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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Interrogé sur "les facteurs déterminants qui ont conduit les électeurs américains à susciter le plus grand bouleversement de l’histoire politique états-unienne" le 8 novembre dernier, Noam Chomsky répond d'emblée: " Avant d’aborder cette question, je crois qu’il est important de consacrer quelques instants pour réfléchir à ce qui s’est passé le 8 novembre, une date qui pourrait s’avérer l’une des plus importantes de l’histoire humaine, selon la manière dont nous réagirons. Sans exagération. La nouvelle la plus importante du 8 novembre a été à peine remarquée, ce qui en soi est un fait assez significatif". Quelle est cette nouvelle passée inaperçue?

Extrait de l'interview accordée au site américain Truthout

"Le 8 novembre, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a livré un rapport à la Conférence internationale sur le changement climatique au Maroc (COP 22), organisée pour mener à bien les accords de la COP 21 signés à Paris. L’OMM a rapporté que les cinq dernières années avaient été les plus chaudes jamais enregistrées. Elle a rapporté que le niveau croissant des océans était voué à augmenter encore très bientôt, conséquence de la fonte plus rapide que prévue des glaces polaires et, pire encore, des immenses glaciers de l’Antarctique. La banquise arctique a déjà diminué de 28% par rapport à la moyenne des vingt-neuf années précédentes, ce qui a pour effet non seulement de faire monter le niveau des océans, mais aussi de réduire l’effet refroidissant de la réflexion des rayons solaires sur la glace polaire, ce qui accélère les effets néfastes du réchauffement climatique.

Entre autres informations et prévisions alarmantes, l’OMM a également rapporté que les températures s’approchent dangereusement de la limite établie par la COP21.

Le 8 novembre a eu lieu un autre événement qui pourrait aussi s’avérer d’une importance historique exceptionnelle pour des raisons qui, là encore, ont été à peine remarquées.

Le 8 novembre, le pays le plus puissant de l’histoire mondiale, qui marquera de son sceau ce qui arrivera par la suite, a tenu des élections. Le résultat place l’entier contrôle du gouvernement – l’exécutif, le Congrès, la Cour suprême – dans les mains du Parti républicain, qui est devenu l’organisation la plus dangereuse de l’histoire mondiale.

À part la dernière phrase, tout ceci est indiscutable. La dernière phrase peut paraître extravagante, voire outrancière. Mais l’est-elle ? Les faits indiquent le contraire. Le Parti se consacre à une course aussi rapide que possible vers la destruction de toute vie humaine organisée. Il n’y a pas de précédent historique d’une telle posture. Est-ce une exagération ? Considérez ce à quoi nous venons d’assister.

Au cours des primaires républicaines, chacun des candidats a nié que ce qui est en train de se passer était en train de se passer – à l’exception de modérés raisonnables, comme Jeb Bush, qui a dit que tout cela était incertain mais que nous n’avions pas besoin de prendre des mesures parce que, grâce à la fracturation hydraulique, nous produisons davantage de gaz naturel. Ou John Kasich, qui a admis qu’un réchauffement climatique avait lieu, tout en ajoutant : « Nous brûlerons [du charbon] dans l’Ohio et nous ne nous excuserons pas de le faire. »

Le candidat victorieux, futur président, appelle à augmenter rapidement l’utilisation des carburants fossiles, y compris le charbon ; à démanteler les régulations ; à refuser d’aider les pays en développement qui cherchent à passer à l’énergie durable ; et plus généralement, à courir aussi rapidement que possible vers le bord de la falaise.

Trump a déjà pris des mesures pour démanteler l’Agence de protection environnementale (EPA) en plaçant à sa tête un climato-sceptique notoire (et fier), Myron Ebell. Le principal conseiller de Trump à l’énergie, le dirigeant pétrolier milliardaire Harold Hamm, a annoncé ses attentes, qui étaient prévisibles : dérégulations, réductions d’impôts pour l’industrie (et plus généralement pour le secteur de l’argent et des affaires), accroissement de la production de carburants fossiles et levée du moratoire imposé par Obama sur le pipeline Dakota Access. Le marché n’a pas tardé à réagir. Les parts des entreprises liées à l’énergie ont décollé, notamment celles de Peabody Energy, le plus grand charbonnier du monde, qui avait déclaré faillite, mais a enregistré un gain de 50% après la victoire de Trump.

Les effets du déni républicain s’étaient déjà fait sentir. On espérait que l’accord de la COP21 à Paris conduirait à un traité vérifiable, mais il a fallu abandonner de telles idées, le Congrès républicain refusant d’accepter tout engagement contraignant. C’est donc un accord volontaire, évidemment beaucoup plus faible, qui en est sorti.

Les effets risquent d’être bientôt plus fortement visibles encore qu’ils ne le sont déjà. Au Bangladesh seul, on s’attend à ce que des dizaines de millions de personnes doivent fuir les basses plaines dans les prochaines années à cause de l’élévation du niveau de la mer et d’un climat de plus en plus dur, ce qui donnerait lieu à une crise migratoire qui rendrait insignifiante, par comparaison, celle que nous connaissons aujourd’hui. Le scientifique climatique le plus important du Bangladesh dit avec beaucoup de raison que « ces migrants devraient avoir le droit de s’installer dans les pays d’où proviennent tous ces gaz à effet de serre. Des millions d’entre eux devraient pouvoir aller aux États-Unis ». Mais aussi dans les autres pays riches qui ont acquis leurs biens en donnant lieu à une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, marquée par la transformation radicale de l’environnement par l’humain. Ces conséquences catastrophiques ne peuvent que s’aggraver, non seulement au Bangladesh mais dans toute l’Asie du sud, où les températures, déjà intolérables pour les pauvres, augmentent inexorablement, et où fondent les glaciers de l’Himalaya, ce qui met en péril toute la réserve d’eau. En Inde, déjà, quelque 300 millions de personnes manquent d’eau potable en quantité suffisante. Et les effets iront bien au-delà.

Il est difficile de trouver les mots permettant de saisir le fait que les humains, devant la question la plus importante de leur histoire – consistant à savoir si la vie humaine organisée survivra dans une forme qui ressemble si peu que ce soit à celle que nous connaissons – y répondent en accélérant la course au désastre. Des observations similaires valent aussi pour l’autre énorme problème qui vise la survie humaine : la menace de destruction nucléaire qui plane sur nos têtes depuis soixante-dix ans et grandit à présent.

Il n’est pas moins difficile de trouver les mots pour saisir le fait déconcertant que dans la couverture massive du spectacle électoral, rien de tout cela n’a reçu davantage qu’une mention furtive. Du moins, je suis bien en peine de trouver les mots qui conviennent.

Lire le texte intégral de l'entretien pour TRUTHOUT traduit de l’anglais (américain) par Joëlle MARELLI (LÀ-BAS):

http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/ubu-roi-d-amerique-un-entretien-avec-noam-chomsky

 

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