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Publié par Saoudi Abdelaziz

Lahouari Addi, professeur de sociologie à Sciences-Po Lyon. Photo DR

Lahouari Addi, professeur de sociologie à Sciences-Po Lyon. Photo DR

La chute de « Rab Dzaïr », le « dieu d’Alger » 

UNE VICTOIRE POUR L’ARMEE ALGERIENNE

Par Lahouari Addi, 30 septembre 2015. Orient XXI.

Attendue depuis longtemps, la mise à la retraite forcée du puissant chef du renseignement militaire, le général-major « Toufik » Mediene a été annoncée par Algérie presse service (APS) le 13 septembre 2015. C’est le point d’orgue d’une série de limogeages, de dissolutions et de restructurations au sein du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) opérés par l’état-major de l’armée, qui entend bien faire rentrer dans le rang un service désormais jugé encombrant pour la propagande officielle.

Appelé «  Rab Dzaïr  », «  le dieu d’Alger  », Mohamed Lamine Mediene dit «  Toufik  » était en poste depuis 25 ans à la tête du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), cette structure d’espionnage devenue sous son règne une institution démiurge. Sa mission était de neutraliser les adversaires politiques du régime et de déjouer les menaces intérieures et extérieures, en infiltrant les partis, les syndicats, la presse et autres associations de la société civile et en exerçant une surveillance discrète des personnels des ministères. Et même des militaires. Ses officiers avaient carte blanche pour arrêter arbitrairement toute personne soupçonnée de porter atteinte à la sécurité du pays, ne s’encombrant d’aucun respect de la séparation des pouvoirs ni de l’indépendance de la justice.

Le DRS est l’organe par lequel le pouvoir réel exerce son contrôle sur l’État et la société. Ce qui fait dire au journaliste Akram Kharief que «  la moindre administration, la moindre université ou le moindre parti politique est surveillé par cette institution  »1. C’est dire si le sujet est sensible dès lors qu’il s’agit du noyau dur du régime. Créé en 1990, héritier de l’ancienne sécurité militaire dissoute dans les années 1980, le DRS a vu son rôle de police politique accru durant les années 1990, lors de la lutte contre les islamistes, lesquels avaient pris les armes pour refuser l’annulation des élections de janvier 1992 qu’ils avaient remportées.

L’attaque contre le complexe gazier d’In Amenas

Au fil des ans, les officiers du DRS ont imposé leur ascendant sur leurs collègues de l’armée dont la carrière dépend des rapports écrits sur eux. Au bout de quelques années, il a échappé au contrôle de l’état-major duquel il dépend formellement, devenant une puissance politique supérieure à toutes les institutions de l’État — y compris la présidence. Évoluant en tenue civile, un grand nombre de ses officiers, en contact permanent avec les hauts fonctionnaires, les préfets et les chefs d’entreprises publiques et privées, ont amassé des fortunes provenant de trafics de biens fonciers urbanisables, de passe-droits et de la corruption. Le chef du DRS lui-même a dû accepter que plusieurs de ses subordonnés soient livrés à la justice, tant les sommes en jeu étaient astronomiques. Le niveau de vie d’une famille d’un officier du DRS et celui d’une famille d’un officier des rangs de l’armée renvoie à la différence de revenus entre un riche homme d’affaires et un fonctionnaire. Les officiers du rang, astreints pour leur part aux rigueurs de la caserne, ont toujours nourri un ressentiment à l’égard de leurs collègues du renseignement qui mènent une vie des plus confortables parmi les civils.

La goutte d’eau qui a cependant fait déborder le vase a été l’attaque par les «  islamistes  » du complexe gazier de Tiguentourine (In Amenas) en janvier 2013. L’état-major de l’armée a reproché au DRS d’avoir au moins failli à sa mission de sécuriser les endroits stratégiques comme les complexes pétroliers, d’où le pays tire ses ressources financières. Plus grave encore, plusieurs compagnies pétrolières avaient demandé à assurer leur propre sécurité en louant les services de sociétés privées, ce que le gouvernement a catégoriquement refusé. Avec l’attaque de Tiguentourine, le sort du DRS était scellé et la décision prise de mettre au placard ses chefs et de rattacher leurs services respectifs à l’autorité militaire de l’état-major. Cela s’est traduit par de nombreuses mises à la retraite et autres disgrâces d’officiers supérieurs.

Limogeages et restructurations en cascade

La restructuration a commencé en juillet 2013 avec le limogeage du colonel «  Faouzi  », chargé de superviser la presse, après la mise sous tutelle de l’état-major de son service, le Centre de communication et de diffusion. En septembre 2013, le général Athmane Tartag, numéro 2 du DRS connu pour sa personnalité autoritaire, est démis de ses fonctions de chef de la Direction de la sécurité intérieure (contre-espionnage), bien qu’il n’ait été désigné à ce poste que deux ans auparavant2. Dans la foulée, le service qu’il dirigeait est retiré de l’organigramme du DRS, passant sous l’autorité de l’état-major, tout comme la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) par laquelle le DRS surveillait les officiers de la troupe. Son responsable, le général Djebbar M’henna est mis à la retraite anticipée.

Toujours en septembre 2013, la Direction de la documentation et de la sécurité intérieure (DDSE), ainsi que le service central de la police judiciaire, sont détachés du DRS. Toutes ces décisions, peu ordinaires pour un pays comme l’Algérie, ont été annoncées par des communiqués laconiques. N’étant pas informés, les journalistes de la presse indépendante s’en prenaient au président Abdelaziz Bouteflika, l’accusant de vouloir affaiblir et diviser l’armée pour mieux asseoir son pouvoir et assurer la succession pour son frère. Cependant, tout indique que Bouteflika n’avait pas l’autorité nécessaire pour affronter le DRS dont la puissance ne pouvait être arrêtée que par l’état-major. Depuis la mort de Houari Boumédiène3, l’armée échappe à l’autorité du président qui dépend d’elle.

Les dissensions au sein de la hiérarchie militaire avaient été gardées secrètes, jusqu’en janvier 2014 où elles ont éclaté publiquement dans la presse. Le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Amar Saadani a violemment attaqué le général Toufik Mediene, l’accusant de s’opposer aux directives du chef de l’État et de ne pas respecter «  les règles de l’État de droit  ». Dans un entretien accordé au journal électronique Tout sur l’Algérie (TSA) du 2 février 2014, il déclarait : «  Je milite pour la séparation des pouvoirs (…). Je dis que si un mal m’arrive, ce sera l’œuvre de Toufik Mediene (…). Le général Toufik Mediene aurait dû démissionner  ». À l’évidence, un clan plus puissant que celui de ce dernier avait mandaté Saadani en lui assurant la protection.

Ces déclarations du responsable de l’ex-parti unique ont fait l’effet d’une bombe dans un pays où personne n’ose citer le nom du chef de la police politique, et encore moins le critiquer. L’heure de «  Rab Dzaïr  » avait sonné. Avant de le relever de ses fonctions, ses collègues de l’état-major ont choisi d’entamer d’abord le démantèlement progressif des organes qui lui conféraient son pouvoir. En juillet 2014, le fameux Groupe d’intervention spécial (GIS), unité d’élite bien connue du public depuis l’assassinat du président Mohamed Boudiaf4, est dissout. Autres mesures spectaculaires : l’interdiction de sortie du territoire national et les écoutes téléphoniques ne relèveront plus du DRS.

Place nette pour l’Etat-major

Une année plus tard, en juillet 2015, de nouvelles mesures indiquent la détermination de l’état-major à tourner définitivement la page du DRS. La Direction de la sécurité et de la protection présidentielle (DSPP) est rattachée à la Garde républicaine et son responsable est limogé. Avec la dissolution du GIS un an auparavant, la sécurité de la présidence est enlevée des prérogatives du DRS pour être mise sous tutelle directe de l’état-major. À la veille de sa mise à la retraite, le mythique Mediene était toujours le chef du DRS, sauf que celui-ci était devenu une coquille vide, comme l’indique le titre d’un article de TSA du 6 septembre 2015, qui ironise en citant une source militaire anonyme : «  Il ne lui reste que son secrétaire particulier et deux femmes de ménage  ».

Comment interpréter ces restructurations du bras séculier du pouvoir réel  ? Il semblerait que le commandement militaire a pointé du doigt le DRS, lui reprochant d’abord des défaillances dans la sécurité du complexe gazier qui a été la cible des terroristes, et ensuite sa libération violente au cours de laquelle 33 otages étrangers ont été tués par des tirs d’hélicoptère d’unités opérationnelles du DRS dirigées par le général Hassan (NDLR. De son vrai nom Abdelkader Aït-Ouarab). Le Japon, qui a ainsi perdu plusieurs de ses ressortissants, ainsi que le Royaume-Uni et la France ont exprimé leur mécontentement, insatisfaits surtout de la version officielle des événements. Le général Hassan sera relevé de ses fonctions et mis en examen en mars 2014 et arrêté en août 2015 sous l’inculpation «  de constitution de bande armée, de fausses déclarations sur le stock d’armes en sa possession, de détention et rétention d’armes de guerre, de rétention d’informations et mensonges à la suite d’interrogatoires de trois terroristes capturés à Tiguentourine  », selon le site Algérie1.com, particulièrement bien informé. Par ailleurs, ce même site fait état d’informations selon lesquelles des islamistes auraient été arrêtés en possession d’armes fournies par le général Hassan  ! La presse privée, tétanisée, a défendu le général Hassan qu’elle présente comme un héros de la lutte antiterroriste, ce à quoi répond ironiquement Algerie1.com en se demandant «  pourquoi Abdelmalek Droukdel, le chef d’AQMI, court toujours depuis 1993  ? Pourquoi Mokhtar Belmokhtar fait des allers-retours sur le territoire national depuis 1993 sans être inquiété  ? Pourquoi, depuis 23 ans, on n’a pas mis la main sur ces deux chefs terroristes  ? Pourquoi sont-ils insaisissables  ?...  »

L’attaque de Tiguentourine a été le prétexte pour faire rentrer le DRS dans les rangs. Ce qui lui est surtout reproché, c’est tout d’abord l’implication de trop d’officiers dans des affaires sordides de corruption  ; ensuite, de ne pas prendre plus de précautions dans les opérations de manipulation d’islamistes ou de faux islamistes, et enfin, d’être devenu trop visible dans le champ politique. C’est surtout ce dernier facteur qui a poussé l’état-major à agir, parce que, même si l’armée est l’épine dorsale du régime, la culture politique des officiers répugne à le montrer. Or avec le DRS, n’importe qui constatait qu’en Algérie c’est l’armée qui détient le pouvoir. La propagande du régime veut qu’il n’y ait qu’un seul «  Rab  » à Alger, et ce serait Abdelaziz Bouteflika, au nom duquel les militaires dirigent le pays.

NOTES

«  Devenez incollable sur l’organigramme du DRS  », El Watan, 11 septembre 2015.

2Il prendra le poste de Mediene après le départ de celui-ci.

3NDLR. Le 27 décembre 1978 à Alger.

4NDLR. Assassiné le 29 juin 1992 à Annaba, il dirigeait l’Algérie depuis le 16 janvier de la même année.

Source: http://orientxxi.info/magazine

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