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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"Dans les pays développés, l’Etat accorde une importance prioritaire à l’organisation et au développement du marché intérieur dans tous ses segments : marché des biens et services, marché du travail, marchés financiers et bancaires... Et qu’il soutient en priorité, grâce à diverses mesures de régulation, les activités nationales qui favorisent l’expansion du marché intérieur (...). La question du marché est plus que jamais au cœur des stratégies engagées par les uns et les autres en termes économiques. L’Algérie n’échappe bien évidemment pas à cette question ni à celles qui en découlent : Quelle place et quel rôle doit occuper le commerce algérien dans la stratégie de développement ? Ceux que lui assigne, via ses institutions, la mondialisation ultralibérale, ou ceux que le pays veut instituer et organiser ?" Ce sont les questions que pose Smaïl Goumeziane ancien ministre du commerce du gouvernement Hamrouche, dans son analyse paru dans Libre Algérie le 4 septembre, intitulée "Commerce mondialisé : un mal nécessaire ? " EXTRAITS

 

La réalité du commerce mondialisé

Avec la mondialisation on assiste, depuis plusieurs décennies, à une expansion sans précédent des échanges internationaux grâce à l’ouverture généralisée des frontières, pour les produits et autres biens et services, et pour les capitaux monétaires et financiers. Pour autant, la loi d’airain du capitalisme relative à l’immobilité du facteur travail reste plus que jamais de mise : la circulation internationale des travailleurs reste somme toute marginale puisque les « migrations économiques » représentent à peine 3% de la population mondiale.

Et la différence de salaires entre pays « tiers mondialisés » et pays développés reste plus que jamais une des bases essentielles de l’expansion du commerce international. La spécialisation de certains pays en termes d’activités primaires (matières premières, ressources naturelles, agriculture...) se conjugue désormais à une spécialisation en termes de coût faible du travail.

Dans ces conditions, les pays tiers mondialisés sont sommés, pour assurer « leur développement », d’exporter des matières premières ou des produits à contenu très faible en salaires. C’est le fameux « modèle exportateur » qui est, selon les apôtres de l’ultralibéralisme, d’autant plus intéressant que les échanges, comme le montre la théorie des avantages comparatifs, sont « gagnant-gagnant ». On arrive ainsi à cette situation pour le moins surprenante que les ultralibéraux appliquent la logique théorique de Marx, celle du capitalisme concurrentiel, et justifie le commerce mondial par celle de Ricardo, celle de la spécialisation et des échanges complémentaires. En d’autres termes : « faites ce qu’on vous dit et pas ce qu’on fait. »

Pour vanter les mérites d’un tel modèle, on nous parle alors des nouveaux pays industrialisés de l’Asie du sud-est. Selon les ultralibéraux, ces pays auraient réussi parce qu’ils ont focalisé leur politique sur la promotion tous azimuts des exportations non traditionnelles, autrement dit sur l’échange de produits manufacturés. Ce faisant, ces pays seraient passés de la spécialisation primaire à une sorte de « spécialisation factorielle », reposant sur la faiblesse de leur coût en travail. On retrouve bien, ici, l’approche théorique du modèle HOS élargissant la spécialisation à toutes ressources existant en abondance dans le pays.

On oublie juste de dire que ce facteur, le travail, ne doit la faiblesse de son coût qu’à la condition essentielle qu’il n’y ait pas de mobilité. Bien entendu, le dire reviendrait à se situer dans la logique théorique de Marx, celle de l’inégalité des échanges mondiaux. Impensable. D’ailleurs, il n’est qu’à regarder le contenu des négociations commerciales internationales pour se rendre compte qu’il y a deux démarches bien nettes. D’une part, des négociations pour garantir l’ouverture la plus grande possible aux biens et services ainsi qu’aux capitaux.

Ce sont toutes les négociations concernant les conditions d’ouverture comme la baisse des tarifs douaniers, la mise à niveau technique, organisationnelle et financière des entreprises, l’adaptation de l’environnement institutionnel pour faciliter la circulation des biens, des services et des capitaux. D’autre part, les négociations, quand il y en a, sur le contrôle des flux migratoires, la politique des visas et autres mesures de limitation des flux de travailleurs. Ici, on demande toujours plus de liberté de circulation des capitaux, là on exige davantage de fermeture et d’immobilité du facteur travail. D’ailleurs, à y regarder de plus près, l’exemple tant vanté des pays d’Asie du sud-est montre que les gains attendus de l’ouverture des frontières ne sont ni automatiques, ni forcément supérieurs aux désagréments qu’elle a occasionnés.

Certains d’entre eux ont connu des crises sévères et n’étaient les réformes internes menées pour développer une économie diversifiée, productive et efficace y compris et surtout sur leurs marchés intérieurs, leur progression aurait vite tourné court. Au-delà, l’expérience menée par différents pays de l’ex tiers monde depuis près de trois décennies est éclairante à ce sujet.

Ceux qui ont procédé à une ouverture brutale et non maitrisée de leurs frontières sans préparer, simultanément, leur économie à une large diversification et à une plus grande productivité, dans la perspective d’approvisionner, en priorité, leur marché intérieur, ont provoqué des déséquilibres supplémentaires dans les activités de production internes, en

même temps qu’ils augmentaient les perturbations sur le marché intérieur (primat des importations sur la production locale, fermeture d’usines, inflation, pénuries et marchés parallèles...).

A l’inverse, ceux qui ont su maintenir une certaine régulation, voire une certaine protection, de leur marché intérieur tout en procédant à une vigoureuse adaptation de leurs entreprises aux exigences de la compétition internationale (productivité, qualité, rentabilité) ont réussi (ou sont en voie de réussir) leur développement sans grandes difficultés. Ainsi, dans des pays comme la Corée du sud, le « boom » économique de ces dernières décennies n’a rien à voir avec le libre-échange intégral prôné par les institutions de Bretton Woods ou par l’OMC.

« Les pays montants de l’extrême orient ont tous misé sur une stratégie que l’on a justement bannie en Occident : une intervention massive de l’Etat à tous les niveaux de l’activité économique (...). Des droits de douane élevés sur les importations et des directives techniques bloquent les importations dans tous les secteurs économiques au sein desquels les planificateurs jugent leurs propres entreprises trop faibles pour affronter la concurrence internationale et veulent y préserver l’emploi. A l’inverse, autorités et gouvernement mettent tous les moyens en œuvre, de l’exonération fiscale à l’infrastructure gratuite pour la production exportatrice. [1]»

Cela signifie que la construction d’un avantage comparatif, ou compétitif, et sortir de la spécialisation primaire, implique de protéger et d’encourager sa construction, car ce nouvel avantage ne peut provenir des seules forces du marché et des « vertus du libre-échange », dont on a vu le caractère profondément inégalitaire. Cependant, le secret de la réussite des dragons de l’Asie ne réside pas qu’en cela. Il tient, pour beaucoup, à la mise en œuvre du « fameux modèle exportateur » au moment où peu de pays du tiers monde finissant n’étaient intégrés dans la compétition mondiale (très faible concurrence sud-sud). Et où la mondialisation n’avait pas encore imposé toutes ses règles, notamment la libre circulation des biens, des services et des capitaux.

Par ailleurs ce modèle était soutenu, -ce qu’on ne dit que très rarement-, par un puissant processus de développement agricole interne, et par une stratégie industrielle de remontée de filières, fondés sur une organisation rigoureuse du travail et visant de très hautes performances en termes de productivité(s’appuyant, il est vrai sur une spécialisation factorielle, celle du travail, dont le coût était particulièrement bas), combinant judicieusement les capacités productives locales (tant publiques que privées) et les compétences étrangères. Or, ce modèle exportateur ne bénéficie plus de cette conjoncture favorable.

Les règles de l’OMC et celles des accords de libre-échange bi ou multilatéraux imposent, aux pays du sud et de l’est, le désarmement tarifaire et la disparition de toutes subventions, dans un environnement international marqué par une compétition féroce, déséquilibrée voire à sens unique. Où ceux qui veulent sortir de la place et du rôle qui leur est attribué par la mondialisation sont vite rappelés à l’ordre, parfois de manière violente.

Le marché mondial est désormais dominé, aux deux tiers, par de grands groupes transnationaux, qui détiennent, dans bien des secteurs, des positions monopolistes ou tout au moins oligopolistiques, qui réduisent d’autant le champ et les acteurs en concurrence, sans compter le poids des échanges intra-entreprises. Lorsqu’elle existe, cette concurrence oppose des entreprises des pays du nord rompues au commerce mondial, dotées d’une longue expérience des circuits internationaux et de leurs procédures (qu’elles ont souvent impulsées grâce à leur formidable capacité de lobbying et aussi, parfois, à leurs actions corruptrices), appuyées par des dispositifs techniques, financiers et organisationnels ayant fait leurs preuves depuis des siècles.

De plus, dans les secteurs où la concurrence subsiste, les pays du nord (USA, Europe) n’hésitent pas, en contradiction avec leurs préceptes libre- échangistes, à utiliser toutes sortes de pratiques « administrées » aux fins de protéger ou maintenir toutes sortes de subventions directes ou indirectes quand ils les interdisent, on l’a vu, aux pays du sud et de l’est.

Au-delà, enfin, lorsque la concurrence est effective, celle-ci se traduit par une compétition exacerbée, quand elle n’est pas suscitée par les pays du nord, entre de nombreux pays du sud et de l’est désormais à la recherche d’une place sur les marchés internationaux. Cette place est alors visée en s’appuyant sur la recherche du plus bas coût du travail, sur celui des matières premières, sur diverses modalités de réduction de la fiscalité et autres facilités « extraterritoriales, qui affaiblissent les entreprises locales et limitent les possibilités de conquêtes de marchés extérieurs (il en est ainsi dans les domaines agricoles et textiles).

Mais, le modèle exportateur, surtout lorsqu’il est fondé sur une mono-exportation (comme c’est souvent le cas dans les pays pétroliers), est également limité par deux aspects essentiels. D’une part, il s’accompagne le plus souvent d’un mouvement d’importations largement supérieur à celui des exportations, d’autant plus dangereux en cas de retournement de la conjoncture mondiale (comme c’est le cas aujourd’hui sur le marché pétrolier).

Le nombre de pays du sud qui disposent, en permanence de balances commerciales négatives en est la preuve D’autre part, et c’est tout aussi dangereux, ce modèle qui privilégie le recours aux marchés extérieurs comme solution au développement, est soumis à une tendance qui se poursuit depuis plusieurs décennies et qui a pour nom la détérioration des termes de l’échange. Selon cette tendance, les exportations des pays du sud perdent chaque année, sous diverses formes (dévaluations, baisse des prix ...), de la valeur par rapport aux importations (hausse des prix, surfacturations...), ce qui veut dire qu’il faut sans cesse produire davantage de quantités pour l’exportation afin de maintenir les niveaux d’importations, qui deviennent très vite « incompressibles » et donc facteur d’instabilité sociale.

Enfin, ce modèle s’applique, le plus souvent dans des pays en situation de sous-utilisation des capacités de production nationales.

 

Le primat du marché intérieur

Face à cela, depuis des années, de nombreux auteurs et organisations non gouvernementales ont tiré la sonnette d’alarme, et insisté sur le caractère dangereux, aléatoire et réducteur du modèle exportateur, en l’absence d’une véritable économie nationale productive et diversifiée, et en l’absence d’un véritable Etat régulateur, ce qui suppose une véritable stratégie nationale de développement s’appuyant sur de profondes réformes structurelles aux niveaux économique et politique.

Dès lors, faut-il aller vers l’autarcie ? Bien évidemment non, à supposer même que cela soit possible dans le cadre d’une mondialisation désormais incontournable. Il ne s’agit donc pas de refuser d’exporter mais de revoir la place et le rôle des exportations dans la stratégie nationale de développement, d’en redéfinir la logique et la structure, et de voir, notamment, si le marché intérieur n’est pas un levier plus pertinent et plus efficace du développement d’un pays.

Pour bien comprendre l’importance et le primat du commerce intérieur sur le marché extérieur, regardons la situation des pays développés eux-mêmes. On constate que les exportations n’y représentent généralement qu’une part infime, en tout cas minoritaire, de la production nationale. Ainsi, les exportations représentent moins de 11% de la production américaine, contre près de 40% pour l’Algérie. Plus encore, la production nationale aux Etats Unis est largement diversifiée et principalement réalisée par des opérateurs locaux, malgré les processus en cours depuis plusieurs années de délocalisation de pans entiers de l’outil de production et d’importations massives en provenance de la Chine.

Autrement dit, pour assurer leur développement, les Etats Unis, fief de l’ultralibéralisme et de la régulation marchande, s’en remettent d’abord à leur outil de production national ainsi qu’à leur marché intérieur. C’est dire que le développement y est principalement le fait de facteurs internes et c’est la demande interne et non celle du marché international qui tire la production nationale.

Cet aspect n’est d’ailleurs pas le seul à être en contradiction avec les préceptes imposés aux pays du sud par l’ultralibéralisme. Il en est aussi du « degré d’ouverture externe » (exportations et importations rapportées à la production nationale) dont on dit aux pays pauvres qu’il doit être le plus élevé possible pour favoriser le développement. Or, la réalité montre que ce degré d’ouverture ne renseigne en rien sur le développement d’un pays. La France, par exemple, moins développée que l’Amérique, et disposant d’une croissance plus faible, est deux fois plus ouverte que les Etats-Unis. De même l’Algérie ou le Gabon sont largement plus ouverts que les pays développés, et disposent pourtant de marchés intérieurs bien moins larges et diversifiés que ceux des pays développés.

C’est dire que dans les pays développés, l’Etat accorde une importance prioritaire à l’organisation et au développement du marché intérieur dans tous ses segments : marché des biens et services, marché du travail, marchés financiers et bancaires... Et qu’il soutient en priorité, grâce à diverses mesures de régulation, les activités nationales qui favorisent l’expansion du marché intérieur.

Dès lors, quelles leçons tirer de ces constatations pour un pays comme l’Algérie ? En premier lieu, à l’évidence, la poursuite de son « modèle mono exportateur », sur un marché pétrolier international de plus en plus incertain et risqué, ne peut qu’accentuer la crise de l’économie nationale. Il est temps de renverser cette logique et d’instaurer le primat du marché

intérieur sur le marché extérieur, et celui de la production nationale (hors hydrocarbures) sur les produits importés. Cela passe tout d’abord par la mise en œuvre, ou la poursuite, de toute une série de mesures visant : la suppression de toutes règles et procédures relevant de l’économie administrée ; la démonopolisation des activités (ou la « désoligopolisation » de celles-ci) ; l’organisation d’une concurrence légale, saine et loyale ; l’identification des intervenants légaux sur ce marché et la légalisation progressive de ceux qui relèvent de l’informel ; la définition par la loi des limites du libre jeu des forces du marché ; le réexamen et la restructuration des politiques fiscales et de subventions au regard des objectifs

du développement.

Cela passe aussi par la réhabilitation, l’expansion et une plus grande productivité et efficacité des activités productives internes. Ce qui nécessitera notamment : la diversification et la restructuration des activités industrielles et agricoles ; la multiplication d’entreprises locales de production de biens et services ; un soutien multiforme de l’Etat, notamment pour préparer les entreprises à la compétition tant nationale qu’internationale, et favoriser les investissements productifs locaux.

Pour autant, il ne s’agit guère d’ignorer le commerce international. Celui-ci, fondamentalement marqué par son essence capitaliste, c’est-à-dire profondément inégalitaire, reste incontournable et indispensable mais il doit désormais être, dans les limites imposées au quotidien par les « forces visibles et invisibles du marché » (elles sont, bien évidemment, fluctuantes au gré des évènements et des négociations), un instrument au service de l’expansion du marché intérieur et plus largement un outil au service de l’expansion et de la diversification de la production nationale.

Pour cela plusieurs axes principaux méritent l’attention des pouvoirs publics : la diversification des exportations et la réduction des importations en relation avec l’expansion de la production nationale ; la fin des monopoles et autres oligopoles en termes de commerce extérieur ; la fin de la gestion administrée du commerce extérieur, notamment le passage progressif à la libre convertibilité de la monnaie nationale ; le passage progressif à une régulation du commerce extérieur qui assure la liberté d’action des entreprises tout en protégeant l’expansion du marché intérieur et celle des activités productives nationales ; la levée de toutes les contraintes (foncier, fiscalité, crédit, zones spéciales...) à l’amélioration de la productivité et de l’efficacité des entreprises.

Un vaste programme qui nécessitera une large concertation à l’échelle du pays et une mobilisation de tous les instants et de toutes les bonnes volontés soucieuses de contribuer au développement réel du pays.

NOTE

[1] Hans-Peter Martin et Harald Schumann, « Le piège de la mondialisation», éd. Solin-

Actes Sud, Paris 1997.

Texte intégral : Libre-Algérie

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