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Publié par Saoudi Abdelaziz

Laetitia Liebert, directrice de Sherpa. Photo DR

Laetitia Liebert, directrice de Sherpa. Photo DR

"Beaucoup d’entreprises énergétiques fossiles ou nucléaires rachètent ou créent des entreprises renouvelables", écrit Laetitia Liebert dans un point de vue publié vendredi dans le journal Le Monde. Elle pose la question : " Ces prises de contrôle des entreprises du renouvelable et de leurs lobbies auraient-elles pour objectif de ralentir et de maîtriser à long terme l’investissement dans les énergies renouvelables, ou leur développement ? Sa conclusion : "Il apparaît donc qu’entre les prises de contrôle, la proximité, le pantouflage et le lobbying, les industries fossiles et nucléaires disposent de leviers variés et puissants pour bloquer le développement des énergies renouvelables".

Les énergéticiens veulent-ils vraiment développer le renouvelable ?

Par Laetitia Liebert, directrice de Sherpa, 4 décembre 2015.

Sherpa est une association internationale de solidarité qui regroupe des juristes luttant contre les « crimes économiques ».

Le « mix énergétique » de la France est composé, pour plus de moitié, de produits fossiles, pour 40 %, de nucléaire, et pour moins de 10 %, d’énergies renouvelables. Nous importons la moitié de notre énergie. Or, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), la France deviendrait quasi indépendante (à 90 %) des énergies fossiles et nucléaires dangereuses en 2050 si on investissait pleinement dès maintenant dans le renouvelable.

On peut dès lors légitimement se demander pourquoi les politiques publiques n’encouragent pas plus le développement des énergies renouvelables, qui répondent pourtant à la fois aux critères de sécurité de l’approvisionnement en énergie et de développement durable pour l’espèce humaine, mais au contraire continuent à subventionner massivement l’industrie énergétique fossile et nucléaire, au détriment de ces énergies d’avenir ?

Beaucoup d’entreprises énergétiques fossiles ou nucléaires rachètent ou créent des entreprises renouvelables comme Total et sa filiale SunPower, ou EDF et sa filiale Nexcis. On peut imaginer que ces industries anticipent la transition énergétique et se préparent à une reconversion future. Malheureusement, on observe souvent un impact très négatif de ces prises de contrôle sur le secteur du renouvelable. Par exemple, EDF a racheté la start-up du solaire photovoltaïque Nexcis en 2009. Cette pépite technologique, dont l’innovation est reconnue internationalement, dont les performances sont parmi les meilleures au niveau mondial, et dont le marché est estimé à 35 milliards de dollars pour 2019, se voit menacée de fermeture par EDF depuis février 2015. Pourquoi fermer une entreprise rentable si prometteuse ?

De même, les industries fossiles prennent le contrôle des lobbies européens du renouvelable. Ainsi, cinq des membres du conseil d’administration de SolarPower Europe sont des représentants d’entreprises pétrolières et gazières ; son président, Olivier Schafer, et l’un de ses administrateurs, Arnaud Chaperon, figurent parmi les dirigeants de Total ou de sa filiale SunPower. Or, on constate que SolarPower Europe et l’European Wind Energy Association (EWEA) ont diminué d’un tiers leurs objectifs en termes de parts de marché du renouvelable en 2014. Une évolution pour le moins surprenante lorsqu’on connaît les objectifs à tenir pour limiter le changement climatique.

Ces prises de contrôle des entreprises du renouvelable et de leurs lobbies auraient-elles pour objectif de ralentir et de maîtriser à long terme l’investissement dans les énergies renouvelables, ou leur développement ?

Un second frein majeur au renouvelable pourrait être la proximité entre les décideurs politiques et les industries énergétiques dangereuses, par le biais du passage d’un élu ou d’un fonctionnaire du secteur public au secteur privé, entraînant des conflits d’intérêt.

En France, cette proximité s’observe entre les membres de la haute administration dans le domaine de l’énergie et les dirigeants des secteurs nucléaire et fossile, que ce soit chez Areva, Alstom, EDN, Engie (ex-GDF Suez) ou Veolia : de nombreux administrateurs ou membres du conseil exécutif de ces entreprises sont d’anciens fonctionnaires. On retrouve ainsi parmi les dirigeants d’Areva Baptiste Buet, l’ancien représentant de la France auprès de l’Union européenne, ou encore Emmanuel Mignot, l’ex-conseiller technique du premier ministre. Comment ne pas imaginer que ces dirigeants aient gardé des liens privilégiés avec la haute administration, qui leur permettent d’influencer les politiques en faveur des investissements dans les énergies dangereuses ?

Enfin, les lobbies des entreprises d’énergie fossile ont fréquemment un rôle direct dans la détermination des politiques publiques, par leur présence dans des comités d’experts. Ainsi, la Commission européenne a consulté l’European Science and Technology Network (ESTN), censé être représentatif de tous les acteurs (chercheurs, société civile, industriels), pour légiférer sur la fracturation hydraulique, très polluante et dangereuse. Or, plus de la moitié des membres de l’ESTN ont des liens financiers avec l’industrie du gaz de schiste. Les cinq groupes de travail de l’ESTN sont donc favorables à la fracturation voire s’opposent à une régulation plus forte de celle-ci. Par conséquent, l’Union européenne n’a adopté aucune législation réglementant l’exploitation du gaz de schiste à ce jour et se contente de « recommandations » non obligatoires.

Mais l’influence des lobbies sur les politiques publiques prend parfois des proportions inquiétantes. Ainsi, l’accord européen sur le réchauffement climatique adopté en octobre 2014 devait, pour atteindre son objectif de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990, maintenir un objectif de 27 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique. Or, l’accord final reprend in extenso des portions d’un texte rédigé par un lobbyiste de Shell en 2011. Sans surprise, cet accord, qui devait transposer cet objectif de 27 % d’énergies renouvelables en objectifs obligatoires pour chaque pays, n’a finalement abouti à aucune réglementation obligatoire concernant la part du renouvelable.

Il apparaît donc qu’entre les prises de contrôle, la proximité, le pantouflage et le lobbying, les industries fossiles et nucléaires disposent de leviers variés et puissants pour bloquer le développement des énergies renouvelables.

La participation, à hauteur de 20 %, d’EDF, BNP Paribas, Air France ou GDF Suez – qui ont des activités ou des investissements fortement émetteurs de gaz à effet de serre – au financement de la COP21 semble confirmer, s’il le fallait, cette stratégie d’influence des industries dangereuses sur les pouvoirs publics.

Source: Le Monde.fr

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