasse à proposer un service Prémium en pleine crise sociale  et juste quelques jours après la célébration du 1er Novembre. Quand les temps se font durs, certain mots comme : Administration-Argent et Privilèges sont difficiles à aligner, même devant un simple guichet, sans rire jaune. Quand la richesse nationale provient essentiellement du pétrole et que le recouvrement de la souveraineté sur ce dernier a coûté son pesant de sang, il y a comme une précipitation malvenue à consacrer  officiellement l’argent comme source de privilèges dans le fonctionnement de l’administration. Qui plus est quand on sait qu’étymologiquement Prémium est à la fois synonyme de privilège et de…butin. Quant à l’efficacité on en reparlera. Pour le moment on en est encore au choc des perceptions et des symboles.

 Le 25 Novembre le Président Bouteflika a décrété un deuil de 8 jours pour la mort de Castro, lui qui n’avait pas hésité à donner du «mon ami Dick Cheney» quand il a fallu satisfaire les demandes américaines telles que portées par Chakib Khellil  lequel, à en croire la chaine Ennahar, aurait cette semaine proposé d’emmener des militants de Ain Salah aux USA pour leur faire constater les bienfaits du gaz de schiste. Gageons que l’itinéraire de la visite sera soigneusement choisi.

 La « fin des idéologies » n’est pas qu’une ruse de guerre des néoconservateurs américains, c’est  aussi la technique de ceux qui se sont embarqués dés l’Indépendance, dans une logique de conquête et d’exercice du  pouvoir à l’état brut. Une sorte de biopolitique d’avant Michel Foucault  et  Giorgio Agamben .  Ce n’est pas parce qu’on vilipende à tout va l’autoritarisme de l’Etat qu’on n’est pas le premier bénéficiaire de ses dysfonctionnements : « drabni web’ka esbaqni wech’tka »

Abdelatif Rebah donne, chiffres à l’appui, l’historique des élites algériennes (Lire 1, 2 et 3) qui n’avaient pas en 1962 les moyens de se constituer en bourgeoisie capitaliste, elles vont  donc se donner, à travers le contrôle des moyens de l’Etat, la position sociale et économique dominante à laquelle elles aspiraient. Les barons voleurs américains  ont fait des émules auprès de coteries, qui comme disait la rue dès les années 70, « clignotaient à gauche et tournaient à droite. »

Il est vrai que ni les textes fondateurs de la révolution algérienne ni la culture populaire ne plaidaient nécessairement en faveur du socialisme bureaucratique mais plutôt pour l’abolition des privilèges que plus d’un siècle de colonisation avait rendus insupportables. On lui aura imposé le premier pour renforcer les seconds.

Ce qui vaut pour le capital matériel vaut pour toutes les autres positions et rentes qui relèvent de ce qu’Ahmed Henni appelle la société de statuts.  

Ainsi le 27 Novembre, alors que la manifestation de plusieurs dizaines de syndicalistes et de quelques députés était brutalement empêchée, des milliers de travailleurs faisaient la queue devant les diverses agences de la Caisse Nationale des Retraites pour déposer leurs dossiers. Cette dissonance entre le petit nombre de ceux qui se mobilisent contre les politiques antipopulaires du gouvernement et la ruée d’autres, plus nombreux, pour profiter des dernières opportunités, est un des axes de l’action constante du Pouvoir.

Mettre systématiquement en minorité les syndicalistes et les divers militants associatifs ou politiques en les réprimant brutalement, refuser le dialogue et installer une concurrence féroce au sein de la société pour l’accès aux droits, transforme de fait, ces derniers en privilèges auxquels seule l’allégeance peut donner accès. Dans le même temps les divers militantismes sont en grande partie transformés en appareils fonctionnant à vide.

C’est ainsi que sont entretenus clientélismes, régionalismes, petites et grandes corruptions, bureaucraties et toutes sortes de rentes de situation. De la même manière que le socialisme bureaucratique a, beaucoup, servi de couverture à une accumulation de type capitaliste, le nationalisme autoritaire a alimenté les régionalismes et divers clanismes. Tous, par ailleurs, largement investis par la corruption. Seule la construction d’un consensus sur les conditions du dialogue social permettrait à la représentation sociale et politique de quitter le cercle vicié des impasses dans lesquelles les accule le pouvoir. Sinon privilèges et barbaries seront les deux faces d’une même violence.

Le 16 Novembre des étudiants de l’IAP (lire 4) ont manifesté  contre le chômage auquel les condamne la priorité désormais accordée au recrutement de postulants locaux par les compagnies pétrolières. Ils ont notamment déclaré que le certificat de résidence dans les wilayas du sud pouvait coûter jusqu’à700.000 D.A.  Derrière des mesures –indispensables- à prendre en faveur du développement du Sud, le pouvoir n’a fait jusqu’ici qu’étendre et, partiellement, déplacer un point de captation de rentes de situation. Tout en multipliant les tensions entre groupes de population.

C’est ainsi qu’au Sahara on parle de Hassi Ouzou et que des étudiants de l’IAP de Boumerdès considèrent que l’Université de Ouargla produit des incompétents. Gageons que le pétrole aura fait le bonheur de quelques barons, d’où qu’ils viennent, et que les chômeurs, d’où qu’ils soient, sont les victimes d’un système qui fonctionne à l’allégeance et aux privilèges. D’ailleurs le curseur a déjà été mis sur la captation d’autres rentes…

Le 23 Novembre est décédé  le professeur Zitouni Boutiba directeur de laboratoire de recherche à l’Université d’Oran, spécialiste de niveau mondial en biodiversité marine et écosystèmes littoraux. Quelques jours auparavant le Professeur Aîssa Abdelguerfi,   lui aussi scientifique reconnu internationalement et médaillé du ministère de l’Agriculture et du développement rural pour ses travaux sur les espèces pastorales, les ressources phytogénétiques et la biodiversité, se retrouvait menacé de licenciement de l’ENSA, ex Institut National d’Agronomie  qu’il avait aidé à faire fonctionner  à l’Indépendance. Quelques mois avant de succomber à une crise cardiaque le Professeur Djamel Guerid de l’université d’Oran était traîné en compagnie de deux autres confrères devant le procureur par Mme Nouria Benghabrit à l’époque directrice du Crasc que le défunt avait contribué à mettre sur pied. Cela fait des années qu’on ne compte plus ni les morts trop tôt ni les scandales dans une Université malade autant de ses bureaucrates que de ses scientifiques.     

Tant que la majorité des universitaires se contentera de compter ses points indiciaires, que les spécialistes toutes disciplines confondues, continueront à souffrir et à mourir, chacun de son côté, sans avoir réussi à créer ensemble un climat favorable au savoir au sein même de l’Université. Que d’autres universitaires écriront leur testament intellectuel ou évoqueront Giordano Bruno  alors que ce dont ils souffrent est davantage en rapport avec l’assassinat de M’hamed Boukhobza, de Djilalli Lyabès ou de Redouane-Rédha Sari et de tant d’autres universitaires figurant sur cette liste.

On peut gloser à l’infini sur l’utilité de la science et des scientifiques à l’ère du Politicide  qui peut se définir comme: «une tentative graduelle mais systématique pour éliminer un groupe humain en tant qu’entité sociale et politique »

Quel rapport entre la science, une université performante et la conscience politique? Peut-être la manière d’embaumer et de neutraliser l’apport  de nombreux universitaires comme M’hamed  Boukhobza  qui ont consacré leurs vies et leurs carrières à comprendre l’ampleur des problèmes auxquels est confrontée une société ravagée par la colonisation et à élaborer des propositions en faveur d’un développement pensé en fonction de l’ensemble de ses réalités socio-politico- historiques. Alors que les appétits se tournent vers les vastes étendues steppiques,  manquent déjà au pays les précieux éclairages d’un Boukhobza, d’un Abdelguerfi et d’autres spécialistes engagés en faveur d’un développement harmonieux de la population des steppes et de l’ensemble de l’écosystème pastoral.

Quand l’Etat est entre les mains d’un groupe qui renonce à penser le développement national et que les universitaires se laissent enfermer dans leurs spécialités respectives, leur sort n’est plus lié à celui de la société, qui n’existe plus vraiment en tant que telle, mais seulement à la qualité des rapports qui les lient à leur « employeur ».

Cette fragmentation laisse toute latitude à la bureaucratie et aux forces de l’argent d’agir sans aucun contrôle et en prétendant s’atteler à réaliser le seul bien possible. Boosté à fond par la rencontre Gouvernement-Walis, le normalien et  wali de Ghardaïa Azzedine Mechri n’a pas fait dans la nuance pour gérer la sensible question du foncier :

«Nous allons récupérer toutes les assiettes qui n’ont pas été utilisées par leurs bénéficiaires, elles seront réattribuées à ceux qui veulent vraiment travailler…La sous-location de terrain, qu’il soit à caractère industriel ou agricole, est désormais interdite. Tout contrevenant sera passible de poursuites judiciaires, ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas travailler, doivent restituer les terrains et parcelles agricoles pour les réattribuer à ceux qui ont les moyens et surtout la volonté de les fructifier par leur labeur. Il va falloir bouger pour rattraper le temps perdu. Pour cela, il faut attirer les investisseurs et leur faciliter l’acquisition de terrains. Ces histoires de domaine maritime inconstructible, ou autres, doivent faire partie du passé. Il faut dorénavant réfléchir économie-création d’emplois et de richesses. Nous devons tous ensemble regarder vers la même direction, celle du développement tous azimuts.»

Qui ira enquêter sur les conditions dans lesquelles le système judiciaire, les maffias locales et les bureaucraties de tous bords ont neutralisé durant des années la population  macérant dans des conflits tribaux et familiaux que l’Etat n’a jamais pris sérieusement en charge ? Qui ira enquêter sur ce qu’en disent les agriculteurs et divers propriétaires forcés à céder leurs terres ? Qui ira enquêter, par exemple, sur les conditions dans lesquelles ont travaillé, travaillent et travailleront les industriels et les divers opérateurs nationaux et étrangers   qui comptent investir à Ghardaïa et récupérer des milliers d’hectares de terres agricoles dans le Sud ?

Que les responsables institutionnels, qui affirment que le terrorisme ciblait la pérennité de l’Etat algérien quand il a frappé ses compétences universitaires, nous montrent quel usage les pouvoirs publics ont fait du travail de ces compétences assassinées ? Quelle place, suites et actualisations ont été accordées aux travaux des chercheurs (de L’INESG des années 80 et 90 par exemple,) dans la prise en charge des problèmes sur lesquels ils ont travaillé ? Et si  rien n’a été fait quid de la pérennité de l’Etat ? Par quel miracle l’administration et des organismes comme la CIPA et autres peuvent-il prétendre prendre au pied levé le relais ? Et ceci avec une vie politique réelle proche de zéro. Sans  véritable représentation sociale ni organismes de contrôle indépendants ni contre-pouvoirs.  Peu de journalistes iront enquêter, pour mille raisons comme celle de savoir que l’une des plus importantes chambres du commerce qui composent le CIPA, celle des Nememchas a encore renouvelé sa confiance à Saad Garbousi comme président.  

Alors pour la vieille légende des modernes capitalistes contre les archaïques étatistes, on repassera…Le forcing entrepris pour une privatisation tous azimuts se mène en l’absence du moindre consensus et n’a aucune chance de s’imposer sans d’abord fracasser le pays.

Le 22 Novembre c’était la commémoration de l’assassinat de Abdelkader Hachani, ancien dirigeant du FIS de la tendance Djaz’ara (lire 5) Le politologue Tewfik Hamel déclarait dernièrement dans une Interview qu’il fallait lever l’omerta sur la décennie noire pour favoriser la recherche…  Hum..

Avec une université véritablement nationale on pourrait éventuellement apprendre comment l’élimination du dirigeant du courant de la djaz’aara nationaliste a fait place nette au wahabisme et aux frères musulmans d’obédience Erdogan ou Gülen, tous globalistes à souhait et  adeptes du tout-marché.

Les tunisiens se sont, à leur tour, prêtés à l’exercice vérité sur la torture, les marocains ont eu quelques années plus tôt  leur moment de dénonciation s’inspirant du célèbre précédent sud africain. Une édition algérienne de ces tribunaux symboliques est-elle possible, souhaitable, envisageable ? Les réponses sont multiples et polémiques. Pour le moment, oser seulement publier la liste de toutes les victimes peut éventuellement contribuer à restaurer un peu de la part d’humanité et de patrie volée à tous les algériens.

En attendant revoir Beni Hendel de Lamine Merbah  n’est certes pas un exercice funny et distrayant mais sur la complexité des enjeux autour du foncier il met en scène des acteurs dont la ressemblance avec ceux d’aujourd’hui est plus que troublante. Chronique d’un mois pas comme les autres et qui rappelle qu’un consensus qui ne commencerait pas avec l’abolition des privilèges indus et l’égalité devant la loi serait comme une injure à ceux qui ont fait Novembre.

1-http://www.libre-algerie.com/elites-de-leconomie-et-mutations-socioeconomiques-en-algerie-par-abdelatif-rebah/24/07/2016/#sthash.OjVjaQeu.dpbs

2-http://www.libre-algerie.com/elites-de-leconomie-et-mutations-socioeconomiques-en-algeriepar-abdelatif-rebah/27/07/2016/#sthash.mkfgQJbs.dpbs

3-http://www.libre-algerie.com/les-elites-des-mutations-liberalespar-abdelatif-rebah/23/08/2016/#sthash.Ai7xZIDh.dpbs

4-http://www.actualite-algerie.com/2016/11/16/les-uns-veulent-du-travail-les-autres-veulent-lautonomie-pour-leur-institut-les-etudiants-de-linh-et-de-lex-inelec-de-boumerdes-dans-la-rue/

5-http://lequotidienalgerie.org/2016/11/21/il-y-a-17-ans-etait-lachement-assassine-abdelkader-hachani/

6-http://elmouchir.caci.dz/sitemap.php

 

Source : Libre Algérie 

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