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Publié par Saoudi Abdelaziz

Qui veut la peau des économistes orthodoxes? Par Paul Jorion

"L’orthodoxie économique n’est pas ouverte comme elle le prétend : il s’agit d’une coterie fonctionnant en vase clos, gérant de manière incestueuse les grandes revues de la discipline ainsi que l’attribution du « Prix de la banque de Suède à la mémoire d’Alfred Nobel ».

Tribune de Paul Jorion paru le 27 septembre 2016 dans le Le Monde et Les Échos

Dans leur ouvrage récent, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser (Flammarion 2016), Pierre Cahuc et André Zylberberg font grand cas du livre de Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les marchands de doute (Bloomsbury Press 2010). Dès les premières pages, les auteurs identifient la cause des économistes du courant dominant néo-classique à celle des biologistes qui tentaient de prouver qu’un lien existait entre tabagisme et cancer du poumon et furent en butte à une campagne de dénigrement orchestrée par l’industrie du tabac, propagandiste manipulateur et sans scrupule.

Le parallèle est inattendu puisqu’en France, le courant néo-classique représente l’orthodoxie et occupe une position hégémonique dans l’enseignement et la recherche. Quel est donc cet ennemi si puissant qu’il pourrait menacer les économistes orthodoxes ?

Une allusion d’entrée à Trofim Lyssenko pourrait faire penser qu’il s’agit du spectre du défunt communisme soviétique, mais des attaques plus ciblées précisent l’identité du marchand de doute dont il faudrait « se débarrasser » : c’est l’État, dont les interférences avec les marchés et le mécanisme salvateur de la concurrence, ruinent une économie sinon florissante.

Page après page du Négationnisme économique, le même message est assené : l’État incarne en tout temps et en tout lieu la menace d’un communisme soviétique ressuscité ; et les économistes hétérodoxes sont ses agents !

L’antienne ultralibérale n’est cependant que subliminale, car ce qui nous est affirmé, c’est que toute critique de l’économie néo-classique vise la méthode expérimentale. Or, depuis Aristote, nul n’a cherché à remettre celle-ci en cause. La recherche expérimentale ne constitue en vérité pour ce courant qu’une préoccupation annexe, le cœur de son activité étant la promotion d’une doctrine dogmatique défendue bec et ongles contre toute infirmation par les faits. La transmutation des principes essentiels de l’économie néo-classique en un catéchisme fut magistralement démontrée par le sociologue des sciences Donald MacKenzie dans son ouvrage An Engine, Not a Camera (MIT Press 2006), à partir d’entretiens avec les plus grandes stars de ce courant.

L’orthodoxie économique n’est pas ouverte comme elle le prétend : il s’agit d’une coterie fonctionnant en vase clos, gérant de manière incestueuse les grandes revues de la discipline ainsi que l’attribution du « Prix de la banque de Suède à la mémoire d’Alfred Nobel ».

En 1983, Ray Canterbury et Robert Burkhardt montraient à propos du prestigieux Quarterly Journal of Economics (QJE) que « les huit facultés ayant le plus publié dans le QJE sont les sept aidées par le ministère de la Défense via la Rand Corporation, plus le MIT. Elles ont fourni à elles huit 77,3 % des articles publiés » (in Alfred S. Eichner (dir), Why Economics Is Not Yet a Science, Macmillan). Le MIT était selon l’économiste Edward Fullbrook, « une institution que beaucoup considèrent comme une succursale du Pentagone » (A Guide to What’s Wrong with Economics, Londres, Anthem Press, 2004.

L’erreur commise par les Économistes atterrés, cible de choix de MM. Cahuc et Zylberberg, est d’avoir prôné une science économique « pluraliste ». C’est là la brèche qui a permis à nos auteurs de s’engouffrer : l’exigence d’une information « pluraliste » étant précisément ce qu’avaient réclamé les marchands de doute manipulateurs et désinformateurs quant à un rapport éventuel entre tabagisme et cancer, entre production d’électricité et pluies acides, entre gaz carbo-fluorés et trou dans la couche d’ozone, etc.

Les Économistes atterrés auraient dû affirmer sans ambages que leur interprétation des faits était valide et celle de leur adversaire hégémonique… invalide, car infléchie dans le sens des intérêts des milieux économiques et financiers.

Le négationnisme économique confirme qu’il y a tout à perdre à vouloir s’attirer les bonnes grâces d’un ennemi intraitable, n’hésitant pas à qualifier ses adversaires de « négationnistes », terme évoquant immanquablement les crimes du nazisme, et appelant dans un vocabulaire des inquisiteurs de toujours, à « s’en débarrasser ».

Source : Le blog de Paul Jorion

 

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