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Publié par Saoudi Abdelaziz

Abdelatif Rebah. Photo DR

Abdelatif Rebah. Photo DR

L'économiste Abdelatif Rebah est connu pour ses recherches sur le développement national. Il publie cette semaine dans Libre-Algérie une contribution en deux parties intitulée Elites de l’économie et mutations socioéconomiques en Algérie.Nous mettons en lignes quelques extraits où Il décrit "l'Inflexion et le tournant libéral" après le decès de Boumediene.

 

"La disparition prématurée du président qui était aux commandes, sans partage, du pays depuis plus de treize ans, entraîne des changements majeurs tant au sommet du pouvoir d’Etat qu’au niveau du personnel clé de l’économie et des entreprises. Les nouveaux dirigeants du pays allaient rapidement manifester leur volonté, non dénuée de visées politiques, de soumettre à un bilan critique l’ensemble de la décennie de développement écoulée et de la remettre en cause.(...)

La politique d’industrialisation est ciblée[10]. Le modèle des sociétés nationales « Etats dans l’Etat », est remis en question[11]. Au nom de la taille «gérable et maitrisable », et donc contrôlable, les sociétés nationales sont éclatées en de multiples entreprises de moindre dimension[12]. Le secteur industriel public passe d’une soixantaine d’entreprises à plus de 600. Cette orientation tourne le dos à la revendication de l’autonomie de gestion et se traduit, dans les faits, par un surcroît de contrôles a priori et d’interventionnisme des administrations de tutelle et de leurs organes (Finances, Plan, Commerce, Travail).

Elle conduit à « la désagrégation de l’identité capitalistique et managériale de l’entreprise et à l’effritement de son capital productif »[13]. Elle marque l’arrêt de la tentative, opérée sur un court temps historique, de construire un système productif autonome et donc nécessairement affranchi du préalable de la rentabilité capitaliste.

La problématique des causes structurelles historiques des faibles performances du système productif national en formation ne fait plus recette. La réflexion économique, dans sa quasi-totalité, est absorbée essentiellement par le travail visant à documenter incohérences et dysfonctionnements de cette « économie de commandement » tributaire quasi exclusivement de la conjoncture pétrolière, brutalement mise à nu par la chute sévère des prix pétroliers[14]. On assiste à une « véritable inversion rétrospective du modèle », comme caractérise ce phénomène de remise en cause, Alain Roussillon[15]. Et l’on ne peut que souligner la pertinence de son constat, dans ce contexte. 

En effet, « tous les indicateurs qui, dans les années 60 et 70, semblaient témoigner de la volonté (de l’Algérie) de construire les bases matérielles de (son) indépendance tendent à être rétrospectivement réinterprétés dans la perspective d’une mécanique inverse: -blocage et stérilisation des capacités productives-dépendance accrue vis-à-vis des économies occidentales. Plus précisément, fait-il encore observer, ce qui tendait à être interprété, jusqu’à la fin des années 80, en termes de coûts- que certains pouvaient considérer comme particulièrement élevés ou excessifs- de la modernisation, va dorénavant être saisi, à travers la catégorie analytique de rente, comme dysfonctionnement structurel des systèmes eux-mêmes, expression de leur perversité, en quelque sorte native »[16].

Certes, en décembre 1986, la 4ème Conférence nationale de développement avait bien noté, dans sa résolution de politique industrielle, que  « la révision fondamentale des objectifs et du programme industriels, parce que du fait de la crise économique, nos paiements extérieurs ont été réduits, constituerait une erreur » et qu’ « une telle stratégie ne (pourrait) aller que dans le sens de la stagnation et du renforcement des faiblesses actuelles de l’économie (dépendance et vulnérabilité vis-à-vis de l’extérieur)»[17]

Mais la cause essentielle qui prévaudra, en définitive, chez les décideurs, ce sont les « dérèglements internes » qui « mettent à nu la crise du modèle de gestion centralement administrée de l’économie » ou du «socialisme d’Etat » et conduisent à sa remise en cause.

La première cible de ce tournant est, toutefois, l’agriculture. 3400 fermes, soit près de 2,5 millions d’ha et 50% de la SAU, sont privatisées.

Durant le second semestre de l’année 1987, sont mises au point les lois sur l’autonomie des entreprises et en janvier 1988 ces lois sont promulguées. Elles institutionnalisent la catégorie « entreprise publique économique » (EPE) et organisent le désengagement de l’Etat de leur gestion. C’est le premier acte de ce que l’économiste Abdellatif Benachenhou a appelé l’aventure de la désétatisation. Il en synthétise les principes essentiels. L’Etat est actionnaire et non gestionnaire. Sa propriété s’exerce par l’intermédiaire de fonds de participation qui constituent des holdings de gestion des actions de l’Etat mais les entreprises sont autonomes. Elles sont soumises à la commercialité ; leurs investissements sont désétatisés, décidés par elles, ils seront financés par les banques en fonction de leur rentabilité; les entreprises négocient avec les banques le financement de leurs activités de production et ne peuvent compter sur le Trésor pour éponger leurs déficits, sauf lorsqu’une mission stratégique ou de service public leur est confiée; enfin, cette entreprise sera libre de fixer ses prix et de gérer son personnel selon ses propres besoins[18]. Le ministèrede la Planification est supprimé et remplacé par un Conseil National de la Planification.

C’est l’ère des élites des Réformes

 

NOTES

[10] Décision d’arrêter tous les investissements publics programmés dans la sphère

productive y compris ceux qui avaient pour objet de parachever les projets déjà réalisés ;

abandon de la politique de développement. Cf. M. Liassine, article cité.

[11] Cf. notamment A. Benbitour, L’Algérie au troisième millénaire, op. cité, p.64.

[12] Le 11 janvier 1982, le quotidien El Moudjahid annonçait en grandes manchettes, dans

sa page 3 : « Au conseil des ministres, 30 entreprises nationales « éclatent » en plusieurs

unités ».

[13] Dr. Chegrouche Ali, Gouvernance économique : quelle vision, quel bilan pour l’Algérie ?

In El Watan économie du 13 au 19 Avril 2009.

[14] La part des hydrocarbures dans les recettes d’exportation de l’Algérie est passée de

75% en 1970 à plus de 95% en 1985.Cf. Statistiques ONS.

[15] Alain Roussillon Les dossiers du CEDEJ : l’Egypte et l’Algérie au péril de la

libéralisation. Le Caire-Egypte. CNRS, 1996. P.58

[16] Idem

[17]Sous le titre « Genèse, crise et reconversion des espaces industriels en

Méditerranée », un article paru sous la signature de A.F. Brunet, A. Clerval, C. Queva et G.

Vergnaud dans la revue Tiers Monde, met en exergue le cas du développement industriel

de l’Algérie en soulignant que « c’est le caractère devenu structurel de la dépendance

financière et technique, vis- à vis des Etats-Unis, du Japon ou encore des pays de l’Europe

occidentale qui a joué pour interrompre (ce) développement ».

[18] Cf. A. Benachenhou, L’aventure de la désétatisation, article cité.

 

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