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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"Les révolutions dites « arabes » ne sont pas un échec. Sauf si on confond Histoire et road-movie". Ce matin, Kamal Daoud s'en prend à la "mauvaise foi" de ceux qui voient dans les soulèvements populaires "un mal plus grand que la dictature". Il se démarque d'"une vision « médiatique » qui n'a rien à voir avec les processus longs et inhumains des évolutions historiques des pays et des peuples (...). Les révolutions dans les pays dits "arabes" sont pourtant un processus, pas un film ni un conte".

Je veux que les révolutions soient un échec parce que...

Par Kamel Daoud, le 27 janvier 2016

Il y a comme un délice intellectuel à annoncer la mort des révolutions dans les pays dits « arabes ». S'y mêle le verdict de l'impossibilité culturelle énoncé en Occident sur les géographies du Sud, et ce fatalisme laïc des élites du Sud quand elles se regardent à travers l'affect ou le présent. On dissèquera donc, avec consternation sophistiquée, le cas égyptien, syrien ou libyen. On y tracera la distance entre l'espoir fou des premiers jours et les retournements décevants cinq ans après. Et dans les deux visions, celle de l'Occident comme celle des descendants angoissés des décolonisations, on opère par recours à quelques jugements occultés et par référence à une vision simpliste de l'histoire.

Car, dans ces verdicts des échecs, il est supposé d'abord que les révolutions soient, en fin de compte, un mal plus grand que la dictature au vu des actualités sanguinaires. Ce qui est de mauvaise foi. On oublie en effet que ce qui est mal, c'est ce qui rend une révolution inévitable, pas la révolution elle-même. Si les gens étaient libres, heureux et vivant dans un pays de justice, qu'est-ce qui les pousserait à sortir crier et réclamer ? On oublie que le hold-up des islamistes n'a été possible que parce que les islamistes sont les enfants gâtés des dictatures. Et que vider le palais des dictateurs ne suffit pas tant qu'on n'a pas le courage des révolutions des sexes, des dieux et des idées.

Il est aussi supposé que les révolutions doivent fournir, dans nos géographies, leur fruit dans l'immédiat; une vision fast-food du changement, mode IKEA pour démocraties. Ailleurs, on demande à la révolution d'être un arbre qui promet des fruits dans une génération et chez nous, un haricot magique qui doit pousser le soir. Aux gens du Sud, il est demandé de conclure la révolte par la démocratie dans le délai des jours ouvrables de la semaine, ce qu'on ne demande pas à ce processus au Nord.

L'échec des révolutions est un constat qui part d'une vision presque scolaire de l'histoire; on la suppose à la manière d'un blockbuster hollywoodien : rupture d'équilibres, quête, obstacles, confrontation puis victoire et bonheur et beaucoup d'enfants. Une vision « médiatique » qui n'a rien à voir avec les processus longs et inhumains des évolutions historiques des pays et des peuples. Parce que l'homme a parfois horreur du sang; il croit que l'histoire évolue avec les mêmes sensibilités.

Le constat d'échec part aussi d'une vision d'autodénigrement, de scepticisme conceptualisé : le scepticisme du Nord est reproduit comme ricanement sur soi au Sud. Les révolutions, puisqu'elles ne correspondent pas au romantisme, sont donc un échec. Beaucoup au Sud s'empressent, avec un acharnement qui en dit long sur la psychologie, à conclure aux déboires comme par assouvissements, par rancune, par dénigrement, par envie de justifier une vision de tristesse.

Ces révolutions sont ratées parce qu'elles ne correspondent pas à mes désirs, à ma vision, parce que je ne suis ni le père ni le tuteur et parce que cela me dédouane, conforte ma position assise qui colle mon malheur aux autres.

On annonce aussi l'échec des révolutions parce qu'on confond échelle de vie et échelle des pays : puisqu'une révolution n'apporte pas ses fruits à l'échelle d'une vie, donc elle est un échec. Alors que le calcul d'âge d'une histoire nationale se soucie si peu de nos respirations en vrac.

Ces révolutions sont conclues comme des échecs aussi pour mieux prouver ma vision d'une histoire de complot, de théorie de conspiration de l'Occident, de néocolonialisme occultes. Leur échec est la preuve qu'elles sont « importées », fabriquées par la CIA et le Mossad. Conclure, chaque an, au désastre des révolutions permet de valider l'idée que les changements et les efforts sont mauvais et que nos sorts tristes ne sont pas nos torts en premier.

Les révolutions dans les pays dits « arabes » sont pourtant un processus, pas un film ni un conte. Elles sont un mouvement qui n'est pas humain ou à l'échelle de nos douleurs. Ce mouvement dévore, broie mais est irréversible. Il peut se conclure mais jamais définitivement; il avance mais pas là où on le filme. C'est quelque chose qui, au-delà de Bien et Mal, ne se résume pas à nos affects et nos douleurs.

Les révolutions dites « arabes » ne sont pas un échec. Sauf si on confond Histoire et road-movie. Elles sont tragiques et désastreuses pour nos foyers et nos vies, mais elles sont irréversibles.

Source: Le Quotidien d'Oran

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