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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"J’ose espérer que les deux camps feront preuve d’un peu plus de pragmatisme au vu des urgences internes et internationales ; que l’Etat se départira de sa morgue méprisante habituelle et se démarquera des intérêts étroits de ses soutiens mercantiles ; et que, de leur côté, les oppositions se crispent moins sur les dogmes de leur doxa et œuvrent à jeter des passerelles utiles en préparant, patiemment, les grands rendez-vous politiques à venir".
 

«Pour un pacte patriotique de soutien à l’ANP»

Propos recueillis par Mokhtar Benzaki, 30 mars 2016

La crise économique, la situation sécuritaire aussi bien aux plans intérieur qu’extérieur, les confrontations entre partis majoritaires et opposition sont au centre des préoccupations de nombre d’observateurs. Badr’Eddine Mili, en analyste éprouvé, se penche également sur ces dossiers en y apportant une lecture précise et en proposant des pistes de dépassement de certains clivages.

Le Soir d’Algérie : Les autorités officielles ainsi que la plupart des observateurs nationaux et étrangers décrivent la situation dans la région du Maghreb et du Sahel, comme alarmante quand l’opposition politique algérienne met en garde contre «l’alarmisme» du gouvernement assimilé à un chantage destiné à masquer la volonté du régime en place de perdurer aux commandes de l’Etat. De quel côté penche votre analyse ?
Badr’Eddine Mili : Ni d’un côté ni de l’autre. La situation qui prévaut dans la profondeur stratégique de l’Algérie est sérieuse et préoccupante. Politiquement, économiquement et sécuritairement. Les signaux d’alerte qui encombrent le tableau de bord du gouvernement ne sont pas pour rassurer. Ils suscitent des inquiétudes qui vont crescendo. Dire, à cet égard, que l’Algérie est proche de l’œil du cyclone n’est pas une vue de l’esprit.
C’est le constat tiré de données concrètes qui n’ont rien à voir avec l’alarmisme. Quand vous avez à vos frontières une Libye plongée dans le chaos total ; la Tunisie assaillie massivement ; le Maroc de plus en plus arrogant ; la paix civile remise en cause, quotidiennement, au Mali et les arrières stratégiques sahéliens ébranlés par des opérations terroristes, à grande échelle, il n’y a pas de quoi pavoiser. Si, en plus, les Etats-Unis recommandent à leurs ressortissants d’éviter de se rendre en Algérie ; si l’Allemagne s’emploie à expulser, manu militari, les « demandeurs d’asile » algériens et si Solanas, l’ex-secrétaire général de l’OTAN, se met de la partie en déclarant le pays infréquentable, appuyé par les articles incendiaires du Figaro, du Parisien et du Financial Times, sans parler de la presse saoudienne, il y a comme un encerclement dans l’air qui ne dit pas son nom et qui vise à isoler le pays dans le but de le dessaisir de ses derniers remparts souverains, à la faveur d’une conjoncture de réduction des ressources financières souhaitée par certains milieux algériens et étrangers comme annonciatrice d’une banqueroute.

Le gouvernement algérien semble, pourtant, bien noté par la France et les Etats-Unis qui lui renouvellent, régulièrement, leur appui, qualifiant sa politique, notamment sécuritaire, d’exemplaire…
Il ne faut pas trop se fier aux apparences. Dans la politique mondiale des grandes puissances occidentales, il y a deux scènes : la scène virtuelle où se tiennent les grandes messes de la coopération, de la concorde et de la défense des droits de l’Homme, copieusement arrosées de larmes de crocodile et gratifiées, à intervalles réguliers, de satisfecit convenus qui ne coûtent pas cher. Et puis, il y a l’autre, la réelle, celle de la force brutale et de la diplomatie secrète qui défendent, sans états d’âme, des intérêts économiques et stratégiques non négociables.
Dans la situation délicate que traverse l’Algérie, les Etats capitalistes occidentaux poursuivent la réalisation de quatre objectifs principaux :
1) freiner le développement indépendant du pays pour qu’il ne constitue pas un précédent dangereux comme il le fut sous le mandat du Président Boumediène ;
2) mettre sous la tutelle de leurs entreprises le potentiel national en brisant la règle du 51/49 sous prétexte de mondialisation ;
3) replonger l’économie dans l’ornière de l’endettement ainsi que l’exige, impudemment, à partir d’Alger, sans être remis à sa place, le représentant du FMI qui traîne, soit dit en passant, une créance algérienne de 5 milliards de dollars ;
4) pousser le gouvernement à dénoncer son pacte stratégique avec la Russie et à réviser, subséquemment, ses positions sur la Palestine, la Syrie, l’Iran, le Liban du Hizbollah parce que les Américains, les Français et les monarchies du Golfe estiment que la puissance de feu de l’Armée nationale populaire est un facteur de déséquilibre, face au Maroc, et que l’arc chiite, en formation, ne devrait, en aucun cas, bénéficier de l’appui d’une pièce maîtresse du calibre de l’Algérie, d’où des pressions de plus en plus récurrentes et de plus en plus contraignantes.

La riposte de l’Etat algérien vous semble-t-elle, à ce stade de l’évolution des événements, à la hauteur des menaces ou en deçà des attentes de la Nation et de la classe politique ?
Sous un certain rapport, vu du côté de l’ANP et de la diplomatie conduite avec talent, fermeté et surtout un réalisme et un sens de l’équilibre respectables, la réaction de l’Etat algérien donne l’impression, pour le moment, de répondre aux exigences de la situation. La visite de Serguei Lavrov a renforcé le pacte stratégique algéro-russe et l’Algérie n’a pas renié ses engagements sur la Libye, la Tunisie, le Sahara occidental, la Palestine, la Syrie et le Yémen et a porté la contradiction à l’Arabie Saoudite sur le statut du Hizbollah. Ce qui n’est pas rien quand on connaît le rapport de force dominant au sein de la Ligue des Etats arabes. La même constance est observée sur le dossier de la révision des accords désavantageux conclus avec l’Union européenne. Il s’agit, là, d’une démarche souverainiste demeurée fidèle aux principes intangibles de l’Etat algérien, depuis la reconquête de son indépendance. Une démarche qui souffre, néanmoins, du parasitage provoqué par les initiatives et les déclarations des segments du pouvoir parallèle qui lui sont opposés et dont le plus clair est inspiré par les firmes internationales et les services de renseignement étrangers, intéressés, au plus haut point, par le désarmement politique, économique et militaire de l’Algérie.

Qu’y a-t-il, alors, à entreprendre ou à proposer qui ne l’ait été déjà, par le gouvernement ?
Un projet simple et complexe, à la fois, qui aurait dû être enclenché, il y a une quinzaine d’années, alors que tout était à portée de main, c'est-à-dire la conception et la mise en œuvre d’un grand programme politico-économique national qui, dans un contexte de confiance populaire retrouvée, aurait entraîné l’adhésion des corps les plus homogènes et les plus volontaires de la société. A la place, on a eu droit à une gouvernance autoritariste décalée et à des politiques palliatives, populistes, de peu de consistance, pour la plupart, empruntées à des schémas préconisés par le gouvernement Rocard acculé, dans les années 80, à préserver le modèle français de solidarité sociale des effets de la loi d’airain imposée par le capitalisme financier international qui avait fait une entrée fracassante sur la scène économique européenne. La différence est que si la France qui occupait le 4e rang des puissances industrielles, au monde, pouvait se le permettre, l’Algérie, en voie de développement, non !

Est-ce à dire qu’il est trop tard pour amorcer un redressement du système économique algérien, dans des délais rapprochés ?
Cela sera difficile parce qu’un projet aussi ambitieux demande du temps, de la volonté, des moyens financiers considérables, une marge de manœuvre internationale confortable et une paix sociale durable, ce que, malheureusement, l’Algérie ne possède plus ou ne maîtrise plus, en cette conjoncture d’indigence et d’hostilité extrêmes. Il existe, cependant, un moyen d’en sortir et de partager, équitablement, le fardeau de la crise. Ce moyen est, essentiellement politique. L’Etat a toute la latitude – même si les réflexes qui le muent restent méfiants et exclusifs – de lancer une grande initiative qui rassemblerait «majorité», «opposition» et mouvement de la société civile représentatifs des grandes tendances de la société, sous l’égide d’un pacte patriotique de soutien à l’ANP qui fixerait et définirait le rôle et les prérogatives de chacun dans l’esprit d’ouverture auquel, d’ailleurs, incite la Constitution révisée. Ce qui, dans un Etat respectueux de l’intérêt supérieur de ses citoyens, devrait se traduire par la formation d’un gouvernement d’union nationale sur la base d’un programme de salut en soutien à l’action de l’ANP qui a besoin d’un arrière puissant, uni, prêt à toute éventualité.
Dans l’état actuel des choses, c'est-à-dire une suspicion générale vis-à-vis de l’autorité et une autonomisation de plus en plus manifeste de la société, les élections ne seront d’aucun secours, l’opinion s’étant vaccinée contre l’urne jusqu’à preuve du contraire : la répudiation de la fraude et l’élimination (est-elle possible ?) du magma corrompu et corruptible formé par la clientèle activiste des appareils politiques, administratifs et syndicaux officiels. Les organisateurs des consultations législatives de 2017 devraient commencer à réfléchir, sérieusement, à cette problématique. Il ne suffit, donc, pas de décréter la constitution «d’un rempart national» qui ne regroupera – pour la simple parade – (en l’absence du RND) que les partis privilégiés et leurs sous-traitants, ce qui n’ajoutera, au mieux, que de la division à la division et de l’affrontement à l’affrontement.
Les Algériens sont aujourd’hui trop conscients pour laisser leur intelligence être insultée par la vulgate d’une démocratie discursive aux effets plus crisogènes que curatifs. En face, les choses ne vont pas mieux. Les oppositions réunies sous le sigle de la CNLTD qui tentent de recoller leurs morceaux au moyen de compositions idéologiques compromettantes, n’arrivent pas à faire émerger un centre dirigeant capable de mobiliser et de combler le déficit de crédit dû à la difficulté qu’elles éprouvent de passer du stade de la fiction à celui de la réalité. Elles sont, de ce fait, interpellées par l’opinion qui place, en elles, certains de ses espoirs, à l’effet de bannir les querelles de leadership en leur sein, et de proposer un cap plus clair et plus consistant que les slogans et les effets de manche sans impact sur le quotidien des citoyens.

L’aire de l’insécurité s’est élargie, ces derniers mois, à la rive Nord de la Méditerranée, frappée, de plein fouet, par le djihadisme. Quelle incidence cette dégradation pourrait-elle avoir sur l’Algérie ?
Cette dégradation était prévisible. Les Etats, actuellement, ciblés avaient été alertés, en temps voulu, et invités à plus de prudence et de circonspection dans leur action internationale. En allant s’immiscer dans les affaires intérieures d’Etats se trouvant à mille lieues de leurs territoires ; en armant les forces entrées en guerre contre les Etats nationaux du Maghreb et du Proche-Orient, et en banalisant l’islamophobie ainsi que le fait, en ce moment, Donald Trump, ils devraient se douter qu’ils s’exposaient, inévitablement, à la mésaventure de l’arroseur arrosé. S’ils avaient laissé les Etats souverains régler leurs problèmes internes en dehors de toute interférence, s’ils s’étaient occupé à combattre le terrorisme au lieu de l’attiser et de tenir un double langage et s’ils avaient apporté aux problèmes de leurs jeunes ressortissants le traitement qui les aurait arrachés aux griffes des commanditaires auxquels ils décernent, aujourd’hui la légion d’honneur, ils n’en seraient pas là à contempler le triomphe de Bachar Al-Assad et à faire, contrits, le profil bas, comme celui que Bernard Henri Lévy montrait, cette semaine, sur les plateaux de télévision.
Dans ces circonstances, il est vrai très éprouvantes pour eux, ils gagneraient beaucoup à adopter des positions plus réalistes sur l’avenir du Maghreb ( Sahara occidental compris) et du Proche-Orient et à encourager la recherche de solutions consensuelles et pacifiques entre les parties en conflit.

Vous me demandez les possibles incidences que cette escalade pourrait avoir sur l’Algérie, je vous dirai que 1) les thèses défendues depuis 1991 par l’Algérie sur le terrorisme intégriste sont, désormais, définitivement validées et ne souffriront plus aucune contestation et que 2) l’Algérie se retrouve dans la position, enviée, du seul pays de la région où la sécurité est assurée, la récidive d’une nouvelle décennie rouge étant tenue pour plus qu’improbable, hormis une implication forcée dans une guerre dissuasive aux frontières, une aventure dont les suites seraient incalculables.
La reproduction des épreuves des années 1990 est donc à écarter parce que le peuple algérien a développé une immunité puisée dans des consensus établis, au coup par coup et à la base, qui le prémunissent contre toute mauvaise surprise. C’est peut-être là qu’il faudrait chercher la force morale dont l’ANP a besoin, quelque chose qui ressemble aux prémices d’une politique autrement pensée, vécue et pratiquée ; en tous les cas, plus efficace que le pathos des prêches officiels que l’on nous ressert à la prière du vendredi et qui nous rappellent de mauvais souvenirs.

L’économie, la politique et la sécurité étant indissociables, comment voyez-vous, sous cet angle, l’avenir, à court terme, de l’Algérie ?
En dehors du fait que le gouvernement devrait reconnaître, par obligation morale et pédagogique, ses erreurs passées qui, par imprévision et improvisation, ont fourvoyé le pays dans cette passe critique, il faudrait, avant qu’il ne cède, de son propre chef, la place à une autre composante ministérielle moins timorée et plus offensive, qu’il ait le courage de contrer les incursions des milieux affairistes prébendiers dans ses territoires et d’accentuer, à l’international, la ligne de défense souverainiste, la condition indispensable à la poursuite du développement, sous d’autres auspices, par les grands travaux, la redensification du tissu industriel et la réhabilitation de l’agriculture, le terrain sur lequel les Algériens viennent de démontrer, dans le Sud et le Grand Sud, leurs capacités productrices volontaristes, au sens positif du terme.
La santé, l’éducation, le logement – le point fort des politiques publiques actuelles – l’économie intelligente devraient, eux aussi, trouver dans les projections futures une place plus large qui ne manquera, certainement, pas de faire appel au potentiel de production et de formation détenu par l’armée.
Enfin, et j’en terminerai par là, le recours à l’endettement, si jamais l’option était recyclée, serait mortifère pour le pays et plongera, de nouveau, l’économie dans les années de disette de la fin du siècle dernier. D’ailleurs, comment le gouvernement actuel pouvait-il oser l’envisager après avoir glorifié, à l’envi, la décision du président de la République d’y avoir mis un terme, une contradiction, absolument, ahurissante. Ce gouvernement serait plus inspiré de couper les vannes aux barons de l’informel, au lieu de les courtiser, s’il souhaite, sincèrement, combler les manques à gagner induits par la baisse des revenus pétroliers.
De toutes les façons, en ce printemps 2016, les cartes sont en train d’être rebattues et le plus souhaitable serait qu’il en découlerait un résultat qui romprait l’encerclement du pays et réglerait, dans des conditions apaisées et acceptables, toutes les questions politiques et économiques en suspens, y compris celle de la succession.

Vous êtes, donc, optimiste…
Non, je ne suis pas optimiste, je suis réaliste. Que «le bloc FLN» et la coalition des oppositions de la CNLTD battent, séparément, le rappel de leurs troupes, dans des rassemblements tenus le même jour, m’inspirent un sentiment mitigé, positif parce que c’est là un signe de débat pluraliste que l’Histoire politique contemporaine de l’Algérie enregistre, à cette échelle, pour la première fois ; négatif parce que ce cloisonnement opéré derrière des forteresses idéologiques et d’intérêts n’est pas bon pour la cohésion de la société et encore moins pour ce fameux «front intérieur» qui se fissure plus qu’il ne cimente.
J’ose espérer que les deux camps feront preuve d’un peu plus de pragmatisme au vu des urgences internes et internationales ; que l’Etat se départira de sa morgue méprisante habituelle et se démarquera des intérêts étroits de ses soutiens mercantiles ; et que, de leur côté, les oppositions se crispent moins sur les dogmes de leur doxa et œuvrent à jeter des passerelles utiles en préparant, patiemment, les grands rendez-vous politiques à venir.
La meilleure manière, d’une part comme de l’autre, de présenter à l’arrière de l’ANP, un peuple soudé, déterminé et solidaire car, s’il n y a pas d’unité de rang au sein du peuple, les forces ennemies n’auraient aucune peine à franchir les lignes rouges en profitant des brèches ouvertes. C’est d’une logique implacable. L’union derrière l’ANP, pour la défense du territoire, des valeurs de la République, de la mémoire et de l’Histoire et par l’inscription de la société dans une perspective démocratique inéluctable, serait la réponse la plus ferme à opposer aux adversaires de la Révolution et de l’Etat national algériens. Le peuple l’a montré, l’année dernière, à travers l’élan qui le souleva, aux côtés de l’armée, à la suite du massacre par des terroristes de plusieurs soldats, la veille des fêtes de l’Aïd ; un élan renouvelé, cette fois aussi, avec autant d’ampleur, après le crash de l’hélicoptère qui coûta, à Reggane, la vie à douze de ses membres.

 

Source: Le Soir d'Algérie

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