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Publié par Saoudi Abdelaziz

Village d'Ifri. Salle du congrès

Village d'Ifri. Salle du congrès

C'est sur cette question que s'achève le long entretien approfondi avec l'historien Daho Djerbal sur le congrès de la Soummam  mené par Ramdane Mohand Achour et paru le 16 août dans Libre-Algérie

 

Extraits

Abane Ramdane est généralement présenté comme le grand architecte qui a réussi à faire triompher sa ligne politique à Ifri. Pourtant, les divergences politiques entre participants au Congrès et les critiques de ceux qui n’y avaient pas pris part ne seront pas surmontées et finiront par ressurgir pour provoquer des crises récurrentes au sein du FLN. Finalement, quelle est la part respective de l’évènement-fondateur et de celle du mythe ?

Le problème de l’évènement-fondateur renvoie à ce que je disais précédemment. Il y a dans la mémoire collective, dans l’inconscient collectif la question des premiers et des suivants. C’est une question qui est dans notre culture historique mais aussi religieuse. La question du sacré. La question de la légitimité qui définit un statut pour le Prophète et ses premiers compagnons, d’une part, et un autre pour ceux qui ont suivi, qui ont rejoint la cause. Ce n’est pas le même statut ni la même légitimité. Et toute l’histoire de l’Islam repose sur ce distinguo. D’où les descendances, les khoulafa... Et l’on rencontre ce type de problème dans notre histoire, particulièrement dans les Aurès. Le problème s’était déjà posé au XIXe siècle avec l’Emir Abdelkader qui n’était pas seulement chef de guerre, mais aussi Emir des croyants et également chef de tariqa (confrérie). Il y a donc plusieurs fonctions, plusieurs éléments qui entrent dans le statut du dirigeant qui n’est pas seulement un porteur d’armes. Cela ne suffit pas.

Cela renvoie également aux difficultés de l’intégration nationale.

Absolument. Mais quelle intégration nationale était possible quand avant la guerre de libération nationale, pendant un siècle, le code de l’Indigénat interdisait aux Algériens de se déplacer à travers le territoire national ? Seuls les marchands, Kabyles, de l’ouest, du Sud, de l’Est et les instituteurs et éventuellement les notaires, quand il y en avait, les chouyoukh...

Seule une minorité connaissait la dimension du territoire national. Pour les autres, la dimension c’était la dechra, le douar ou, au mieux, la commune mixte. Par la suite, les militants politiques clandestins qui étaient désignés d’une région à une autre acquerront une conscience nationale. Ils avaient une conscience nationale dans l’émigration quand, venus de diverses régions, ils se rencontraient au niveau politique (et non régional) au sein de l’Etoile nord-africaine. Et puis ensuite dans le PPA et les partis politiques qui donnèrent cette conscience d’appartenance à un territoire plus large que celui du lieu de naissance. Avec le temps, on va réduire l’évènement-fondateur au premier coup de feu, au porteur d’arme. C’est ainsi que la statuaire, la symbolique d’une manière générale, va devenir l’homme porteur d’arme. Même Kahina, va devenir la femme porteuse d’arme. Et on oubliera tout ce qu’il y avait derrière, tout ce qu’il y avait autour. On opère alors une réduction. Pourquoi une telle réduction ? Cela provient du fait que nous sommes encore dirigés par un coup de force militaire. Nous avons toujours été dirigés par un coup de force militaire. Donc la figure symbolique devient le mythe et la légende du porteur d’arme en oubliant tous les facteurs déterminants du politique, de l’idéologique, du sacrifice.

Comment expliquer la persistance et l’intensité du débat et des polémiques parfois violentes sur cet évènement historique plusieurs décennies après sa tenue ?

Là c’est encore plus complexe car il y a plusieurs autres débats qui ressurgissent dans ce débat. Chacun va puiser dans cette problématique les éléments qui vont soutenir sa légitimité dans la mobilisation des masses, dans la direction politique d’un parti ou d’un pays. Ainsi, à titre d’exemple, certains dirigeants de partis politiques ou certaines notoriétés locales ou régionales disent : « Au congrès de la Soummam, l’essentiel des effectifs de l’ALN était de Kabylie parce que les procès-verbaux donnent tant de milliers d’armes ou de munitions alors que les autres n’ont pas les mêmes effectifs. Donc la révolution c’est la Kabylie qui l’a faite, la révolution a été dirigée par les Kabyles. » Cela représente une instrumentalisation terrible dans l’interprétation de la révolution et devient un mythe fondateur, non pas de la révolution mais d’un parti politique. Et ce qui est valable pour la Kabylie l’est également pour l’Est, l’Ouest, le Centre...

Et ces mythes historiques sont mobilisés comme ressources à des fins de luttes présentes.

Oui, ce sont des problèmes d’aujourd’hui et non d’hier.

Et pourquoi s’accrocher précisément autant au congrès de la Soummam ?

Plus on s’accroche, moins cela prend. C’est une ressource qui s’épuise, qui prend de moins en moins.

Que peut représenter aujourd’hui ce congrès aux yeux des jeunes Algériens ?

Ce dont les Algériens ont hérité, ce sont des discours scolaires (manuels), médiatiques et politiques partisans. La transmission ne s’est pas faite de façon directe par des témoins et les acteurs eux-mêmes, mais par des interprètes. Ce que l’on a aujourd’hui, ce sont des formes dégradées de ce qui s’est passé, des formes qui n’ont aucune valeur, qui ne sont pas motivantes, rassembleuses, mobilisatrices. Au fond, ces histoires ennuient les jeunes. Elles ne captent pas leur intérêt.

Il reste autre chose, ce qu’on appelle la mémoire collective, l’inconscient collectif. Ceux-là sont toujours là et c’est grâce à eux que l’on a surmonté des crises majeures ces dernières décennies. Ce sont l’inconscient collectif et la mémoire collective qui ont maintenu le pays entier et la population entière rassemblés. Autrement on se serait brisés en de multiples morceaux comme le Soudan, la Syrie, l’Irak... Heureusement que cet instinct et cet inconscient subsistent.

 

Texte intégral : Libre-Algérie

 

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