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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Le blogueur vient de prendre connaissance, avec retard, de cette interview de Lahouari Addi, professeur de sociologie à l’Institut d’études politiques de Lyon, et s'empresse de la diffuser, car il y a toujours quelque chose de bon à prendre chez ce chercheur, souvent iconoclaste. Réalisée par le journaliste Ramdani Boualem, l'interview a été refusée par le quotidien El Khabar, puis finalement publiée sur le site Algérie Watch, sous le titre : « Bouteflika n’a pas mis à la retraite Tewfik Médiène et il n’est pas sûr qu’il soit au courant de ce départ à la retraite ».

Algeria-Watch, 9 janvier 2016

Vous avez écrit dans votre article « La chute de ‘Rab Dzaïr’, le dieu d'Alger, une victoire de l'Armée algérienne" paru dans Orient XXI (30 Septembre 2015) que les dernières restructurations du DRS sont une affaire interne à l’armée et qu’elles ont été menées par l’Etat-major. Ce n’est pas l’avis de plusieurs observateurs de la scène algérienne.

Lahouari Addi. J’aurai souhaité qu’un journal national mette cet article à la connaissance du public algérien. Je pense qu’il apporte des éléments d’analyse sur les relations entre l’Etat-Major, le DRS et la présidence. Je vais le résumer en quelques mots. Suite à la violence politique qui a suivi l’annulation des élections en janvier 1992 remportées par le FIS, l’Etat-Major a donné les pleins pouvoirs au DRS pour neutraliser les islamistes et mettre fin au terrorisme. Au cours de ces années 1990, le DRS a pris une importance politique énorme au point où il a connu trois dérives qui portaient atteinte à la crédibilité du régime.

1. Le DRS était devenu trop visible, ce qui contrariait les chefs militaires. La règle en Algérie est que l’armée n’est pas impliquée dans la politique.

2. Etant au-dessus de la justice, beaucoup d’officiers du DRS se sont enrichis par la corruption.

3. La manipulation des islamistes a été si loin que des puissances occidentales ont demandé aux autorités de mettre de l’ordre dans les services secrets algériens.

Vous avez fait l’impasse sur les luttes de clans et sur le régionalisme. Certains parlent d’un clan kabyle contre le groupe de Tlemcen.

Tout ceci fait partie de la propagande pour éloigner le regard sur les véritables enjeux. Le système politique algérien ne fonctionne pas au régionalisme. Pour deux raisons. D’abord parce que le tissu social algérien est homogène. Les citadins kabyles de Bejaia vivent comme les citadins Tlemcéniens et les paysans kabyles vivent comme les paysans de la région de Tlemcen. Ensuite, la lutte anticoloniale a laissé dans la culture politique des Algériens la conscience de l’unité nationale. Ceci n’empêche pas qu’un officier supérieur aide un cousin à acquérir un terrain ou un appartement. Comme le pays n’est pas une démocratie, les individus utilisent le régionalisme pour avoir des faveurs dans leurs propres intérêts et non dans l’intérêt de la région.

Comment expliquez-vous la mise à la retraite du général Tewfik par le président Bouteflika ?

Bouteflika n’a pas mis à la retraite Tewfik Médiène et il n’est pas sûr qu’il soit au courant de ce départ à la retraite. Son état de santé est tel qu’il ne prend aucune décision importante ou non. Le président ne parle pas, n’entend pas, et ne sait pas quel jour on est. C’est la raison pour laquelle les décideurs ont refusé qu’il reçoive le groupe des 19. Ceci est une preuve supplémentaire que le système fonctionne sans président. L’Etat algérien est dirigé par des fonctionnaires désignés par l’armée.

Beaucoup de personnes pensent que Bouteflika a affaiblit le DRS, donc l’armée, pour imposer son clan issu de Tlemcen.

Ceci est de la propagande pour cacher la réalité. D’abord le DRS n’est pas l’armée. C’est un service de l’armée comme l’est la logistique ou les transmissions. Ensuite, si l’opinion apprenait pourquoi le général Hassan a été arrêté, elle ne comprendrait pas la clémence du verdict. Ce jugement fait partie d’un compromis pour ne pas remonter d’autres affaires. Tewfik Médiène part à la retraite, Hassan sera gracié après six mois de détention et les dossiers seront refermés. Comme l’Algérie n’a pas de régime démocratique ni un Etat de droit, l’information est censurée. Il est interdit de faire de la politique en Algérie et de se mêler des affaires de l’Etat. C’est ce qui explique que l’opinion ne sait pas pourquoi les généraux Hassan, Belhadid et Mejdoub ont été arrêtés.

Quelle lecture faites-vous de la lettre du général Tewfik Médiène ?

Il a cherché à se justifier et à défendre le général Hassan qui était sous ses ordres. J’ai été étonné qu’il ne défende pas le bilan du DRS. Il s’est limité à défendre un subordonné dont on dit par ailleurs que c’est son beau-frère. C’est pathétique. L’histoire sera sévère avec Tewfik Médiène qui porte une lourde responsabilité dans une crise qui a coûté 200 000 morts. Il devrait écrire ses mémoires et dire la vérité pour que les prochaines générations d’officiers ne fassent pas les mêmes erreurs tragiques.

Beaucoup d’Algériens ont une opinion contraire et pensent que le DRS et Tewfik Médiène ont sauvé le pays du péril terroriste. Certains observateurs estiment que Bouteflika (ou l’Etat-major selon vous) ont été ingrats vis-à-vis du DRS qui a sauvé l’Algérie du péril islamiste.

Il y a en effet des articles dans la presse qui font l’éloge du DRS en soulignant qu’il a sauvé l’Algérie. Ils sont écrits par les civils employés par le DRS. Mais regardons les faits. Le DRS est un service de l’Etat dont la mission est de protéger le pays et les Algériens. Or il y a eu 200 000 morts ; cela signifie qu’il a échoué. Avec des officiers compétents, la crise aurait duré un ou deux ans avec un bilan de 2000 ou 3000 morts, ce qui serait lourd. Kasdi Merbah avait un plan pour arrêter le conflit. Il fait partie des 200 000 morts. La rencontre de Sant’Egidio a été sabordée par le DRS. Les futurs historiens seront sévères pour le DRS. Par ailleurs, il y a des terroristes comme Droudkel et Belmokhtar qui assassinent depuis 15 ans. Quelle conclusion faut-il en tirer ? Soit le DRS est incompétent, soit il est complice avec les terroristes. Savez-vous que l’espérance de vie d’un maquisard de l’ALN au nord du pays était de deux ans, malgré l’appui de 99% de la population ? Comment se fait-il que Droudkel et Belmokhtar tuent depuis 15 ans sans être neutralisés ? Le DRS a sauvé l’Algérie ? Posez la question aux familles des 200 000 morts parmi lesquels il y a des milliers de militaires, gendarmes et policiers. Puisque nous ne respectons pas les vivants, respectons au moins nos morts.

Vous parlez souvent de la logique du système politique algérien. Quelle est cette logique ?

Le système politique algérien a sa propre logique qui provient de l’histoire du pays. C’est l’ALN qui a créé l’Etat national, et l’ANP a voulu que cet Etat soit au service du peuple. Elle a interdit la politique pour empêcher les classes bourgeoises de diriger l’Etat au profit du capital. Elle préfère nommer des civils qu’elle choisit à des postes politiques. Elle désigne le président, elle suggère des noms pour les ministères, elle filtre les candidats aux élections législatives et municipales et surveillent les fonctionnaires des différents ministères. L’armée ne s’occupe pas directement de ces tâches, mais elle a créé un service dont c’est le travail, c’est la police politique, le DRS. L’armée joue le rôle de « Velayat el Fakih » en Iran. Elle est le guide suprême, avec cette différence qu’en Iran le guide suprême est une personne et en Algérie c’est plusieurs généraux.

Question ? Un dernier mot ?

L’armée a été l’épine dorsale de l’Etat pour des raisons historiques. Du fait que la société change, elle ne devrait pas interdire la politique. Si la politique est interdite, l’armée se politisera et c’est dangereux. Le commandement militaire devrait avoir le sens des perspectives historiques et envisager un retrait graduel du champ de l’Etat pour laisser les différents courants idéologiques se disputer la direction de l’Etat par les élections. Elle devrait s’inspirer de l’expérience turque.

Source: Le Quotidien d'Algérie

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