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Publié par Saoudi Abdelaziz

De nos frères blessés, de Joseph Andras. Editions Barzakh (600 dinars) et Actes Sud, (17 €)

De nos frères blessés, de Joseph Andras. Editions Barzakh (600 dinars) et Actes Sud, (17 €)

"Par ce mot, lancé en plein procès, il brise la dichotomie coloniale, celle des « Européens » et des « musulmans » voués à se croiser dans l'ombre du code de l'indigénat."  dit Joseph Andras, l'auteur de De nos frères blessés consacré au fidaï communiste de Salembier guillotiné en 1957. Les propos de l'écrivain, recueillis par Antoine Perraud sont publiés dans Mediapart sous le titre:

"Joseph Andras: «Je ne voulais pas laisser Iveton aux mains de ses bourreaux».

EXTRAITS

Mediapart: « Je suis un Algérien », voilà comment se revendique Fernand Iveton…

Joseph Andras : Et cette revendication continue de surprendre ! J'ai entendu, l'autre semaine, au moins deux personnes présenter Iveton comme un natif de l'Hexagone alors qu'elles avaient lu l'ouvrage : l'inconscient bloque. Un pied-noir indépendantiste, qui se vit algérien tout en aimant la France, relève presque, pour certains, de l'anomalie – c'est un caillou dans la machinerie narrative. Iveton (ou Fernand ; j'avoue ne plus savoir comment l'appeler !) formalise, par ce mot, sa distance géographique, culturelle et politique avec la France métropolitaine : il n'est pas un Français en exil, il n'est pas un « expatrié » ou un citoyen de quelque « département français », il est d'une nation qu'il entend aider à bâtir égalitaire et indépendante.

Par ce mot, lancé en plein procès, il brise la dichotomie coloniale, celle des « Européens » et des « musulmans » voués à se croiser dans l'ombre du code de l'indigénat. Sa conception de l'Algérie est pluriculturelle et multiethnique – comme on ne disait pas encore. (...)

On vous sent même dans un rôle de Parque, recousant grâce à la présence de la langue arabe…

Oui, cette présence comptait beaucoup pour moi. La traduire aurait souligné son étrangeté, son extériorité au récit – traduit, l'arabe aurait à nouveau été la langue de l'Autre, celle que l'on isole du corps du texte, qu'on met en marge de la page (de la même façon que j'ai tenu à ne pas mettre en italique, malgré le code typographique en usage, le « Tahia El Djazair » final). Il est d'ailleurs étonnant que certains s'en soient offusqués – en France, bien sûr. Personne, pourtant, ne prend la mouche lorsque des auteurs recourent au latin ou qu'Olivier Rolin lance de l'espagnol dans Bar des flots noirs. Indignation bien louche…

À l'image des architectures chiffonnées, entre façades haussmanniennes et mauresques, le français et l'arabe traversent donc le roman.

En prison, Fernand Iveton demande à ses codétenus de lui apprendre l’arabe : il a trente ans, il est né en Algérie mais, malgré son ardeur indépendantiste, ne connaît pas la langue de ses compatriotes qui, eux, savent le français. C'est dans l'enfermement qu'il engage ce geste d'ouverture : quelle ironie ! Historiquement, politiquement, ce n'est pas un détail.(...)

Votre roman n’entérine-t-il pas la « concordance des temps » entre 1956 et 2016, avec ce socialisme faisandé, donc régressif, féroce et liberticide ?

C'est une clé supplémentaire, mais facultative… On peut lire le roman à ras de terre, dans son degré le plus premier, et cela me convient tout à fait ; on peut aussi tirer les fils plus ou moins ténus et redonner des couleurs au papier jauni. Le roman s'ouvre sur « la raison d'État » et s'achève sur « le silence de l'État » : ce n'est bien sûr pas fortuit – on pourrait presque voir le texte entier comme une longue parenthèse… Pardonnez cette référence un peu aride : Engels écrit dans l'un de ses essais : « C'est ainsi que l'État antique était avant tout l'État des propriétaires d'esclaves pour mater les esclaves, comme l'État féodal fut l'organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l'État représentatif moderne est l'instrument de l'exploitation du travail salarié par le capital. »

Ce continuum structurel inscrit mon bouquin dans l'intemporalité. Mais il n'y a pas que ça : placer Mitterrand en exergue, c'est interroger la gauche française du XXe siècle – et donc du suivant. Citer le président de Mediapart dans son propre journal relève de la faute de goût, je m'en excuse, mais Edwy Plenel brosse dans La Part d'ombre un portrait de cet élu qui n'est pas sans interpeller mes pages : « Entre François Mitterrand et nous, il y a d'abord, il y aura toujours la raison d'État. » Aucune fixette sur l'homme, me concernant : il prend ici place comme symbole et héraut de la gauche lorsqu'elle prend goût aux ors de l'Élysée. C'est un fil rouge de la gauche gouvernementale : le Front populaire tolérant fort bien les matraquages indochinois, les fusils-mitrailleurs de Guy Mollet en Algérie (on pourrait aussi discuter des votes du PCF), la guerre du Golfe, Ouvéa, François Hollande saluant Jules Ferry en accédant au pouvoir et Valls pestant contre le boycott des produits israéliens…

L'idée relativement courante que la colonisation serait l'œuvre de la droite et du camp nationaliste, c'est-à-dire des méchants, ne résiste pas longtemps à l'examen. En creux, sans le crier, ce roman invite cette gauche, cette frange du socialisme français, à se regarder d'un peu plus près.

À vous regarder vous-même d'un peu plus près, n’êtes-vous pas prisonnier de cette histoire en traitant du seul « Européen » jamais exécuté pendant la guerre d’Algérie ?…

C'est une question difficile. Pourquoi avoir raconté la vie d'un « Européen », une fois de plus, c'est bien ça ? Par une sorte de modestie, ou de faiblesse, c'est à voir. Iveton était un militant, un communiste, un « libre-penseur » : le travail d'empathie, nécessaire à l'écriture, était déjà bouclé avant même de commencer. Je sais, et ressens, ce qu'impliquent ces trois dispositions. Je ne parle pas l'arabe ni le tamazight : c'était à mes yeux un handicap considérable – sans sa langue, j'estimais ne pas pouvoir porter, avec la précision et l'intimité que j'espérais, un « héros » arabe ou berbère.

Il est évident que je reproduis, à mon corps défendant, le narratif attendu d'un récit (anti)colonial : c'est encore le Blanc qui occupe le devant de la scène. Mais je crois pouvoir déjouer ce piège : qu'on le veuille ou non, et nous en parlions au début de l'entretien, Iveton est renvoyé, malgré ses revendications à être décrit comme maghrébin, au « nous » occidental, c'est-à-dire à celui auquel j'appartiens. C'est donc de « l'intérieur » que j'avance, et c'est encore le meilleur moyen, il me semble, pour mener la lutte. Je reste à la place qui est la mienne. Je ne cherche pas à usurper celle de l'autre, à lui marcher sur les pieds. Les combattants arabes et kabyles, et leurs héritiers, développent leurs discours, retracent leur mémoire et leurs récits avec toute l'autonomie qu'il convient. C'est, au fond, un éloge de l'oblique que j'ai tenté de proposer : froisser les pages de nos romans nationaux pour avancer.

Texte intégral : mediapart.fr

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