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Publié par Saoudi Abdelaziz

Alain Badiou. DR

Alain Badiou. DR

Après Paris en novembre, le terrorisme vient de frapper spéctaculairement la capitale de l'Union européenne. Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, le philosophe Alain Badiou avait publié un remarquable essai intitulé "Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre". Une approche géopolitique indispensable dont nous proposons la conclusion.

 

ALAIN BADIOU : "NOTRE MAL VIENT DE PLUS LOIN"

 

 

(...) C’est quand même terrible de considérer que la défaite révolutionnaire a été telle que nous ne sommes même pas en état d’avoir mentalement une représentation mondialisée des problèmes, alors que nos adversaires immédiats l’ont conquise depuis longtemps.

Et ils l’ont conquise au détriment justement de tout ce qu’étaient les protections étatiques. Alors il faut qu’à notre tour, nous ayons la force de nous désintéresser partiellement de l’État lui-même, en tout cas de l’État tel qu’il est. Ne votons plus ! N’accordons aucune importance aux proclamations mensongères et vaines de nos gouvernants ! Retirons-nous ailleurs, dans les lieux où séjourne, indistincte souvent, mais réelle toujours, la volonté populaire. Parce que l’État, c’est ce qui vient quand « France » ne veut plus dire grand-chose. C’est alors que l’État nous convoque, comme il le fait aujourd’hui. Mais nous savons, nous, que l’État, toutes tendances confondues, n’est en ce moment qu’un agent de la nouvelle séquence mondialisée du capital.

Il y a certes une contradiction entre le destin fasciste et criminel de la frustration d’un côté, et le développement mondial du capitalisme et de son support de masse, la classe moyenne. Il y a une contradiction meurtrière, on le voit bien. Cependant, c’est une contradiction subjective interne au capitalisme lui-même. Ce n’est pas une contradiction entre le Bien et le Mal. Ce n’est pas une contradiction entre les valeurs de la Civilisation et la Barbarie.

C’est une espèce de torsion interne qui fait que se retourne contre l’Occident toute une partie de son impuissance. Son impuissance quand il s’agit de créer un espace subjectif habitable pour l’ensemble de la jeunesse du monde.

Ça n’excuse rien, ça n’excuse aucun crime. Le fascisme sous toute ses formes est une horreur. Mais il faut bien comprendre que cette contradiction-là, la contradiction entre le nihilisme meurtrier des fascistes et le déploiement impérial destructeur et vide du capitalisme mondialisé, nous ne pouvons et ne devons pas en devenir les agents. Dans aucune de nos déterminations les plus essentielles nous ne pouvons nous laisser structurer par cette contradiction-là.

Ce dont nous souffrons, c’est de l’absence à échelle mondiale d’une politique qui serait disjointe de toute intériorité au capitalisme. C’est l’absence à échelle mondiale de cette politique qui fait qu’apparaît et se crée une jeunesse fasciste. Ce n’est pas la jeunesse fasciste, le banditisme et la religion qui créent l’absence d’une politique d’émancipation apte à construire sa propre vision et à définir ses propres pratiques. C’est l’absence de cette politique qui crée la possibilité du fascisme, du banditisme et des hallucinations religieuses.

Je pense alors à la tragédie de Phèdre, la pièce de Racine, quand Phèdre dit, au moment où elle doit avouer son amour qui à ses propres yeux est un amour criminel : « Mon mal vient de plus loin ». Nous pouvons dire aussi que notre mal vient de plus loin que l’immigration, que l’Islam, que le Moyen Orient dévasté, que l’Afrique soumise au pillage… Notre mal vient de l’échec historique du communisme. Donc il vient de loin, en effet.

Par « communisme », j’entends simplement le nom, le nom historique qui a été donné à une pensée stratégique disjointe de la structure capitaliste hégémonique.

Cet échec a été scellé probablement dès le milieu des années 70 du dernier siècle. Et c’est pour ça que la périodisation que nous proposons ici commence aux années 80, quand commencent à se faire sentir, sous la forme d’une énergie neuve du capitalisme, les effets délétères de l’échec.

Nous en sommes où aujourd’hui ? Il existe des expériences locales, il existe des convictions, je ne dis pas qu’il n’y a rien. Il existe toute une série de choses qui doivent être irriguées par une pensée neuve. Et il y a aussi une représentation très claire des forces disponibles. Il y a un prolétariat nomade venu des zones les plus dévastées. Ce prolétariat nomade est très fortement internationalisé, déjà, et dans la terre entière. Nombre d’ouvriers en Corée sont largement népalais, ou venus du Bangladesh, tout comme une masse d’ouvriers ici sont venus du Maroc ou du Mali… Il y a cet énorme prolétariat nomade, qui constitue une avant-garde virtuelle de la masse gigantesque des gens dont l’existence, dans le monde tel qu’il est, n’est pas prise en compte.

Il y a quand même aussi des intellectuels, des gens de la classe moyenne, y compris occidentale, qui sont disponibles pour cette pensée neuve, qui la portent ou essaient de la porter. Tout le problème est qu’ils se lient au prolétariat nomade, qu’ils aillent le voir, le consulter, parler avec lui. Il ne naît de pensée neuve en politique que dans des alliances inattendues, dans des alliances improbables. Dans des trajets et des rencontres égalitaires.

Et puis, il y a une jeunesse… Il y a une jeunesse, qui, pour les raisons que j’ai dites, lorsqu’elle arrive au bord du monde, se demande ce que ce monde lui propose. Et elle n’a peut-être pas envie de s’incruster dans l’une des trois figures que j’ai appelées typiques. Elle n’a peut-être pas envie d’entonner le chant de la gloire de l’occident ; elle n’a peut-être pas envie d’être animée par un désir de cette gloire et de tenter d’y installer son destin ; et elle n’a peut-être pas envie non plus d’être dans le nihilisme meurtrier. Tant qu’une proposition stratégique autre ne lui sera pas faite, elle restera dans une désorientation essentielle.

Le capitalisme est une machine à désorienter les sujets, dès lors qu’ils ne se résignent pas à s’installer simplement dans la vacuité du binôme consommateur / salarié.

Et s’il y a cette proposition, s’il y a cette irrigation par une pensée neuve, ce sera cela qui viendra à bout du fascisme contemporain. Ce ne sera pas les sordides guerres de l’État, qui ne nous promettent rien de bon. Ce sera la capacité de résorber, d’annuler la fascisation rampante, parce quelque chose d’autre sera proposé. Nous créerons une quatrième figure subjective typique, celle qui veut passer outre la domination du capitalisme mondialisé sans jamais s’installer dans le nihilisme, cet avatar meurtrier du désir d’occident. C’est cela qui est essentiel. Et pour cela, il faut que se créent des alliances particulières, il faut penser à une autre échelle.

Il faut que les intellectuels, les différentes composantes de la jeunesse, soient organiquement liées, par des expériences d’abord locales puis plus générales, peu importe, au point où nous en sommes, l’échelle des choses. Mais que des jeunes de toutes provenance, que des intellectuels, fassent un geste, fassent un trajet, fassent un pas vers le prolétariat nomade.

Il y a une urgence, mais une urgence stratégique, proposée à tous. C’est un travail, et qui est un travail pour tout le monde. C’est un travail de la pensée, c’est aussi le travail, le trajet, d’aller voir qui est cet autre dont on vous parle, qui il est vraiment, de recueillir sa pensée, ses idées, sa vision des choses et de l’inscrire, lui, et vous en même temps, dans une vision stratégique du destin de l’humanité, qui essaiera de faire que l’histoire de l’humanité oblique, change de direction, s’arrache au malheur opaque où en ce moment elle s’enfonce.

Je suis d’un optimisme inébranlable, n’est-ce pas, donc je pense que c’est ce qui se fera. 
Mais le temps presse. Le temps presse…"

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