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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Le Soir d'Algérie, 15 novembre 2015

A en croire les effets d’annonce contenus dans le message adressé par le président de la République à la nation le 1er novembre dernier, à propos des changements prévus par le projet de révision de la Constitution, on serait sur le point d’entrer dans un nouveau schéma d’organisation de l’Etat que les interprètes de la pensée de Abdelaziz Bouteflika décrivent sous les traits d’une révolution démocratique que ne renieraient ni les opposants historiques au régime installé en juillet 1962 ni leurs héritiers, plus proches dans le temps, en l’occurrence les partis animateurs de la Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique, la CNLTD.

C’est qu’il y a, en effet, dans les propositions présidentielles quelque chose qui jure avec les fondamentaux habituellement défendus par les hiérarques du système.
Abdelaziz Bouteflika aurait-il été frappé par une crise d’oppositionnite qui le pousserait jusqu’à envisager de décréter, à travers la nouvelle Constitution, l’avènement d’une 2e République ainsi que le secrétaire général du FLN dont on devrait, désormais, croire les oracles, les yeux fermés, l’a, explicitement, déclaré sur le plateau d’une chaîne de télévision privée ?

A l’aide de quel logiciel inédit pourrait-on décrypter ce virage doctrinal et politique, hier encore insoupçonné, dans la conception de l’architecture et du fonctionnement du pouvoir d’Etat, supposé, selon les traditionnelles grilles de lecture de ses théoriciens, n’être que d’un seul tenant, insécable, donné, une bonne fois pour toutes, irréductible à toute rupture et à toute transition ?
Les sceptiques y verraient la énième manœuvre d’un habile politicien passé maître dans l’hypnose et le conditionnement des foules, quand les moins pessimistes lui accorderaient le bénéfice du doute et pencheraient, plutôt, vers la thèse d’un homme d’Etat, qui se serait résolu, au crépuscule de sa vie, à couronner un long parcours consacré «au service de la Nation» par «un cadeau» qu’il consentirait à offrir au peuple algérien, jugé, enfin, digne de la démocratie dont il lui avait dénié, dès 1999, le droit, la capacité et le mérite.

En piochant, un peu plus en profondeur, dans la réflexion d’un homme qui veut, selon toute vraisemblance, faire comprendre qu’il est de la trempe des dirigeants qui entendent faire avancer les vieux débats de la Révolution, les mêmes sont enclins à penser, hâtivement, peut-être, qu’il veut ancrer son projet «d’Etat civil» dans les textes fondateurs de l’Algérie combattante, en particulier dans la plateforme de la Soummam qui avait décidé, en 1956, de la prééminence du politique sur le militaire, un principe remis en cause, tout de suite après, on s’en souvient, par les colonels de l’ALN, réunis, en conclave, au Caire.

Pour l’observateur attentif et objectif qui analyserait les déclarations, les décisions et les faits et gestes dont le Président s’était rendu responsable ces dernières années et plus particulièrement depuis le fameux discours de Sétif de 2012, il n’y aurait aucun autre sens plausible à accoler à ces propositions de réforme que celui-là, bien que cette entreprise, de longue haleine, se soit déroulée et continue de se dérouler sur une scène politique encombrée de crises, de scandales, de procès, d’engagements et de reniements qui en ont, au final, réduit la portée et terni la substance.

Plusieurs des prises de position, anciennes et nouvelles, de Abdelaziz Bouteflika semblent corroborer, a priori, cette hypothèse : sa réserve vis-à-vis de l’intervention de l’armée dans la politique, en 1988 et en 1991, sa dénonciation publique de la violence exercée par les janviéristes sur les civils, sa guerre d’usure menée contre le DRS, la réorganisation et la décapitation récentes de ce service de sécurité, la mise aux arrêts de plusieurs généraux en fonction, toutes actions et mesures dénotant l’expression manifeste de sa volonté de rester, non seulement le maître à bord incontesté et incontestable, mais encore, de jeter les jalons d’un pouvoir «débarrassé» de la tutelle visible des militaires et dont les principes et les mécanismes seraient, désormais, assurés, via la Constitution, au moyen de la mise en pratique d’une authentique souveraineté populaire qui ne serait plus détournée ou dictée par un cabinet noir, sous-entendu les services de renseignements qui seraient devenus, au fil des ans, selon les porte-parole du Président, un frein aux réformes. Le projet qui emprunte beaucoup aux revendications de l’opposition – séparation des pouvoirs, limitation des mandats, commission électorale indépendante – est, dans l’économie de son texte, séduisant, mais avec quels arguments sérieux, imparables, ses promoteurs seraient-ils en mesure de l’accréditer auprès d’une opinion blasée, ayant vécu l’ensemble des mandats présidentiels comme autant de déclinaisons, dans le temps, d’un des dirigismes les plus absolus encore en vigueur dans le monde.*

Sans préjuger de ce que sera la suite qui fera, certainement, l’objet de prochaines révélations sur le contenu du dispositif dans sa totalité, la classe politique et plus généralement la société s’interrogent sur les modalités pratiques de la mise en œuvre d’une entreprise aussi gigantesque qui remet en question l’existence même de la 1re République.

Sur la base de quelles procédures crédibles, cette 1re République, officiellement condamnée, pour avoir cultivé «une démocratie de façade», prendrait-elle appui pour passer le témoin à une deuxième, en l’absence d’un personnel politique de relève, l’ancien étant disqualifié et donc inapte à la gouverner, compte tenu de la matrice, de la formation et des méthodes très discutables de ses composantes, en sus de la médiocrité et de la corruption qui leur sont connotées ?

Quelle place sera réservée à l’ANP dont les nouveaux chefs clament, partout, qu’elle n’est là que pour assurer la sécurité et l’intégrité du territoire, des hommes et des biens ?

Rien dans ce qui est annoncé ne le précise et on devra attendre la publication du texte et des éclairages qui l’accompagneront pour en savoir davantage.

Le Président Bouteflika dans le costume d’un chef de l’opposition au régime qui prend le contre-pied d’une grande partie de ce qu’a été l’Histoire politique de la RADP, qui l’aurait parié ? Personne et, en premier lieu, les élites n’en auraient disconvenu, trouvant au projet les vertus d’un saut qualitatif qui accorderait à l’Algérie la chance de rejoindre les démocraties émergentes des pays de même Histoire et de même taille comme le Vietnam, la Birmanie et un certain nombre de pays de l’Est européen.

Personne n’en aurait disconvenu si l’initiative s’était inscrite dans un esprit d’ouverture en direction des catégories les plus larges de la société politique et de la société tout court, d’autant qu’elle déclare, implicitement, plonger ses racines dans les aspirations historiques du peuple algérien.
Or, d’après les premiers indices, ce «bouleversement» a toutes les chances de ne s’effectuer qu’au profit d’une seule formation : le FLN.

Ce qui n’était qu’éléments disparates d’un puzzle dont la mise en place n’était pas, encore, achevée il y a quelque temps, apparaît aujourd’hui comme une tendance lourde, résultant, de toute évidence, d’un long débat mené entre différentes ailes du pouvoir dont vient de sortir vainqueur celle qui veut mettre le FLN, non seulement sur une dynamique de reconquête de sa place traditionnelle de parti du pouvoir, mais, plus qualitativement, sur une dynamique de conquête du centre du pouvoir lui-même, et ce, dans le cadre d’une large alliance incluant classes possédantes, syndicats, «société civile» et ressemblant, à s’y méprendre, à l’évolution du Parti communiste chinois, des transfuges de l’ancien Empire soviétique et des partis nationalistes sud-africain, mexicain ou indonésien.
 

Là, on est bien loin du «FLN au musée»
On serait, plutôt, en présence d’un FLN revigoré, mis sur une rampe de lancement sûre, et dont le programme, franchement libéral avec l’arrivée en masse des milliardaires parmi ses «militants», porterait les ambitions des nouveaux riches même si, provisoirement, il continuerait à maquiller son discours par une cosmétique populiste. Voilà ce qui se dessine à l’horizon et qui fait l’affaire de bon nombre de conservateurs et de néoconservateurs «libéraux» activant, en son sein, et qui comptent saisir cette opportunité pour prendre une double revanche sur l’Histoire.
• La première consiste à effacer la défaite essuyée par le parti, au lendemain des événements d’octobre 1988, qui lui fit perdre le contrôle d’une partie de l’Etat et des segments embrigadés dans les «organisations de masse».
La Constitution de 1989, jamais acceptée, a été mal digérée, parce qu’elle le déposséda de la gestion des affaires publiques, y compris celles des collectivités locales, au profit des formations laïques et islamistes formatées dans les laboratoires du «shadow cabinet». Humilié et surclassé par le FIS et le FFS, le 26 décembre 1991, lors d’un vote sanction qui le punissait des dérapages et de la corruption dont il était accusé, il dut supporter une longue traversée du désert.
• La seconde est celle qu’il voulait prendre, depuis longtemps, sur son clone, le RND, dont la naissance, in vitro, le surprit et lui occasionna une hémorragie de cadres qui entraîna son affaiblissement, obligé, par les «décideurs», de boire le calice jusqu’à la lie et d’accepter l’hégémonie de son rival, même quand, plus tard, il disposa d’une majorité qui, en principe, lui accordait le droit de présider le gouvernement, d’où le très fort ressentiment qu’il a, toujours, nourri à l’encontre de Ahmed Ouyahia et de ses amis.

Avant ces avanies, le FLN se suffisait de sa qualité de parti du pouvoir qui lui fut concédée par le Programme de Tripoli de juin 1962, une fiction qui servit de vitrine, pour couvrir les desseins des militaires, véritables détenteurs du pouvoir de décision.

• La seule fois qu’il rua dans les brancards, ce fut sous la conduite de Abdelhamid Mehri qui parapha le pacte de Sant’ Egidio. Le parti fit alors une cure d’opposition dirigée contre les janviéristes, une parenthèse vite refermée par le coup d’Etat scientifique que l’on sait et qui donna un coup d’arrêt aux réformes censées installer les fondations d’une démocratie à l’algérienne.
Le FLN regagna, sans protester, la «maison de l’obéissance», en continuant à servir le puissant du moment, attendant les ordres venant d’en haut.

• Ce n’est qu’avec le retour de Abdelaziz Bouteflika aux affaires que le parti reprit des couleurs. Le nouveau Président savait tout le gain qu’il pouvait tirer du soutien de cet appareil doté de 48 mouhafadhas, de plus de 1 500 kasmas, de sièges et de relais implantés, partout, sur le territoire national et dans toute la société. C’est ainsi qu’il entreprit de le faire revenir à son statut d’avant 1988. Malgré le multipartisme et la liberté de la presse instaurés par la Constitution de 1989 consolidés par celle de 1996, le débat sur l’orientation de l’Etat continuait, souterrainement, entre les belligérants politiques, en lice, pour sa domination exclusive. Le retour en force de la vieille garde et l’arrivée des milliardaires changèrent la donne en 2012, lorsque le parti, plébiscité, prend le contrôle de l’APN sans avoir, cependant, réussi à arracher la chefferie du gouvernement, injustement squattée, selon ses leaders, par Ahmed Ouyahia et le RND.

Commandé à distance par Bouteflika, le FLN se sentit pousser des ailes et fut, à l’instigation de ses donneurs d’ordre, la pièce maîtresse de l’offensive lancée contre le général de corps d’armée Mohamed Mediene accusé de lui barrer la route, bien que Abdelaziz Belkhadem ait pu, auparavant, accéder, sous pression et brièvement, à cette dignité.

La vieille revendication du FFS et du PAGS de dissolution de «la police politique» fut reprise par Amar Saâdani, à son compte et au compte du parti, qui demandèrent que, dorénavant, le pouvoir civil supplante, par le biais d’une nouvelle Constitution, le pouvoir militaire et, plus particulièrement, les services de renseignements.

La neutralisation du DRS et son étêtement ouvrirent, alors, la voie royale au FLN, qui s’employa, dès lors, à coopter, dans son comité central, des ministres qui n’ont jamais milité au sein de la base, arborant, par ce tour de passe-passe, sa légitimité de parti gouvernemental préparant l’étape à suivre : la révision de la Constitution qui fera de lui l’architecte de la succession, puisque, dès maintenant, il annonce la couleur : le candidat à l’élection présidentielle de 2019 sera issu de ses rangs.
Ce scénario a, bien sûr, reçu l’onction de l’ANP quand son chef d’état-major s’empressa de féliciter le nouveau secrétaire général du FLN, juste après son élection, à l’issue du 10e congrès tenu en mai dernier à Alger.
La suite, on la devine : une fois la nouvelle Constitution adoptée — peu importe qu’elle le soit par référendum ou par voie parlementaire —, le FLN se verra propulsé à la tête d’un large spectre brassant chefs d’entreprise, syndicats et zaouïas, des forces avec lesquelles il s’emploiera à préparer la succession, étant entendu que le Président n’a besoin d’aucun soutien, puisqu’ils les a tous.
On arrivera, au terme de l’accomplissement de cette stratégie, au stade où ce ne sera plus l’armée qui s’occupera de faire et de défaire les présidents, mais le parti du FLN qui joue, désormais, sur du velours, l’opposition étant limitée dans ses mouvements et en panne d’influence.
S’est-elle préparée à cette perspective ? Ce sera l’objet du prochain article qui aura pour titre : «L’opposition politique algérienne entre fiction et réalité».

Source: Le Soir d'Algérie

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