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Publié par Saoudi Abdelaziz

Laurent Mauduit, co-fondateur de Mediapart. Photo DR

Laurent Mauduit, co-fondateur de Mediapart. Photo DR

"Bref, voici le constat que l’on peut dresser, pour la France, en cette « Journée mondiale de la liberté de la presse » : l’argent s’est insinué partout ; l’argent a pris le pouvoir presque dans tous les médias avec, à la clef, souvent des censures, et presque toujours des autocensures. Voici le bilan de ce quinquennat socialiste : le vieux rêve de construire une presse loin des « puissances financières », caressé par le Conseil national de la résistance, s’est définitivement brisé".

La liberté de la presse connaît de graves reculs en France

Par Laurent Mauduit*, 2 mai 2016.

EXTRAITS

Pour une cascade de raisons déjà connues : parce que notre pays ne cesse de reculer au classement mondial établi dans ce domaine par Reporters sans frontières (RSF) ; parce que les principaux journaux et télévisions sont presque tous tombés dans l’escarcelle de quelques milliardaires. Et puis pour une raison plus récente et qui n’a quasiment pas été relevée : l’intégration par l’un de ces milliardaires, Patrick Drahi, de tous les journaux acquis par lui au sein de l’opérateur téléphonique SFR, qui est aussi sa propriété, constitue une remise en cause gravissime de la neutralité du Net, et fait peser de très lourdes menaces sur le pluralisme de la presse numérique.

C’est peu dire, en effet, que la France est de moins en moins en mesure de se prétendre la patrie des droits de l’homme. Au fil des années récentes, des débats sur l’immigration jusqu’à ceux autour de la crise des migrants, puis de la déchéance de nationalité ou de l’apatridie, elle a souvent donné d’elle une image strictement inversée : une patrie qui risquait de devenir celle de l’homme sans droits !

Et ce qui est vrai des libertés publiques l’est tout autant de la liberté de la presse. Comme il paraît loin, le temps où les Constituants consignaient, en août 1789, à l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, leur noble ambition : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Las ! Il n’y a plus grand monde pour entretenir cette flamme ; car en France, la liberté de la presse connaît de graves reculs. Et de nombreux indices en attestent.

Il y a d’abord le classement mondial de RSF qui ne laisse malheureusement aucun doute sur le sujet. Selon les critères de calcul de l’association, la France se situe, dans le classement 2016, à la 45e place, soit un recul de sept places par rapport au classement de l’année 2015. CQFD : la liberté de la presse se dégrade en France, même si par comparaison avec d'autres pays autocratiques ou tyranniques, notre situation est évidemment plus avantageuse.

Avec des médias contrôlés par quelques milliardaires, la France, mal placée dans le classement établi par Reporters sans frontières, a peu de raisons de célébrer, ce mardi, la Journée mondiale de la liberté de la presse. De plus, une nouvelle menace se profile avec Patrick Drahi piétinant ce qui devrait être un principe démocratique majeur : la neutralité du Net.

Commentaire de RSF pour la France : « Si la presse est globalement libre et plutôt protégée par la loi, le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d’autres intérêts, qui souvent pèsent beaucoup plus que leur attachement au journalisme. Cette situation entraîne des conflits qui font peser une menace sur l'indépendance éditoriale, et même sur la situation économique des médias. On note également une hostilité grandissante à l’égard des journalistes de la part de la population. »

Même s’il est évidemment difficile de mettre la liberté de la presse en équation, il coule de source que ces constats sont de bon sens, tant l’emprise des puissances d’argent sur les médias d’information (presse, radio et télévision) s’est renforcée ces derniers mois, réduisant d’autant le pluralisme et l’indépendance de ces titres.

Que l’on songe à la vague de rachats à laquelle nous avons assisté ces derniers temps. Il y a eu le milliardaire franco-israélien Patrick Drahi qui, dans une course folle à l’endettement, a acquis coup sur coup Libération, puis le groupe L’Express avec ses innombrables titres, et qui va progressivement monter au capital d’ici à 2019 de NextRadioTV, comprenant pêle-mêle BFM-Business, BFM-TV ou encore RMC.

Il y a eu aussi Vincent Bolloré qui a pris le contrôle de Vivendi et du même coup, à la hussarde, de sa filiale Canal+, qu’il a soumise à ses caprices, multipliant les décisions de censure. Il y a eu auparavant le rachat du Nouvel Observateur par les trois actionnaires richissimes du groupe Le Monde, Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé.

Il y a eu également le milliardaire Bernard Arnault qui a pris le contrôle du Parisien, après avoir croqué Les Échos en 2007, laquelle prise de contrôle s’est tout aussitôt accompagnée d’une première censure, pour que le documentaire Merci Patron ! ne soit pas chroniqué dans le quotidien. Il y a eu encore le milliardaire libanais Iskandar Safa, qui a pris le contrôle du magazine Valeurs actuelles.

La menace de nouveaux oligopoles multimédias

Et à cette boulimie d’opérations, il faut encore ajouter, pour avoir une vision d’ensemble du paysage médiatique français, les acquisitions faites les années antérieures par d’autres milliardaires : le contrôle de TF1, depuis sa privatisation, par Martin Bouygues ; celui du Point par un autre milliardaire du luxe, François Pinault ; celui du Figaro par Serge Dassault, avionneur, marchand d’armes et sénateur Les Républicains de son état ; celui de tous les grands journaux régionaux de l’est de la France, de Metz jusqu’à Avignon, par le banquier du Crédit mutuel Michel Lucas ; celui de La Provence par Bernard Tapie, lequel a été par ailleurs mis en examen « pour escroquerie en bande organisée » et « complicité de détournement de fonds publics ».

Bref, voici le constat que l’on peut dresser, pour la France, en cette « Journée mondiale de la liberté de la presse » : l’argent s’est insinué partout ; l’argent a pris le pouvoir presque dans tous les médias avec, à la clef, souvent des censures, et presque toujours des autocensures. Voici le bilan de ce quinquennat socialiste : le vieux rêve de construire une presse loin des « puissances financières », caressé par le Conseil national de la résistance, s’est définitivement brisé.

Mais il y a encore plus grave que cela, moins visible mais encore plus dangereux. Il y a d’abord, dans le prolongement de ce séisme, la formation de formidables oligopoles, qui font peser une menace nouvelle sur la liberté de la presse.

Le cas de l’empire Bolloré, qui risque encore de s'agrandir, est de ce point de vue très révélateur. Dans la crise que Canal+ a traversée ces derniers mois, tous les regards se sont en effet focalisés sur les censures organisées par l’homme d’affaires, et l’on a trop souvent minimisé cet autre aspect des choses, tout aussi grave : Canal+ est placée par Vincent Bolloré au cœur d’un nouvel empire gigantesque, avec Vivendi, le géant mondial de la communication et du divertissement ; avec Havas, le géant français de la communication et de la publicité ; avec CSA, l’un des principaux instituts de sondage français ; avec Dailymotion, le site français d'hébergement et de partage de vidéos dont Vivendi prend le contrôle en avril 2015 ; avec Banijay et Zodiak, l’un des plus grands producteurs et distributeurs indépendants de programmes télévisuels au monde, dans lequel Vivendi a pris une participation de près de 26 % à la faveur du rapprochement des deux entités contrôlées par Financière Lov, la holding de Stéphane Courbit.

Bref, c’est un véritable conglomérat que Vincent Bolloré a construit en peu de temps. Un gigantesque conglomérat qui pourrait bien encore grossir, puisque l’homme d’affaires a clairement fait comprendre qu’il avait l’ambition de mettre aussi dans sa poche un opérateur téléphonique. C’est ce qu’est venu confirmer le raid qu’il a commencé à mener sur l’opérateur italien Telecom Italia, dans l’espoir sans doute un jour de pouvoir aussi devenir un acteur majeur en France.

Or, ce type de groupe intégré, qui va de la presse au cinéma en passant par la publicité, la production de contenus multimédias, la téléphonie et l’accès à Internet, pose naturellement de nouveaux et graves problèmes de liberté de la presse.

Un seul exemple : une bonne partie des journaux numériques français logent leurs vidéos sur Dailymotion, la plateforme d’hébergement dont le groupe Orange a cédé le contrôle à Vincent Bolloré. Compte tenu de ce qui se passe à Canal+, on comprend sans peine que l’on puisse être fortement inquiet.

Autre domaine, même interrogation : les diffuseurs qui avaient le cran de mettre à l’antenne des documentaires d’investigation touchant à des questions politiquement sensibles (corruption, enquête sur la finance ou la vie des affaires, fraude fiscale…) étaient en vérité jusqu’à une époque récente bien peu nombreux. Il y avait parfois France 2, plus souvent France 5 et souvent Canal+. L’irruption de Vincent Bolloré dans la chaîne cryptée et la normalisation qu’il a engagée risquent donc d’avoir des effets de long terme, moins visibles que la censure du documentaire sur le Crédit mutuel mais plus profonds et durables. C’est aussi en cela que la France connaît actuellement une grave régression démocratique (...).

Texte intégral : Mediapart.fr

* Journaliste au Quotidien de Paris (1979), puis à l'Agence centrale de Presse (1979-1984), à La Tribune de l'économie (1984-1990). Chef du service économique de Libération (1991-1994) avant d'entrer au Monde, en charge de la politique économique française (1995-1999), puis rédacteur en chef du service Entreprises (1999-2003), directeur adjoint de la rédaction (2003-2005), éditorialiste (2006). Quitte Le Monde, en décembre 2006, en désaccord avec la politique éditoriale. Cofondateur de Mediapart

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