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Publié par Saoudi Abdelaziz

Abderrahim Sekfali, historien jijélien.Photo DR

Abderrahim Sekfali, historien jijélien.Photo DR

"Dans la mémoire collective des habitants de Jijel et sa région, les grèves de 1936-1938, restent vivaces et une vieille chanson que les personnes d’un certain âge connaissent, vient quelquefois rappeler ces douloureux souvenirs qui ont marqué plus d’une génération, dans cette partie du nord-constantinois". Benyassari rend compte dans Libre-Algérie de l'ouvrage de l' historien jijélien Abderrahim Sekfali. Décédé en juillet 2012, celui que les Jijéliens appelait affectueusement "le maître" avait consacré sa vie à faire revivre les luttes ouvrières des années 30 dans notre région.

Histoire du mouvement ouvrier en Algérie*

NOTE DE LECTURE

Par Benyassari, 3 mai 2016

"Deux périodes essentielles marquent le mouvement syndical, dans le constantinois : 1919-1920 et 1936-1938. C’est ainsi que le mouvement social, a commencé à se manifester, dans l’Est Algérien dès 1919, « les Administrateurs des communes mixtes, les commissaires de police annotaient tous les événements liés au mouvement social, à l’adhésion politique ou syndicale, à la participation aux grèves et aux manifestations ouvrières etc.» Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans le Département de Constantine, « on assista tant dans les villes que dans les campagnes, au début d’une effervescence dans les milieux ouvriers qui s’accentuera dès l’année 1936, avec l’avènement du projet Violette.»

L’auteur, est professeur d’histoire à l’université Mentouri de Constantine. Il fait des recherches sur « l’expansion culturelle européenne en Algérie » et s’intéresse aux mouvements sociaux et culturels. L’ouvrage, est une somme de témoignages vécus, par des militants comme Roula Rabia et Ramdane Chérif et d’autres encore, qui ont apporté leur souffle ardent à la cohorte anonyme, qui a mis un jalon sur la longue voie des luttes sociales en Algérie. Il est le résultat d’un long et patient travail d’investigation, au niveau des archives de la wilaya de Constantine, celles d’Outre-mer, à Aix-en–Provence, de l’annexe de la Bibliothèque Nationale de Versailles, de la Direction et de la Culture de Constantine, de l’Ecole Normale d’Instituteurs de Bouzaréah et de l’Ecole Normale d’Instituteurs de Constantine.

Il s’est intéressé au mouvement ouvrier, dans le nord constantinois. Il nous lègue, une chronique des grèves et luttes syndicales des années 1936-1939. C’est à la fois, « une contribution à la connaissance historique et un vibrant hommage à la classe ouvrière algérienne.» Deux périodes essentielles marquent le mouvement syndical, dans le constantinois : 1919-1920 et 1936- 1938.

C’est ainsi que le mouvement social, a commencé à se manifester, dans l’Est Algérien dès 1919, « les Administrateurs des communes mixtes, les commissaires de police annotaient tous les évènements liés au mouvement social, à l’adhésion politique ou syndicale, à la participation aux grèves et aux manifestations ouvrières etc.» Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans le Département de Constantine, « on assista tant dans les villes que dans les campagnes, au début d’une effervescence dans les milieux ouvriers qui s’accentuera dès l’année 1936, avec l’avènement du projet Violette.» L’auteur ajoute, que « le décret Régnier (1), n’a pas empêché le déclenchement d’un important mouvement de grèves en Algérie.»

Les années 1936-38, ont été le « théâtre de beaucoup de violence.» L’enquête sur le terrain, permet de « reconstituer des faits historiques précis, sur le mouvement de grèves dans le Nord-constantinois.» Au-delà, des remarques liminaires méthodologiques pour approcher le mouvement ouvrier algérien, l’auteur affirme que les luttes syndicales de l’entre-deux guerres, « ont été un soubassement solide, pour la formation des syndicalistes algériens qui rejoindront plus tard, l’UGTA et le FLN.»

L’auteur, cite André Nouschi qui a su montrer le rapport entre « développement urbain et développement de la conscience nationale, entre ville et éducation politique et syndicale (2).» Ainsi, « beaucoup de patriotes de la lutte armée de libération nationale, ont fait bonne école dans le cadre du mouvement ouvrier où la nationalisme a plongé ses racines.» L’ouvrage, cite les grèves du Kouif et de l’Ouenza qui sont « les plus importantes et les plus sanglantes entre les deux guerres, dans l’Est algérien.» L’auteur, dans sa recherche montre, le lien ténu et fort qu’il y a entre mouvement ouvrier et mouvement national.

C’est dans ce contexte marqué par la monté du mouvement social, qu’ « éclate l’une des plus grandes grèves de l’époque coloniale, celle des ouvriers liégeurs de Djidjelli.» La presse locale de l’époque et les rapports de l’administration coloniale se font l’écho de « ces mouvements de grève, durant les mois de juin et juillet 1936 à Alger, dans le secteur du bâtiment, dans le secteur du colonat, au sein des compagnies d’essence et dans les transports urbains.» Le secteur de la métallurgie, « est affecté par le même mouvement.» Des grèves « affectent le port de Bougie où des usines sont occupées par des grévistes.» L’avènement du Front Populaire en France, « pose avec acuité la question du pouvoir d’achat et donc des salaires.» Le 15 juin 1936, trois autres usines avec 580 ouvriers, débraient et occupent les ateliers. Les grévistes (dont 550 indigènes), « sont décidés à ne reprendre le travail qu’après obtention de la semaine de 40 heures et une augmentation de salaires (3).» Des grèves ont abouti, au début de la troisième semaine de juin 1936, obtenant la semaine de 40 heures et des augmentations de salaires. Jusqu’à la fin juillet, la grève continue, à l’usine de liège. Le rapport du Préfet de Constantine, du 5 août 1936, signale des incidents survenus à Bougie le 1er août 1936 (grève de l’usine de la société française du liège(4).

Dans la mine de fer de Timezrit (Soummam Mixte), « il y a eu un incident le 13 août 1936, suite aux grèves le 10, 11 et 12 août où la majorité des ouvriers ont cessé le travail.»(5). Un tableau exhaustif, par ville, par secteur d’activité et par catégorie socioprofessionnelle, donne le nombre de jours de grèves, en Algérie et dans l’Est-Algérien, entre le 2 juillet 1936 et le 17 juillet 1936. La caractéristique de ce mouvement, est la présence importante des villes portuaires. La catégorie, socioprofessionnelle la plus revendicative, est celle des liégeurs. Cette catégorie, va déclencher dans la ville de Djidjelli en juillet 1936, l’une des plus grande grève de l’époque, suivie par celle des dockers.

L’exemple le plus caractéristique du mouvement de grèves, soutenu et animé par des instituteurs syndicalistes, « s’est déroulé durant les années 1936-1938, dans le Nord constantinois.» Djidjelli, port du nord-constantinois, « a été le théâtre de nombreuses grèves, qui ont débuté en 1936.» Les premières grèves « des ouvriers liégeurs, sont brisées par l’intervention brutale de la Garde Mobile» (6). Derrière ces grèves (7) « dont les issues sont parfois violentes, dans les usines Armstrong, Nibouche, Calzada-Lochard et De Fontaine, se trouvent deux instituteurs : Clément Oculi et Larbi Roula.»

A côté, d’autres grèves ont lieu : les dockers, les mineurs, les vendangeurs. Oculi et Roula, « sont mis à l’index par l’administration et les représentants des colons», considérés comme des « agitateurs nationalo-communistes.» Les causes profondes du conflit, ne sont pas strictement d’ordre matériel, «mais recouvrent des revendications à caractère politique, les instituteurs syndicalistes étant en affinité avec la tendance «Libération de l’Algérie (Fédération des Elus, Oulémas, P.C.A.» La grève, va durer trois mois. C’est « la plus longue de l’Algérie coloniale.» Il y a quatre-vingt ouvriers, dans l’usine Calzada-Lochard et cinquante sept ouvriers, dans l’usine De Fontaine. Des heurts, vont avoir lieu et provoquer beaucoup de blessés. Le mouvement « s’organise, les travailleurs occupent les lieux l’instituteur Larbi Roula, contacte un gros commerçant de la ville, pour la fourniture de la semoule et de l’huile, afin de permettre aux grévistes de tenir.» Le patron Lochard, «fait pression sur ce gros commerçant, pour l’inciter à se faire payer.» Larbi Roula, « n’ayant pas suffisamment d’argent, hypothèque sa maison, avec quatre vingt mille francs de dette.» Trois délégués syndicaux, sont arrêtés. Ils vont purger « trois mois et demi de prison, pour avoir revendiqué la journée de huit heures, une augmentation de salaire, des conditions décentes de travail et la reconnaissance du droit syndical.» Le 11 juillet 1936, « le commandant de la garde mobile de Sétif, rassemble les grévistes vers neuf heures et demi et les somme de quitter l’usine au bout d’un quart d’heure.» Les grévistes répondent tous ensemble, « nous ne sortons pas, nous restons jusqu’à la victoire, nous voulons le pain, la liberté ». Des heurts ont lieu, entre les grévistes et la garde mobile. Les dockers, par solidarité avec les grévistes refusent de charger du liège de Monsieur Lochard, président du syndicat patronal et principal artisan de l’échec des revendications ouvrières. Les travailleurs de Bougie, « organisent un meeting au local de l’Union des syndicats cégétistes et décident d’aider les liégeurs en grève de Djidjelli.» La C.A.P. de la section départementale du syndicat national des instituteurs, « réunie à la bourse du Travail de Constantine, le 14 janvier 1937 assure le camarade Roula de sa fraternelle solidarité.»

L’ouvrage, « retrace la résistance active de l’instituteur Roula Larbi qui marque par sa personnalité, le mouvement social dans le nord-constantinois.» Il est nommé, « dès le 7 septembre 1925, comme instituteur stagiaire, puis titulaire le 1er janvier 1926 à Zouitna (Taher mixte) jusqu’au 30 septembre 1930.» Muté à Djidjelli le 23 juin 1930, « il est suspendu de ses fonctions le 12 février 1937 et révoqué le 2 juillet 1938.» Dès son installation à Djidjelli, « il s’intéresse au mouvement syndical et il est très vite l’un des responsables de l’union locale des syndicats de la région".

A plusieurs reprises, « il est dénoncé par le Républicain de Constantine, comme un des principaux agitateurs  «nationalo-communistes » de la région Djidjellienne. Le 17 octobre 1937, « il est candidat sous l’étiquette du Congrès Musulman, au conseil général contre Benkhellaf Abderrahmane dit Ahcène (Fédération des Elus), conseiller sortant. Il recueille 750 voix et est battu par son adversaire.» A partir de juillet 1936, « il est parmi les meneurs des innombrables grèves des liégeurs et des dockers de Djidjelli.» La cour d’appel d’Alger, « le condamne à trois mois de prison et cinq cent francs d’amende, pour infraction à l’article 1 du décret du 30 mars 1935. Incarcéré le 10 mars 1938, libéré le 10 juin 1938, son pourvoi en cassation est rejeté.» De 1934 à 1937, il assure le secrétariat général de la société générale philanthropique «les amis de l’instruction », à Djidjelli. Membre de l’association Médersat El Hayet, durant de longues années. En 1941, il est interné politique au camp de Bossuet (sous Vichy), puis à Aïn Touta et Djenaît Bourezk où il purge près de cinq années d’emprisonnement. En mars 1947, il est candidat au conseil général, sous l’étiquette « Mouvement Nationaliste Indépendant ». Instituteur libre, « interné durant la lutte de libération nationale, il milite pour une Algérie musulmane dès l’indépendance.» Il cesse d’exercer la profession d’instituteur libre en 1977. Il meurt à Jijel, le 16 janvier 1985.

Dans la mémoire collective des habitants de Jijel et sa région, les grèves de 1936-1938, restent vivaces et une vieille chanson que les personnes d’un certain âge connaissent, vient quelquefois rappeler ces douloureux souvenirs qui ont marqué plus d’une génération, dans cette partie du nord-constantinois.

 

*HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER EN ALGERIE. Grèves et luttes

syndicales à Djidjelli (Jijel et sa région 1936-1939).

SEKFALI Abderrahim.

Editions El Almaïa. 2013.

143 Pages.

300 DA.

 

NOTES

1. Un décret du 30 mars 1935, dit décret Régnier réprime les désordres, les manifestations, la résistance passive ou active contre l’application des lois, règlements ou ordre de l’autorité publique.

2. Nouschi (André). Le sens de certains chiffres. Croissance urbaine et vie politique en Algérie (1926-1936). Etudes maghrébines. Mélanges. C.A JULIEN. Paris P.U.F. 1964.

3.La Dépêche algérienne, 16 juin 1936.

4. Rapport du Préfet de Constantine du 5 août 1936. Archives d’Outre-mer. Aix-

en-Provence 15 GI

5. Rapport du Préfet de Constantine du 13 août 1936. Archives d’Outre-mer. Aix-en-Provence 15 GI

6. Le réveil national de Djidjelli, 17 juillet 1936 et enquête auprès des anciens ouvriers syndicalistes.

7. La Dépêche de Constantine, 8 juillet 1936, 11 juillet 1936.

 

Source : Libre-Algérie

Lire aussi l'article paru en juin 2011: Jijel : deux instituteurs au cœur des luttes ouvrières

1936-1939. Jijel à la pointe du mouvement social

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