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Publié par Saoudi Abdelaziz

AU GRAND CASINO DE LA FINANCE, avec Paul Jorion

Il demeure celui qui a vu venir et a annoncé la crise de 2007. Ex-trader, économiste, anthropologue, Paul Jorion n’est pas plus optimiste aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Le système financier mondial, outrageusement spéculatif, reste un grand casino peuplé de tricheurs. Peut-on encore agir avant que le premier des jeux d’argent n’achève de détruire l’économie mondiale ?

Entretien avec Vincent Remy, 19 décembre 2013

Jouer avec l’argent des autres

Une très grande partie de l’activité financière est purement spéculative : ce sont des paris sur des cours futurs d’actions, d’obligations, de taux de change, de matières premières, d’aliments… On parie sur tout. Dans leur représentation d’eux-mêmes, les joueurs de la finance ont l’impression que les gagnants prennent de l’argent aux perdants, et que ce sont des gens comme eux qu’ils ont plumé. Mais, depuis la crise de 2007, et le renflouement en 2008 des banques par les Etats, on voit très clairement que ne sont pas simplement des financiers qui perdent quand d’autres financiers gagnent, c’est la communauté dans son ensemble.

Des joueurs parfois de bonne compagnie

La cupidité n’est pas la seule motivation des joueurs de la finance. Il y a aussi l’excitation du jeu, l’adrénaline. J’ai travaillé dans des salles de marché, c’est une atmosphère enthousiasmante – il y a bien sûr des moments de déprime quand on a perdu de l’argent -, mais quand on gagne, c’est un peu, pour ceux qui aiment ça, comme à la chasse, ce sont des ambiances exaltantes. La même chose que pour tous les jeux d’argent. Il y a deux types de joueurs. Ceux qui trouvent leur pleine satisfaction dans l’action de trading, des gens tout à fait ordinaires dans la vie quotidienne. Et les joueurs tous azimuts, dans les salles de marché, mais aussi au poker, au casino, en amour. Ils vivent rapidement, dorment très peu, prennent des amphétamines ou de la cocaïne, ils sont dans un rail permanent, comme on dit. J’en ai connu, ce sont des gens parfois de bonne compagnie.

Petit éloge des bucket shops

Les parieurs de la finance n’ont pas toujours été dangereux pour la société. Au XIXe siècle, aux Etats-Unis, existaient des boutiques un peu interlopes, de type paris mutuels, les « bucket shops ». On venait y parier sur l’évolution des prix des actifs financiers, mais les affaires se réglaient entre parieurs, c’était absolument découplé de l’activité réelle. Les paris qui se déroulaient à l’intérieur de la « bucket shop » n’avaient aucune influence sur les prix boursiers. Il n’y avait pas de vente et d’achat véritables de titres. Ces paris étaient neutres pour l’économie, et ne causaient pas de dégât à la société.

Colonisation et spéculation

Le capitalisme n’a donc pas toujours été spéculatif. Jusqu’en 1885 en France, il triomphait sans la spéculation, qui était interdite. Mais à la fin du XIXe siècle, des actions de lobbying ont conduit à l’abrogation des lois anti-spéculation, pays après pays. Pourquoi ? L’appât du gain, rien d’autre. C’est l’époque où l’on s’est emparé des ressources de continents faiblement exploités jusqu’alors, Amérique du Sud, Afrique et une partie de l’Asie. L’abondance créée par ce pillage a masqué la prédation de la spéculation. Mais aujourd’hui, dans un monde parvenu à l’épuisement des ressources, ce n’est plus possible. Le budget des Etats ne résiste pas à la spéculation, comme on l’a vu en 2008.

Tous tricheurs

S’il y a davantage de tricheurs dans le casino de la finance que dans tous les autres casinos, c’est qu’aucun organisme n’essaie de maintenir l’ordre. Chacun joue contre tous les autres. En août 2007, quand la banque d’investissement Bear Stearns, pionnière dans les produits de titrisation, vacille, les autres banques parient sur sa perte, et gagnent des centaines de millions d’euros. Plus récemment, on a découvert que toutes les grandes banques se sont entendues en cartel pour trafiquer les valeurs de référence : le scandale est parti du Libor (NDLR les taux interbancaires en dollars), s’est étendu à l’Euribor, puis aux devises. En fait, il y a eu gangrène généralisée, multiples ententes entre joueurs. Comme ces grandes banques sont dites « systémiques », c’est-à-dire susceptibles d’entraîner tout le système financier dans leur chute, on ne leur interdit pas les activités où elles ont été prises la main dans le sac, on se contente de leur infliger des amendes.

De fausses règles du jeu

On continue de pincer des financiers qui font exactement la même chose qu’avant 2007. Les mesures qui empêcheraient un nouvel effondrement sont bloquées. De toute façon, même si une mesure est votée, les juges américains étant élus, il est relativement facile de faire élire quelque part sur le territoire un juge qui considérera qu’une réglementation financière comporte un vice de forme. Les régulateurs arrivent quand même à coincer les banques sur des points de détail, sur des fonctionnements particuliers, de la même manière qu’on a fini par coincer Al Capone sur des questions de fiscalité, de taxes qui n’avaient pas été payées.

Ce casino va détruire l’économie

La finance est un jeu qui peut complètement détruire l’économie, et qui est en train de le faire d’ailleurs. Son fonctionnement actuel n’est tolérable que dans des sociétés moins peuplées que les nôtres. Je raisonne en anthropologue : la prédation comme mode de vie est possible dans les sociétés de pillards ou de chasseurs-cueilleurs orientées vers la guerre, de petits groupes de moins de 300 personnes. Mais le niveau de prédation que la finance exerce est tel qu’on ne peut pas jouer comme ça avec neuf milliards de Terriens. En revanche, le capitalisme qui triomphait avant la colonisation, sans la spéculation, n’était certes pas admirable, mais il serait compatible avec les niveaux de population que nous avons aujourd’hui.

Changer les règles

On nous serine l’idée de séparer les activités de dépôt des banques de leurs activités spéculatives, mais ça ne réglerait pas le problème, car les parieurs exerceraient toujours leur mainmise sur l’économie. Non, en France, il faut remettre en vigueur les articles de loi qui ont été abrogés ou modifiés par le gouvernement de Jules Ferry en 1885, la même année où il invente le colonialisme : l’article 421 du code pénal dit que « Les paris qui auraient été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419 » ; l’article 1965 du code civil qui dit que « La loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour le paiement d’un pari », autrement dit, le joueur qui s’estime lésé n’a pas l’opportunité de se tourner vers les tribunaux pour demander réparation. Avec ces deux articles, deux phrases en tout, vous empêchez la spéculation. C’est clair, les définitions sont sans ambiguïté. Je crains d’être la seule personne au monde à faire cette proposition, mais j’essaie de lui donner une publicité maximale…

Source: blog de Paul Jorion

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