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Publié par Saoudi Abdelaziz

Naguib Sawiris et Ahmed Abou Hashima. Photo DR

Naguib Sawiris et Ahmed Abou Hashima. Photo DR

Si l’Égypte assiste ces dernières années à l’émergence d’une floraison de nouveaux médias, de richissimes magnats de divers secteurs referment petit à petit cette minuscule fenêtre de liberté, refrénant toute velléité de critiques contre le pouvoir du président Abdel Fatah al-Sissi.

Par Aziz El Massassi, 13 août 2016

En Égypte, l’État n’est plus la seule menace pour le journalisme indépendant. Déjà submergée par une vague de répression inédite depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Abdel Fatah al-Sissi en 2014, avec 27 journalistes emprisonnés et 50 autres en procès, la presse égyptienne craint désormais l’influence grandissante dans ce secteur d’Ahmed Abou Hashima. Ce sémillant homme d’affaires se livre ces dernières semaines à des achats tous azimuts de titres plus ou moins importants. Personnalité hyper médiatique, ce magnat de l’acier, depuis la création de son entreprise Egyptian Steel en 2010, oscille entre les annonces officielles de rachat via son autre société Al-Masryeen Media, et les tractations obscures qui laissent les journalistes dans l’incertitude.

À la rédaction d’Al-Shorouk (Le lever du soleil, en arabe), un quotidien au traitement de l’information relativement équilibré, les journalistes entendent depuis plusieurs semaines les rumeurs d’un probable rachat de leur titre par Ahmed Abou Hashima. Anxieux, ils tremblent à l’idée de subir le même sort que leurs confrères de Dot Misr (Point Égypte). Le 19 juillet, 90 salariés de ce site d’information ont été licenciés sans possibilité de recours après le rachat du titre.

Le propriétaire précédent, Yasser Selim, un ancien homme des services de renseignement devenu un acteur majeur du marketing avec sa société Black And White, assure avoir vendu Dot Misr à Ahmed Abou Hashima, mais ce dernier n’a pas confirmé l’information.

L’acquisition en juin 2016 de la chaîne ONTV a en revanche été une opération spectaculaire suscitant la crainte des défenseurs de la liberté de la presse. Créée en 2010, ONTV a connu une période de gloire à l’époque de la révolution après la diffusion de reportages sur les violences de la police et de l’armée. Le célèbre journaliste Yosri Fouda y présente jusqu’en 2012 l’émission « Akher Kalam » (Dernier mot), explicitement favorable au discours révolutionnaire et franchement hostile à l’ancien régime. Yosri Fouda, naguère reporter à la BBC Arabic et à Al-Jazeera, a décidé de suspendre son programme à plusieurs reprises à la suite de pressions exercées par l’establishment militaire. Alors propriétaire de la chaîne, le magnat des télécommunications Naguib Sawiris, président de Orascom et actionnaire principal d’Euronews, l’avait publiquement soutenu.

Le rachat d’ONTV par Ahmed Abou Hashima a ainsi sonné le glas de l’influence médiatique de Naguib Sawiris, certes proche du régime mais plus critique sur les choix de l’armée. L’éviction de sa petite protégée, Liliane Daoud, peu de temps après le rachat d’ONTV, a fait l’effet d’une bombe médiatique. Expulsée manu militari d’Égypte, la journaliste libano-britannique a présenté jusqu’à l’été 2016 l’émission « El-Soura El-Kamila » (L’image complète) où l’introduction de voix discordantes tranche avec l’absence généralisée de pluralisme politique dans les médias de masse, en particulier la télévision. L’expulsion de Liliane Daoud est cependant justifiée par des raisons administratives – comprendre, ici, la raison d’État.

Assurément le plus médiatique, Ahmed Abou Hashima n’est pas le seul à lorgner sur la presse privée pour renforcer le système en place. « Tous les hommes d’affaires sont fidèles à l’État et les médias qu’ils possèdent défendent le gouvernement, fulmine Mohamed Sheikh, ancien directeur adjoint de la rédaction du site Dot Misr désormais au chômage.

Les médias ont des bailleurs de fonds aux intérêts particuliers, qu’il s’agisse de l’État, des hommes d'affaires, mais aussi des partis politiques ou des groupes de pression. Cette réalité existe également en Occident à la différence que ces pays respectent la loi et favorisent un environnement concurrentiel qui peut satisfaire tous les publics. En Égypte, il n'y a pas de place pour ce discours. »

Renforcées lors de l’accès à la présidence de Hosni Moubarak en 1981, les interactions entre le milieu des affaires et le régime égyptien ont connu leur apogée dix ans plus tard. En 1991, le lancement d’une politique d’ajustement structurel, via l’Economic Reform and Structural Adjustment Program (ERSAP), marquant la pleine entrée de l’Égypte dans le capitalisme mondialisé, séduit les hommes d’affaires de plus en plus nombreux à rôder autour du Parti national démocratique (PND) du président. Ahmed Bahgat, Mohamed Abou el-Einein ou Naguib Sawiris, aujourd’hui encore hommes d’affaires et de médias de premier plan, s’allient ouvertement à l’appareil d’État. À partir de cette période, le nombre de businessmen siégeant au Parlement ne cessera d’augmenter, la plupart sous la bannière du PND. Dans les années 2000, la montée en puissance politique du fils du président, le fringant Gamal Moubarak, acquis personnellement au milieu des affaires, affermit davantage encore ce réseau d’influence jusqu’à la chute de Hosni Moubarak et la dissolution du PND en 2011 dans le contexte de la révolution.

Après cette parenthèse révolutionnaire, et à la suite du renversement en juillet 2013 du président Mohamed Morsi, le Frère musulman élu démocratiquement un an plus tôt, le milieu des affaires redouble de zèle dans son soutien quasi indéfectible à l’appareil d’État.

Comme à l’époque du PND de Hosni Moubarak, les hommes d’affaires soignent les mouvements favorables au maréchal al-Sissi, tels que Moustaqbal Watan (L’avenir de la nation), gracieusement financé par Ahmed Abou Hashima, ou encore Hizb El-Mesriyin El-Ahrar (Le parti des Égyptiens libres), lancé par Naguib Sawiris.

Les médias qu’ils détiennent s’évertuent aussi à complaisamment relayer, à des degrés certes variables, la propagande gouvernementale. Le plus ardent défenseur du régime, le quotidien Youm 7 – ou Youm Essaba’ – (Le Septième jour), comporte de nombreux hommes d’affaires proches du régime parmi ses principaux actionnaires, dont Ahmed Abou Hashima.

Le pouvoir égyptien peut aussi compter sur le même Ahmed Bahgat de l’ère Moubarak, aujourd’hui à la tête d’un conglomérat d’entreprises œuvrant dans divers secteurs, et propriétaire des chaînes Dream TV. En 2011, la présentatrice Dina Abdel Rahman a été limogée immédiatement après un échange houleux avec un ancien officier de l’armée lors de son émission « Sabah Dream » (Matin Dream). Mohamed al-Amin, magnat de l’immobilier et de l’agroalimentaire, détient quant à lui la chaîne CBC dont l’émission « Hona Al-Aasema » (Ici la capitale), présentée par Lamis Elhadidy, est l’une des plus regardées en Égypte. Tarek Nour, qui préside une société éponyme spécialisée dans la communication, possède la chaîne Al-Kahera Wal Nass (Le Caire et les gens), tristement célèbre pour l’émission « El-Soundouq El-Aswad » (La boîte noire), diffusant des conversations téléphoniques volées de personnalités de l’opposition. Figure incontournable de l’industrie pharmaceutique avec sa société Sigma Pharmaceuticals, Sayed el-Badawi est de son côté à la fois propriétaire de la chaîne de télévision Al-Hayah (La Vie) et président du parti historique Al-Wafd (La Délégation), membre de la coalition au pouvoir.

Soutenir le régime pour se protéger

« Pour se sentir protégé, un homme d’affaires important a besoin d’un bon avocat, d’un garde du corps et d’un média influent », résume avec ironie Sayed el-Masri, un photojournaliste et reporter d’images se présentant comme « révolutionnaire » et « membre actif » du Mouvement du 6-Avril, un groupe de jeunes activistes particulièrement mobilisé lors de la révolution de janvier 2011. Indépendant, Sayed el-Masri officie notamment pour Sada El-Balad (Écho du pays), une chaîne détenue par Mohamed Abou el-Einein, président du groupe Cleopatra spécialisé dans la céramique et déjà proche de l’appareil d’État sous l’ère Moubarak.

Comme An-Nahar ou CBC, autres chaînes devenues proéminentes dans le paysage audiovisuel égyptien, Sada El-Balad est née quelques mois après la révolution de janvier 2011.

« Les hommes d’affaires ont peur pour leurs biens, analyse Sayed el-Masri que rien ne décourage, pas même ses trois séjours en prison. Détenir un journal ou une chaîne de télévision leur permet de témoigner leur allégeance au régime en place, d’afficher ouvertement leur capacité de nuisance et enfin de se protéger en cas de changement de la situation politique. »

Les limites éditoriales qui tiennent lieu de censure dans les médias privés ne diffèrent guère de celles que l’État impose à la presse gouvernementale. Lorsque, revenant de l’inauguration du nouveau canal de Suez l’an passé, Sayed el-Masri rapporte des images d’Égyptiens mécontents, on lui oppose un refus catégorique. Quand, en opiniâtre, il propose de couvrir les manifestations qu'a déclenchées le meurtre d’un jeune chauffeur par un policier dans le quartier populaire de Darb El-Ahmar en février 2016, Sayed el-Masri subit le regard réprobateur de son rédacteur en chef. « Trois sujets nous sont formellement interdits : la présidence, l’armée et la police, explique-t-il. Les décisions proviennent directement de l’appareil d’État avec la complaisance du propriétaire de la chaîne. »

Un déficit de complaisance serait ainsi à l’origine des déboires judiciaires de Salah Diab, président de la société PICO, mastodonte du secteur agricole, de l’immobilier ou encore de l’énergie. Cofondateur du quotidien Al-Masry Al-Youm (L’Égyptien aujourd’hui), Salah Diab a assisté à de nombreux procès à la fin de l’année 2015, notamment pour corruption. Son arrestation spectaculaire intervient à la suite d’une série de publications, par ce journal relativement équilibré sur la question des libertés publiques, sur les exactions commises par la police. « Contrairement à d’autres hommes d’affaires, je n’attends rien des autorités, assure Salah Diab dans son somptueux bureau situé au Caire, tenant cigare et smartphone à la main. Al-Masry Al-Youm restera un journal libéral dont je fixe moi-même la politique éditoriale générale. »

Acquitté dans la majorité des procès ouverts à son encontre, Salah Diab, aux innombrables connexions dans la sphère politique, affirme ignorer quelle partie de l’appareil d’État a ourdi ce complot.

« Tous les ministères ont dénié une quelconque implication dans cette affaire, confie-t-il cependant. D’ailleurs, la plupart des membres du gouvernement m’ont téléphoné pour présenter leurs excuses. Quant à al-Sissi, je ne l’imagine pas avoir donné des instructions dans le sens d’une décision aussi stupide. »

Quel qu’ait été l’instigateur de ces procédures judiciaires, Salah Diab considère qu’« un homme d’affaires ne peut être en sécurité sans posséder un média ».

Par le biais d’un projet de loi actuellement en discussion, l’État favorise cette appropriation des médias par le milieu des affaires. Rédigée en août 2015, cette nouvelle législation censée harmoniser le droit de la presse, actuellement examinée par le Conseil d’État, devrait bientôt passer au Parlement où les débats sont déjà houleux. Si le statut des propriétaires de médias privés n’est pas explicitement évoqué, une disposition prévoit qu’aucun titre ne pourra être publié, y compris sur Internet, sans une autorisation préalable et, surtout, sans le versement d’un capital exorbitant. Pas moins d’un demi-million de livres égyptiennes (50 000 euros) est requis pour la création d’un site d’information, sous peine d’amende.

À la tête de la commission des libertés au Syndicat des journalistes, Khaled el-Balshy, également rédacteur en chef du site indépendant Al-Bedaiah (Le début), poursuit son engagement en dépit des pressions de l’État. Libéré sous caution quelques semaines auparavant, Khaled el-Balshy a été arrêté en mai pour avoir protesté contre un raid sans précédent de la police dans l’enceinte du syndicat où avaient trouvé refuge les deux jeunes révolutionnaires Mahmoud el-Sakka et Amr Badr, aux commandes du site Yanayir (Janvier). « Après la révolution, nous avons eu une opportunité exceptionnelle de lancer de nouveaux médias indépendants sur Internet, rappelle Khaled el-Balshy. Désormais, l’objectif principal des autorités est d’exercer un contrôle sur tous les médias pour en finir avec cette presse alternative. »

Source : Mediapart

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