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Publié par Saoudi Abdelaziz

François Hollande dans le Rafale. Photo DR

François Hollande dans le Rafale. Photo DR

François Hollande "s’adosse à un corps de doctrine ouvertement inspiré du néoconservatisme américain, qui influence aujourd’hui un nombre croissant de stratèges, de conseillers politiques et de diplomates", écrit René Backmann dans Mediapart, qui note dans la dernière des trois parties de son analyse: "Le bilan de la politique interventionniste, influencée par les néoconservateurs parisiens, n’est pas flatteur". Le journaliste conclut : "En continuant d’avoir recours à toute occasion, pour des raisons qui relèvent de la politique politicienne et non de la nécessité de défense, à des interventions militaires inutiles, voire néfastes, ces stratèges, et ceux qu’ils influencent au sommet du pouvoir, entraînent le pays dans un cercle vicieux de violence de moins en moins maîtrisable".

Hollande et ses guerres

 Comment les néoconservateurs influencent le pouvoir

Par René Backmann, 5 juin 2016, Mediapart

EXTRAITS

 Les néoconservateurs américains ont été discrédités par l’échec désastreux de leur politique en Afghanistan et en Irak. Ils ont pourtant fait des adeptes en France, parmi les diplomates et jusqu’à l’Élysée. Leur influence, revendiquée sous Sarkozy, s’est développée sous Hollande. Au risque d’entraîner le pays dans des aventures militaires, à ce jour sans résultat probant.

« Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique. »
Visiblement exalté par sa rencontre avec les soldats de l’infanterie de marine et les parachutistes de la Légion étrangère qui venaient de libérer Tombouctou du joug djihadiste, François Hollande avait fait cet aveu inattendu, le 2 février 2013, à la foule enthousiaste rassemblée sur la place de l’Indépendance à Bamako, trois semaines après le déclenchement de l’opération Serval.

Ainsi, l’ancien aspirant du 71e régiment du génie d’Oissel (Seine-Maritime), qui avait forcé les portes de l’armée pour faire son service militaire en intégrant l’ENA, après en avoir été exempté pour cause de myopie, jugeait cette victoire africaine des troupes françaises placées sous son commandement par la Constitution, plus importante, dans sa vie politique, que son élection à la présidence de la République offerte par le suffrage universel.

Même sans surévaluer l’importance de propos tenus dans un moment d’intense émotion, au milieu de la ferveur populaire, il n’était pas absurde d’en déduire que ce socialiste du XXIe siècle manifestait un goût insolite pour le grand spectacle des expéditions militaires. Penchant qui l’installait davantage dans le sillage de Guy Mollet que dans celui de Mendès France ou d’un social-démocrate scandinave.

La suite a confirmé qu’il s’agissait chez François Hollande d’une disposition permanente et revendiquée, même si elle ne se traduit pas, au grand regret des responsables militaires, par un traitement de faveur du budget de la Défense et surtout des « opérations extérieures » (OPEX), sous-dimensionné depuis des années, selon l’état-major. Surtout au regard des missions exigées des armées. Mais aussi éloquent soit-il, cet intérêt pour la chose militaire n’explique évidemment pas, à lui seul, l’attrait de François Hollande pour les interventions hors de nos frontières.

En réalité, cette inclination « fana-mili » de l’ex « président normal » s’adosse à un corps de doctrine ouvertement inspiré du néoconservatisme américain, qui influence aujourd’hui un nombre croissant de stratèges, de conseillers politiques et de diplomates. Non que François Hollande lui-même ait manifesté une véritable porosité aux idées des néoconservateurs. Il est trop pragmatique pour cela, aux dires de ceux qui le connaissent. On peut ajouter aussi qu’il est manifestement trop dépourvu de convictions claires et de volonté de les mettre en œuvre pour être accusé d’avoir adopté – en version française – l’idéologie issue des thèses du philosophe germano-américain Léo Strauss, qui proclame la supériorité absolue des valeurs héritées de l’histoire occidentale et légitime leur propagation, y compris par les armes.

Cette idéologie est aujourd’hui en net déclin aux États-Unis après avoir démontré son caractère néfaste, au début des années 2000, pendant les deux mandats de George W. Bush, notamment en Afghanistan et en Irak. Le « tsunami démocratique » annoncé n’a jamais déferlé, remplacé par un chaos dont les ondes de choc ébranlent encore l’ensemble de la région.

Discréditée par les faits, de l’autre côté de l’Atlantique, cette idéologie fondée sur la légitimité de l’usage de la force militaire, le dédain pour les organisations multilatérales, la défiance à l’égard de la diplomatie, la défense prioritaire et inconditionnelle d’Israël, le droit pour l’Occident d’agir de manière unilatérale et une perception du monde en termes binaires (bons contre mauvais), a pourtant gagné de nouveaux disciples en traversant l’océan. Souvent issus de Sciences Po où, selon un chercheur en relations internationales amateur de litotes, « on ne forme pas l’élite politique la plus anti-américaine d’Europe », ces disciples français des gourous « néocons » américains ont fini par bricoler une version locale de leur catéchisme tout aussi manichéenne et tout aussi peu encline au respect de l’altérité

L’un des résultats de cette tardive conversion idéologique est que François Hollande, qui avait promis d’agir « pour une aide accrue aux pays en développement et pour un renouveau du multilatéralisme » (Engagement N°57), est aujourd’hui exposé – et parfois réceptif – à l’influence de ce néoconservatisme à la française, dont les adeptes occupent désormais des positions clés au Quai d’Orsay comme à l’Élysée ou dans divers ministères. Et dont les priorités ne sont ni l’aide au développement ni le renouveau du multilatéralisme (...).

Virage de la diplomatie française

Qualifié de soft par Bertrand Badie, ce néoconservatisme français, qui ne s’appuie pas sur les mêmes moyens et sur un messianisme aussi fervent que sa version américaine, présente la caractéristique de transcender les divisions politiques. Il répond en effet aussi bien au culte des valeurs de la droite qu’aux vestiges d’ambitions émancipatrices invoquées par la gauche sociale-démocrate. Importé par Sarkozy, il est aujourd’hui adopté par une partie des conseillers de Hollande, notamment les spécialistes des questions stratégiques.

(...) Ce n’est évidemment pas un hasard si nombre de ceux qui sont présentés aujourd’hui par leurs collègues comme les pionniers du courant occidentaliste ou néoconservateur au Quai d’Orsay, sont en majorité passés par les États-Unis.

C’est le cas de Philippe Errera, stagiaire au département d’État en 1998-1999, puis premier secrétaire à Washington de 1999 à 2003, aujourd’hui responsable de la Direction des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) au ministère de la défense.

Le cas aussi de Michel Miraillet, actuel ambassadeur aux Émirats arabes unis, où se trouve l’unique base aérienne permanente de la France au Moyen-Orient : de 1992 à 1995, il fut premier secrétaire de la mission permanente de la France aux Nations unies, à New York. Le cas encore de Gérard Araud, actuel ambassadeur à Washington, qui représenta la France aux Nations unies de 2009 à 2014. Le cas enfin de François Richier, conseiller pour les affaires stratégiques à la mission permanente de la France à l’ONU, puis successivement directeur du département de la non-prolifération au Quai d’Orsay et conseiller pour les affaires stratégiques de Nicolas Sarkozy avant d’être nommé en 2011 ambassadeur à New Delhi.  

(...) Le rôle de frein, constamment exercé – et assumé –, par la délégation française lors des négociations de Genève sur le nucléaire iranien se confirme : c’est parmi les diplomates et experts qui travaillaient sur les dossiers de la lutte contre la prolifération nucléaire que les thèses occidentalistes ont commencé leur implantation et conquis leurs premiers adeptes. Selon plusieurs sources au Quai d’Orsay, il y a même eu, à l’origine, une rivalité ouverte entre les occidentalistes du secteur anti-prolifération et les diplomates, tenus pour dangereusement arabophiles, de la direction Afrique du Nord – Moyen-Orient (ANMO).

Avec le recul, on constate aujourd’hui que les représentants du courant occidentaliste ont réussi, sous plusieurs présidents et ministres d’orientations politiques différentes, à obtenir des positions importantes où leur influence est majeure. On constate aussi qu’en effet, tout comme l’ancienne vision gaullo-mitterrandienne ne recoupait pas le clivage droite-gauche, la nouvelle vision occidentaliste réunit à la fois des diplomates réputés de droite et d’autres connus comme proches du PS. Jacques Audibert, actuellement conseiller diplomatique de François Hollande, qui a eu une attitude particulièrement dure lors des négociations sur le nucléaire iranien, au point de provoquer une interruption des pourparlers, est connu depuis longtemps, à la fois comme un néoconservateur de bonne compagnie et proche du PS. Il en va de même pour celui qui lui succéda dans cette négociation, Martin Briens, aujourd’hui en transit entre le Quai d’Orsay et la direction de la stratégie à la DGSE.

 Un leadership de compensation »

Pour cette mouvance occidentaliste ou néoconservatrice, il est clair que l’outil militaire est au service de la diplomatie. Et le mécanisme de la prise de décision pour l’entrée en guerre en vigueur aujourd’hui les sert.

Parmi la dizaine de personnes qui participent, autour du chef de l’État, aux conseils de défense où sont prises les décisions politico-militaires les plus importantes, il y a peu de spécialistes de l’Afrique ou du Moyen-Orient et, sous Hollande, un seul arabisant et familier du terrain : Bernard Bajolet, directeur de la DGSE et ancien ambassadeur en Jordanie, en Irak, en Algérie et en Afghanistan.

Les militaires, représentés par le chef d’état-major des armées et le chef d’état-major particulier du président de la République, connus comme des hommes de droite, s’ils ne sont pas les plus va-t-en-guerre, car ils connaissent les réalités du terrain et les difficultés concrètes à affronter, face à Bercy comme sur le champ de bataille, acceptent, disciplinés, les ordres du pouvoir politique. Ce qui explique au moins en partie le caractère hâtif, improvisé et ouvertement politique de certains choix, qui ne sont pas soutenus par des hypothèses stratégiques solides. Et révèlent souvent une absence de vision accablante.

(...) Échec dans le dossier du nucléaire iranien, où Paris, malgré ses efforts, n’a pu empêcher la signature d’un accord, voulu par Washington comme par Téhéran. Attitude qui ne facilite pas, aujourd’hui, la position de Paris dans la conquête des futurs marchés iraniens. D’autant plus que la France, indifférente aux liens entre Riyad et les mouvements djihadistes, a jugé judicieux de choisir comme partenaire privilégié dans la région, l’infréquentable, mais riche et pro-occidentale monarchie saoudienne, en conflit ouvert avec Téhéran.

Chaos en Libye, qui pourrait être la cible d’une prochaine intervention. Éradication impossible au Sahel des groupes djihadistes, malgré un investissement matériel et humain difficile à soutenir. Retrait en préparation en Centrafrique après une mission discutée et des accusations infamantes contre des soldats français.

Participation modeste, mais mal préparée et épuisante pour nos moyens, en Syrie et en Irak, à un effort international, sans résultat concret à ce jour : le bilan de la politique interventionniste, influencée par les néoconservateurs parisiens, n’est pas flatteur.

Dépourvus de cohérence malgré leur raideur dogmatique, aveugles devant les responsabilités occidentales dans les injustices et les désordres de la planète, indifférents à toute dimension sociale des problèmes, à l’intérieur comme à l’étranger, incapables de voir que, comme le constate Bertrand Badie, « nous ne sommes plus seuls au monde », les stratèges de cette politique n’ont pas obtenu davantage de résultats que leurs modèles américains, mais, comme eux, refusent de le voir.

En continuant d’avoir recours à toute occasion, pour des raisons qui relèvent de la politique politicienne et non de la nécessité de défense, à des interventions militaires inutiles, voire néfastes, ces stratèges, et ceux qu’ils influencent au sommet du pouvoir, entraînent le pays dans un cercle vicieux de violence de moins en moins maîtrisable.

Source : mediapart.fr

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