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Publié par Saoudi Abdelaziz

Chantal Lefèvre dans son imprimerie de Blida. Photo DR

Chantal Lefèvre dans son imprimerie de Blida. Photo DR

"Cette enfant de Blida vient de décéder à l’âge de 69 ans. La profession, la ville des Roses, les amoureux du beau livre, l’Algérie, son pays, viennent de perdre une dame de métiers de grande valeur".

Hommage à Chantal Lefèvre.

"Exiger de soi-même"

Par Abdelatif Rebah, 22 octobre 2015

«Je conçois l’imprimerie comme un produit esthétique, un produit équilibré, un produit de recherche…» Look sobre mais soigné, de rigueur dans cette industrie du labeur, le bleu perçant du regard amorti par le verre des lunettes, Chantal Lefèvre me livre sa perception de la profession. Sur un ton sans emphase, avec la tranquille conviction de celui qui décline son identité. Dans la pièce exiguë qui lui tient lieu de bureau. C’était en 2007, lors d’une série d’entretiens qu’elle m’avait accordés pour les besoins du livre que je rédigeais sur les femmes chefs d’entreprise en Algérie[1]. En septembre dernier, j’étais allée lui rendre visite pour lui faire part d’un projet de livre, je n’ai pu la voir, elle était en réunion. Sans doute pour communiquer sa dernière consigne au personnel : «Prenez soin de l’entreprise, c’est votre gagne-pain !»

Cette enfant de Blida vient de décéder à l’âge de 69 ans. La profession, la ville des Roses, les amoureux du beau livre, l’Algérie, son pays, viennent de perdre une dame de métiers de grande valeur. Femme de passion au caractère taillé dans l’exigence d’aller toujours au mieux de soi-même, Chantal Lefèvre n’était pas un imprimeur ordinaire, ni un de ces stéréotypes de patrons qui se contentent de fructifier leur business. Pour elle, il n’est pas de création mineure. Oui, même le banal registre administratif doit être beau à l’œil, bien posé, clair, élégant, sympathique, sans fautes d’orthographe, me confiait-elle avec conviction. Il y avait chez elle une recherche de l’esthétique, de l’équilibre de la forme qui l’habitait en permanence et qu’elle devait à sa formation de sculpteur à Madrid, en Espagne.

Quand elle entreprend le retour au pays, après quarante années d’absence, en 1993, l’Algérie basculait dans la fournaise. Destination fuie, l’amitié lui était chichement comptée. A Blida, comme presque partout dans le pays, le contexte est très dur, lourd de dangers, l’inquiétude se lit sur les visages. Parcourir le trajet quotidien pour rejoindre son lieu de travail puis pour regagner son domicile est alors un exercice périlleux. Chantal Lefèvre sort, le soir, même tard. Elle fait de fréquents déplacements de Blida à Alger. Elle voyage à l’intérieur du pays, va jusque dans le Grand Sud. Autour d’elle, c’est l’étonnement. Mais Chantal Lefèvre a un message à faire passer : Mauguin est toujours vivant, Mauguin continue à travailler. Il n’est pas question de fermer. Il faut construire. Les enjeux sont énormes.

Car, pour Chantal Lefèvre, l’imprimerie Mauguin n’est pas n’importe quelle entreprise. Elle avait appartenu à son arrière-grand-père A. Mauguin qui l’avait fondée il y a de cela un siècle et demi à l’endroit même où elle se trouve aujourd’hui, Placette Ettoute, place des Mûriers, un lieu emblématique de la ville des Roses, au pied de l’imposant massif de Chréa. Un héritage familial de cette nature ça vous inspire un devoir de fidélité quasi-sacré. Mais ce ne sont pas les quatre murs qui m’importent d’abord, insiste-t-elle. Il y va du sort de 86 personnes, l’effectif d’alors, c'est-à-dire 86 familles qui vivent de l’imprimerie. Il faut se bouger, se dit-elle. Psychologue de formation, elle cumule des expériences singulières, professeur de langue, sculpteur, mais elle ne s’est jamais intéressée à l’imprimerie, ni au monde de l’entreprise d’ailleurs. Chantal Lefèvre s’adapte sans complexe à cet univers qu’elle découvre. Elle a la chance de trouver un terrain propice, préparé par un personnel ancien, fidèle, très attaché à l’imprimerie comme par un lien filial avec la famille Mauguin. Un personnel qui la prend immédiatement sous son aile, l’accompagne et lui explique les mystères du fonctionnement de cette machine à épreuves. Elle se jette à l’eau et s’investit totalement dans les facteurs qui gouvernent l’entreprise. Elle ne compte plus les heures de travail. Comptes, gestion, processus de production, ressources humaines ne vont plus avoir de secret pour elle.

Revenue étrangère sur la terre natale, cette Algéroise de naissance a pu vérifier que face à l’inconnu, elle n’était pas seule. Le noyau fidèle des travailleurs de l’entreprise est à ses côtés. Des banques et des chefs d’entreprise multiplient les marques de confiance à son égard. En un mot, on l’écoute et on la soutient. «Cela fait chaud au cœur et cela vous commande de ne pas décevoir, de ne pas décevoir soi-même», me confiait-elle. Chantal Lefèvre met le cap sur la rénovation de l’imprimerie «pour qu’elle aille plus loin, pour bien démontrer qu’en Algérie, on peut faire du travail de très grande qualité dans le livre». C’est ce qu’elle voulait toujours faire. «Quand on regarde un livre, me fait-elle observer, c’est un objet, une sculpture dans la mesure où il doit être parfait, où il correspond à des créations…»Pour en parler avec foi et conviction, les mots lui viennent tout naturellement. «Là on n’est pas le créateur, on exécute la commande de l’éditeur, concède-t-elle avec regret. Mais à nous de mettre tout notre savoir-faire, toute notre intelligence, notre créativité pour que le livre soit beau et pas n’importe comment.» Femme de décision qui sait allier pédagogie et main de fer au besoin, Chantal Lefèvre sait tout ce que cette ambition requiert de montée en exigence pour le personnel. Des sauts qualitatifs. Le cerveau doit se mettre en marche. La pédagogue aux ressorts pluridisciplinaires monte au créneau. L’entreprise entre en formation continue. «Rien n’a plus de valeur dans la vie que le savoir, martèle-t-elle sans se lasser. Comment voulez-vous, lance-t-elle au personnel, que l’imprimerie avance si vous êtes en 9e AF. Comment voulez-vous que le message que je vous adresse puisse être compris, si nous n’avons pas la même façon de penser. C’est avec plus de savoirs que vous aurez une plus grande sensibilité à la lumière, à la couleur. Plus d’une dizaine, des pères de famille et leurs enfants renouent avec les études, nombreux vont passer le bac. C’est ma plus belle réussite. Ce sera superbe quand ils auront tous le bac, me dit-elle. Pas pour le bac, nuance-t-elle, mais pour le travail des méninges.» Femme chef d’entreprise, elle ne cultivait pas, vis-à-vis de son personnel féminin, cette complaisance mièvre, synonyme pour elle d’infantilisation. Dans son entreprise, trois chefs de service sont des femmes. «Et cela se passe très bien, insiste-t-elle. Elle traitait les employées comme leurs collègues hommes, peut-être plus durement, admet-elle, volontiers. Justement parce qu’elles vivent les contraintes familiales et de société, il leur faut, plus que les autres, mettre leur cerveau en marche, pour se prendre en charge, penser par elles-mêmes, être pertinentes et le plus près possible de l’excellence. Exiger de soi-même !» «Entreprendre, disait Chantal Lefèvre, c’est avoir la conviction de ce que l’on fait, être très très sûr de son projet, y croire envers et contre tout et foncer jusqu’au bout». Elle nous quitte alors que le 20e Salon international du livre d’Alger (SILA) va bientôt ouvrir ses portes. Il serait juste qu’un hommage mérité soit rendu à l’occasion de cette belle manifestation en l’honneur du livre, à cette dame qui a contribué avec courage et talent au renom des métiers du livre dans notre pays.

Source: Le Soir d'Algérie

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