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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Menu, maigre, le visage émacié, il portait sur ses traits les stigmates mystiques de sa vie intérieure". Sadek Aïssat

"Menu, maigre, le visage émacié, il portait sur ses traits les stigmates mystiques de sa vie intérieure". Sadek Aïssat

Youcef Sebti a été égorgé dans la nuit du 27 au 28 décembre 1993, à l’Institut national d’agronomie, à El Harrach. Le poète y enseignait la sociologie rurale depuis une vingtaine d’années. Il est né le 24 février 1943 à Boudious, près d’El Milia, dans la wilaya de Jijel.

La terreur n’est pas aveugle

Par sadek Aïssat

Il y a des moments où l’impuissance nous donne l’impression d’être réduits à n’être que ce qu’on est peut-être : plumitifs en alerte usurpant la fonction de pleureuses, déroulant l’interminable obituaire des oraisons funèbres à longueur de colonnes. Accablés de labeur, on se sent épuisé. Dieu, qu’il est dur de devoir tenir à jour sa nécrologie ! Ils sont nombreux à partir, et à chaque fois, cette impudeur qui fait qu’écrire n’est qu’une dérision lorsqu’il faut enterrer un copain.

Encourant la peine de mort, Nazim Hikmet écrivait de prison à sa femme pour lui dire que, lorsque la main noire et velue du bourreau se poserait sur son cou, « ils regarderont » en vain dans ses yeux pour y voir la peur, et, pour la rassurer, lui disait : « On n’arrache tout de même pas la tête d’un homme comme on arrache un navet ».

Youcef Sebti a été égorgé à l’Institut national d’agronomie, dans la banlieue d’Alger où il enseignait la sociologie rurale depuis une vingtaine d’années. Menu, maigre, le visage émacié, il portait sur ses traits les stigmates mystiques de sa vie intérieure ; car c’est à l’intérieur de lui-même qu’il vivait. Il ne faisait pas de politique, il enseignait la socio, et comme dirait Nazim Hikmet –encore-exerçait le métier de poète, métier de l’exil. Jean Senac, en 1971, le présentait ainsi : « Youcef Sebti avance dans les labyrinthes d’une sensibilité agressée, trouvant quelque fois une issue dans les revendications de la communauté au travail, (…). L’audace de la poésie, sa plus lumineuse démence fondent ici l’homme et l’expression. La profanation, le blasphème deviennent appel et déjà communication. Solidarité. Si tout est perdu, tout est donc à retrouver et le salut reprend un sens ».

Avec l’écrivain Tahar Ouettar, Sebti était l’un des principaux animateurs de l’association El Djahidhiya qui éditait la revue littéraire de même nom. Mais s’il ne faisait pas de politique, sa poésie atteste de ses coups de cœur : la réforme agraire, la Palestine, les pauvres.

Bientôt, je ne sais quand au juste/un homme se présentera à votre porte/affamé hagard gémissant/ayant pour arme un cri de douleur/et un bâton volé. »

Encore un d’emporté par cette folie qui obstrue les yeux du cœur. Mais un et un ne font plus deux en Algérie, et combien sont-ils, les anonymes, qui chaque jour, sont emportés ? C’est un pays où, depuis un moment déjà, les comptes sont embrouillé. Mais le couteau est le même qui depuis longtemps triturait la plaie, à mordre aujourd’hui dans la plaie, à mutiler l’Algérie. Les assassins changent de visage mais leur âme est la même.

Des milliers de morts depuis l’annulation des élections législatives de décembre 1991, parmi lesquels près d’une vingtaine d’intellectuels.

Si l’on excepte Kasdi Merbah, ancien chef des services secrets et ancien premier ministre dont les circonstances de la mort sont très particulières-sa famille a publiquement accusé le groupe de l’ancien président de ce meurtre-on ne compte aucun dignitaire du régime parmi les victimes, ceux qui ont dépecé l’Algérie et créer les conditions du pourrissement. Rabah Kebir, le leader du FIS refugié en Allemagne appelle cela « une révolution populaire ». Il est quand même bizarre que la terreur, à ce point, ne soit pas aveugle.

A l’annonce de l’assassinat de Youcef Sebti, un ami qui l’avait bien connu m’a dit : « Personne ne mérite la mort, mais lui encore moins que d’autres ».

Sadek Aïssat, 6 janvier 1994. Révolution n°723

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