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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le concept de souveraineté mis en œuvre ici n’est pas celui de la souveraineté bourgeoise-capitaliste ; il s’en distingue et doit être qualifié pour cette raison de souveraineté populaire. L’amalgame entre ces deux concepts antinomiques, et à partir de là le refus rapide de tout « nationalisme » sans davantage de précision, annihile toute possibilité de sortir de l’ordolibéralisme. 

 

Par Samir Amin*, 5 juillet 2016

EXTRAITS

(…) La Grande Bretagne – par son choix du Brexit – a affirmé à son tour son choix décidé de mettre en œuvre les avantages de l’exercice de sa souveraineté nationale. On peut comprendre alors que le « discours nationaliste » et son éloge sans limite des vertus de la souveraineté nationale, entendue de cette manière (la souveraineté bourgeoise-capitaliste), sans qu’il ne soit fait mention du contenu de classe des intérêts qu’il sert, a toujours été l’objet de réserves, pour le moins qu’on puisse dire, des courants de la gauche lato-sensu, c’est-à-dire de tous ceux qui ont le souci de défendre les intérêts des classes laborieuses.

Gardons-nous cependant de réduire la défense de la souveraineté nationale aux seules modalités du « nationalisme bourgeois ». Cette défense s’avère tout autant nécessaire pour servir d’autres intérêts sociaux que ceux du bloc capitaliste dirigeant. Elle sera alors étroitement associée au déploiement de stratégies de sortie du capitalisme et d’engagement sur la longue route au socialisme. Elle constitue une condition incontournable d’avancées possibles dans cette direction.

La raison en est que la remise en cause effective de l’ordolibéralisme mondial (et européen) ne sera jamais que le produit d’avancées inégales d’un pays à l’autre, d’un moment à l’autre. Le système mondial (et le sous-système européen) n’a jamais été transformé « par en haut », par le moyen de décisions collectives de la « communauté internationale » (ou « européenne »).

Les évolutions de ces systèmes n’ont jamais été autre que le produit de changements s’imposant dans le cadre des Etats qui les composent, et de ce qui en résulte concernant l’évolution des rapports de force entre ces Etats. Le cadre défini par l’Etat (« nation ») demeure celui dans lequel se déploient les luttes décisives qui transforment le monde.

Les peuples des périphéries du système mondial, polarisé par nature, ont une longue expérience de ce nationalisme positif, c’est-à-dire anti-impérialiste (exprimant le refus de l’ordre mondial imposé) et potentiellement anticapitaliste. Je dis seulement potentiellement car ce nationalisme peut être également porteur de l’illusion de la construction d’un capitalisme national parvenant à « rattraper » les constructions nationales des centres dominants. Le nationalisme des peuples des périphéries n’est progressiste qu’à cette condition : qu’il soit anti-impérialiste, aujourd’hui en rupture avec l’ordolibéralisme mondialisé.

En contrepoint, un « nationalisme » (alors seulement apparent) qui s’inscrit dans l’ordolibéralisme mondialisé, et de ce fait ne remet pas en cause les positions subalternes de la nation concernée dans le système, devient l’instrument des classes dominantes locales soucieuses de participer à l’exploitation de leurs peuples et éventuellement de partenaires périphériques plus faibles à l’égard desquels il se comporte comme un « sous-impérialisme ».

Aujourd’hui des avancées – audacieuses ou limitées – permettant de sortir de l’ordolibéralisme sont nécessaires et possibles dans toutes les régions du monde, Nord et Sud. La crise du capitalisme créé un terrain favorable à la maturation de conjonctures révolutionnaires. J’exprime cette exigence objective, nécessaire et possible, dans une phrase courte : « sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ? » (le titre d’un de mes livres récents).

Sortir de la crise n’est pas notre problème, il est celui des dirigeants capitalistes. Qu’ils y parviennent (et à mon avis ils ne sont pas engagés dans les voies qui le permettraient) ou pas n’est pas notre problème. Qu’avons-nous à gagner en nous associant à nos adversaires pour redonner vie à l’ordolibéralisme en panne ? Cette crise créé par contre des chances d’avancées consistantes, audacieuses ou moins, à condition que les mouvements en lutte adoptent des stratégies qui s’en donnent l’objectif. L’affirmation de la souveraineté nationale s’impose alors, pour permettre ces avancées forcément inégales d’un pays à l’autre, mais toujours en conflit avec les logiques de l’ordolibéralisme. Le projet national souverain populaire, social et démocratique proposé dans cet article est conçu dans cet esprit.

Le concept de souveraineté mis en œuvre ici n’est pas celui de la souveraineté bourgeoise-capitaliste ; il s’en distingue et doit être qualifié pour cette raison de souveraineté populaire.L’amalgame entre ces deux concepts antinomiques, et à partir de là le refus rapide de tout « nationalisme » sans davantage de précision, annihile toute possibilité de sortir de l’ordolibéralisme.

Malheureusement en Europe – et ailleurs – la gauche contemporaine engagée dans les luttes pratique souvent cet amalgame. Défendre la souveraineté nationale n’est pas synonyme simple de vouloir une « autre mondialisation, multipolaire » (en contrepoint du modèle de la mondialisation en place), fondée sur l’idée que l’ordre international doit être négocié entre des partenaires nationaux souverains, égaux en droit, et non imposé unilatéralement par les puissants – la triade impérialiste, Etats-Unis en tête – comme il l’est dans l’ordolibéralisme. Soit. Encore faut-il répondre à la question : un monde multipolaire pour quoi faire ? Car celui-ci peut être conçu comme toujours régi par la compétition entre des systèmes acceptant chez eux l’ordolibéralisme ; ou, en contrepoint, comme un cadre ouvrant des marges de manœuvre aux peuples qui veulent sortir de cet ordolibéralisme. Il faut donc préciser la nature de l’objectif poursuivi dans le cadre du système multipolaire proposé. Comme toujours dans l’histoire, un projet national peut être hybride, traversé de contradictions entre les tendances qui s’y déploient, les unes favorables à une construction nationale capitaliste et les autres qui se donnent d’autres objectifs, allant au-delà par leurs contenus sociaux progressistes. Le projet souverain de la Chine en fournit un bel exemple ; les projets semi-souverains de l’Inde et du Brésil d’autres.(…)

La souveraineté nationale au service des peuples

(…) Le système impérialiste en place met en œuvre un éventail différencié de moyens par lesquels il exerce sa domination sur les nations des périphéries du système mondialisé et leur exploitation. Dans les pays du Sud avancés dans l’industrialisation les segments du système mondialisé délocalisés, contrôlés par le capital des monopoles financiarisés de la triade impérialiste (Etats-Unis, Europe occidentale et centrale, Japon), réduits au statut de sous-traitants, offrent le moyen majeur par lequel une masse grandissante de la valeur générée dans les économies locales dépendantes est transformée en rente des monopoles impérialistes.

Dans de nombreux pays du Sud, les modes d’exploitation prennent également la forme du pillage brutal des ressources naturelles (hydrocarbures, minerais, terres agricoles, ressources en eau et en soleil) d’une part, celle de la mise en œuvre de razzias financières qui s’emparent de l’épargne nationale des pays en question. La contrainte d’assurer en priorité le service de la dette extérieure constitue le moyen par lequel ces razzias opèrent. Le déficit structurel des finances publiques de ces pays offre l’occasion aux monopoles impérialistes de placer fructueusement leurs excédents financiers grandissants produits par la crise du système impérialiste mondialisé et financiarisé, en contraignant les pays du Sud à s’endetter dans des conditions léonines.

La razzia financière exerce ses effets destructeurs tout également dans les centres impérialistes. La croissance continue du volume de la dette publique par rapport au PIB est activement recherchée et soutenue par le capital financier national et international dont elle permet le placement fructueux des excédents. Le service de la dette publique contractée auprès du marché financier privé donne l’occasion d’une ponction opérée sur les revenus des travailleurs imposés, permettant ainsi la croissance de la rente des monopoles. Elle alimente ainsi la croissance continue de l’inégalité dans la répartition des revenus et des richesses. Le discours officiel qui prétend déployer des politiques destinées à réduire la dette est parfaitement mensonger : leur objectif est en réalité l’augmentation et non la réduction de la dette.

La mondialisation néolibérale poursuit une attaque massive contre l’agriculture paysanne en Asie, en Afrique et en Amérique latine. (…)

Des milliards de producteurs non compétitifs seraient éliminés dans le délai historique court de quelques décennies. Le principal argument de la légitimation de l’alternative « concurrentielle » est que ce genre de développement a eu lieu en Europe au XIXe siècle et a contribué à la formation de sociétés industrielles et urbaines riches, puis post-industrielles capables de nourrir les nations et même d’exporter des surplus agroalimentaires.

Pourquoi ne pas répéter ce modèle dans les pays du tiers monde contemporain ? Non, car cet argument ne tient pas compte de deux principaux facteurs qui rendent aujourd’hui la reproduction du modèle presque impossible dans les pays du tiers monde. Le premier est que le modèle européen s’est développé pendant un siècle et demi avec des technologies industrielles intensives en main d’œuvre. Les technologies contemporaines le sont beaucoup moins. Et par conséquent, si les nouveaux venus du tiers monde veulent être compétitifs sur les marchés mondiaux pour leurs exportations industrielles, ils doivent adopter ces technologies. Le second est qu’au cours de sa longue transition, l’Europe pouvait faire émigrer massivement le surplus de sa population vers les Amériques.

Pouvons-nous imaginer d’autres alternatives fondées sur l’accès à la terre pour tous les paysans ?

Dans ce cadre, il est implicite que l’agriculture paysanne doit être maintenue et simultanément engagée dans un processus de changement et de progrès technologique et social continus. Et cela à un rythme qui permettrait un transfert progressif vers l’emploi non agricole au fur et à mesure du développement du système. Un tel objectif stratégique implique des politiques qui protègent la production alimentaire paysanne de la concurrence inégale des agricultures modernisées nationales et de l’agro-business international. Il remet en question les modèles de développement industriel et urbain - qui devraient être moins fondés sur les exportations et les bas salaires (qui impliquent à leur tour les bas prix de l’alimentation) et être plus attentifs à l’expansion d’un marché intérieur socialement équilibré. En plus une telle stratégie faciliterait l’intégration dans l’ensemble des politiques qui assurent la souveraineté alimentaire nationale, condition indispensable pour un pays d’être un membre actif de la communauté internationale, en renforçant sa marge nécessaire d’autonomie et sa capacité de négociation (…).

 

Texte intégral : Mémoires des luttes

 

*Analyste politique et écrivain. Directeur du Forum du Tiers-Monde à Dakar (Sénégal). Président du Forum mondial des alternatives (FMA) 

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