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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ces temps-ci en Algérie, le mot "rupture" est un des plus fréquemment utilisés dans le microcosme des commentateurs politiques, qui rêvent d'un nouveau 5 octobre de rupture néolibérale.

Une phrase les fait frémir d'un plaisir anticipé. Celle d'une chanson lancé sur le net par un supporter du club sportif Mouloudia d'Alger qui dit : «Nous réfléchissons à un nouveau 5 Octobre». Pour El Kadi Ihsan, directeur de presse électronique, cette phrase est le sésame de sortie de l'impasse. C'est l'idée qu'il a lancé lors d'un café presse politique de Maghreb émergent, après avoir fait recherché vainement l'issue du côté des grands acteurs du système. Puis Chawki Amari reprend l'idée dans El Watan : "Déjà tous les Algériens qui ne sont pas affiliés à la rente sont écœurés et révoltés. C’est dans les stades, pouls de la société, qu’un nouveau slogan est apparu" etc...

L'auto-suggestion est propre à tout microcosme autocentré. Les désirs de rupture des affiliés de ce petit monde deviennent alors ceux de monsieur tout le monde. Il ne vient pas à l'esprit d'El Kadi Ihsan -qui capte le destin anonyme de la population- que l'institutionnalisation de la retraite à 65 ans pourrait être le casus belli provoquant un "nouveau 5 octobre". Qui serait alors dirigé contre M. Ihsan, puisque cet allongement est une mesure qu'il réclame lui-même, avec insistance, sur la même longueur que Ali Haddad, le patron des patrons. Sentant sans doute le risque, Le pouvoir n'a pas osé franchir le rubicon. M. Ihsan himself lui demandait, en plus, de rompre avec la retraite par répartition, ceci pour obliger les salariés à épargner pour s'assurer une retraite décente au lieu de compter sur la Caisse!

De son côté, Chawki Amari, dans le même article où il évoque le nouveau 5 octobre, tourne en dérision le rôle assigné aux banques pour réguler les importations et discipliner les lobbies. "Dans une économie normale, assène-t-il, l’importateur achète lui-même les euros ou dollars qu’il désire et s’en va acheter ce qu’il veut avec pour le revendre ici, le consommateur décidant en fin de course s’il achète ou pas. En économie, il est totalement illogique de limiter les ventes de produits qui sont demandés". Il explique qu'il faut "laisser l’offre et la demande se réguler". Le chroniqueur insolent et chaabi que nous aimons devient vite très conformiste bcbg, dès qu'il s'agit des "vérités économiques" du néolibéralisme-économie "normal".

Le journalisme algérien actuel, auto-centré jusqu'à l'autisme, ne semble avoir aucune idée des vices répugnants du monde de cette "l'économie normale" qui provoquent aujourd'hui de spéctaculaires "5 octobre" de l'autre côté de la Méditerranée. Alors que des doutes s'expriment sur l'efficacité du néolibéralisme, au sein même du FMI. Ammar Belhimer en rend compte dans le Soir d'Algérie.

L'arnaque néolibérale

Par Ammar Belhimer, 7 juin 2017

la photo de profil de Ammar Belhimer

«Le néolibéralisme est-il survendu ?» C’est la question que se posent trois économistes de la section de recherche du FMI, Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani, et Davide Furceri(*) dans une récente étude qui revisite certains dogmes du néolibéralisme, dont, notamment, la réduction acharnée des dépenses publiques.

"Au lieu de relancer la croissance, les politiques néolibérales ont accru les inégalités qui, à leur tour, ont compromis la croissance durable" , notent d’entrée de jeu les trois économistes.
Revenant sur la recette miracle prescrite par Milton Friedman au Chili en 1982, ils rappellent ses deux axes majeurs : le premier, une concurrence accrue, résultant de la déréglementation et de l'ouverture des marchés intérieurs, y compris les marchés financiers, à la concurrence étrangère ; le second, la réduction du rôle de l'Etat, sous l’effet des privatisations et de la limitation des déficits budgétaires et de l’endettement public.

«Il y a eu une tendance mondiale forte et généralisée vers le néolibéralisme depuis les années 1980, selon un indice composite qui mesure la mesure dans laquelle les pays ont introduit la concurrence dans divers domaines de l'activité économique pour favoriser la croissance économique», rappellent les trois économistes qui se gardent de tout noircir dans le tableau.

L’agenda néolibéral ne comporterait pas que de mauvaises choses : «L'expansion du commerce mondial a sauvé des millions de personnes de la pauvreté abjecte. L'investissement direct étranger a souvent été un vecteur de transfert de technologie et de savoir-faire pour les économies en développement. La privatisation des entreprises publiques a dans de nombreux cas conduit à la fourniture de services plus efficaces et réduit le fardeau fiscal des gouvernements.»

Toutefois, ce même agenda a pour maillons faibles deux mesures phares : la suppression des restrictions à la circulation transfrontière des capitaux (la soi-disant libéralisation du compte capital) et l'assainissement budgétaire, parfois appelé «austérité», qui est «un raccourci des politiques de réduction des déficits budgétaires et des niveaux d'endettement».
Toujours au chapitre des inconvénients du néolibéralisme, les auteurs de l’étude tirent «trois conclusions inquiétantes» : primo, les avantages «en termes de croissance accrue semblent assez difficiles à établir» pour un grand nombre de pays ; secundo, cette même croissance – même lorsqu’elle a été au rendez-vous — comporte un coût assez élevé en matière d'accroissement des inégalités ; tertio, ces inégalités accrues plombent lourdement «le niveau et la durabilité» de la croissance. Le lien entre l'ouverture financière et la croissance économique est complexe. Certaines entrées de capitaux, tels que l'investissement étranger direct, peuvent inclure un transfert de technologie ou de capitaux de nature à stimuler la croissance à long terme. Mais l'impact d’autres flux tels que les investissements de portefeuille et d’autres services bancaires, spéculatifs, aboutissent à l’effet contraire.

Ainsi, «depuis 1980, il y a eu 150 épisodes de forte hausse des flux entrants de capitaux dans plus de 50 économies émergentes (...) et dans 20% des cas, ceci s'achève par une crise financière qui, souvent, débouche sur un recul de la production».

Autre mesure de prédilection néolibérale soumise à examen critique : la réduction du poids de l'Etat, par la privatisation de certaines de ses missions, déléguées au secteur privé, ainsi que par la limitation des dépenses publiques et de l’endettement étatique, comme la limite de 60 % du PIB fixée pour les pays de la zone euro (un des critères dits de Maastricht).

Les trois experts rappellent que la théorie économique n’indique pas de niveau optimal pour la dette publique, vacillant tantôt pour la tolérance de niveaux élevés qui compenseraient la baisse de la fiscalité, tantôt pour la quête de minima via son remboursement : «Il est certain que de nombreux pays (comme ceux d’Europe du Sud) n’ont d’autre choix que d’entreprendre une consolidation budgétaire, parce que les marchés ne leur permettront pas de continuer à emprunter. Mais la nécessité de cette consolidation dans certains pays n’en fait pas la règle pour tous les pays (…) Les coûts des augmentations d'impôts ou des réductions de dépenses nécessaires pour faire baisser la dette peuvent être beaucoup plus grands que le risque de crise réduite engendrée par une réduction de la dette.»

Aussi, «les politiques d'austérité non seulement génèrent des coûts sociaux importants», mais affectent également la demande et donc aggravent l'emploi et le chômage.

Ce constat vient tordre le cou à l’idée de l'économiste de Harvard Alberto Alesina soutenant que les consolidations budgétaires accroissent la confiance du secteur privé et de l'investissement, idée reprise dans la sphère politique par l'ancien président de la Banque centrale européenne (et nouveau membre du Conseil européen du risque systémique), Jean-Claude Trichet. «En moyenne, toute consolidation de 1% du PIB conduit à une hausse de 0,6 point du taux de chômage à long terme et à une hausse de 1,5 point du coefficient de Gini qui mesure les inégalités». Par ailleurs, les dommages que génèrent les inégalités pour la machine économique invitent les décideurs politiques à une plus grande ouverture pour la redistribution, «grâce à l'augmentation des dépenses en matière d'éducation et de formation, qui étend l'égalité des chances».
Une «vision plus nuancée» que ce que préconise le programme néolibéral est finalement sollicitée.

 

«Les décideurs politiques et les institutions comme le FMI qui les conseillent, doivent être guidés non par la foi, mais par la preuve de ce qui a fonctionné», avertissent les auteurs de l’étude.

Une façon de dire que les Dix Commandements du Consensus de Washington n’en font toujours pas une nouvelle religion.

 

(*) Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani, and Davide Furceri : Neoliberalism : Oversold ?, Finance and Development, June 2016, Vol. 53, No. 2
http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2016/06/ostry.htm

Source : Le Soir d'Algérie

Traduction en français du texte intégral de l'article des économistes du FMI:

http://l-arene-nue.blogspot.fr/2016/06/le-neoliberalisme-t-il-ete-surestime-se.html

 

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