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Publié par Saoudi Abdelaziz

Robert Reich. Photo DR

Robert Reich. Photo DR

"La plupart des nouveaux emplois créés depuis 2009 paient en moyenne moins que ceux ayant été perdus pendant la récession, explique sur MEDIAPART le professeur d'économie Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton. Et ce sont des jobs sans aucune forme de sécurité ! Nombre d’entre eux sont des emplois de free-lance, de travailleurs indépendants… Ce sont des tâches externalisées, sans les protections que les travailleurs considéraient comme acquises il y a trente ans. Ce sont donc les deux faces d’une même pièce : c’est facile de créer des emplois quand ceux-ci sont médiocres. Au bout du compte, l’esclavage était aussi un système de plein emploi ! J’exagère délibérément en disant cela, car le principe est le même : s’il n’y a pas de véritable sécurité de l’emploi, si le seuil du salaire minimum n’est pas relevé en étant indexé sur l’inflation, eh bien, beaucoup d’emplois finissent par être de très mauvaise qualité".

Robert Reich : « Reprendre le contrôle de notre économie et de notre démocratie »

Par Iris Deroeux, 02 août 2015

À l’heure où la Maison-Blanche se félicite des bons résultats de l’économie américaine, l’économiste Robert Reich analyse pour Mediapart ce qui se cache derrière les chiffres de la croissance et du chômage. Ancien de l’administration Carter, ex-ministre du travail de Bill Clinton, il revient sur les débats politiques et économiques du moment, et insiste sur la nécessité de réformes politiques. Nous l’avons rencontré sur le campus de Berkeley, en Californie, où il continue d’enseigner les politiques publiques et l’économie.

(EXTRAITS)

La Maison-Blanche ne cesse de se féliciter des bons chiffres de l’emploi : plus de 200 000 sont créés chaque mois depuis quasiment un an, le taux de chômage est tombé à 5,3 % début juillet, son meilleur taux depuis 2008… L’économie américaine se serait donc relevée de la crise des subprimes. Sauf que d’autres indicateurs sont beaucoup moins encourageants : les salaires stagnent, les emplois à temps partiel augmentent, l’économie repose de plus en plus sur les free-lance et des méthodes de type « just-in-time-scheduling » (l’employé sera prévenu le jour même si l'on a besoin de lui)… Comment analysez-vous cette situation ?

Robert Reich. Ce paysage économique contrasté prend tout son sens quand on le situe bien dans son contexte américain : le pays est plutôt bon pour créer de l’emploi en période de croissance, mais ne crée pas de bons emplois. Ce sont surtout des emplois à bas salaire. La plupart des nouveaux emplois créés depuis 2009 paient en moyenne moins que ceux ayant été perdus pendant la récession. Et ce sont des jobs sans aucune forme de sécurité ! Nombre d’entre eux sont des emplois de free-lance, de travailleurs indépendants… Ce sont des tâches externalisées, sans les protections que les travailleurs considéraient comme acquises il y a trente ans. Ce sont donc les deux faces d’une même pièce : c’est facile de créer des emplois quand ceux-ci sont médiocres.

Au bout du compte, l’esclavage était aussi un système de plein emploi ! J’exagère délibérément en disant cela, car le principe est le même : s’il n’y a pas de véritable sécurité de l’emploi, si le seuil du salaire minimum n’est pas relevé en étant indexé sur l’inflation [c’est le cas en France – ndlr], eh bien, beaucoup d’emplois finissent par être de très mauvaise qualité.

(...)

Au-delà de la question du salaire minimum, se pose celle plus vaste des inégalités de revenus. Celles-ci sont de plus en plus exposées et débattues dans les médias américains, comme s’ils réalisaient enfin leur ampleur. Elles ont explosé, 1 % d’Américains les plus riches concentrent aujourd’hui plus de 22 % du revenu national et plus de 40 % des richesses du pays. Comment en est-on arrivé à de tels niveaux ?

Ça ne s’est pas fait en un jour. Les inégalités ont commencé à se creuser à la fin des années 1970, quand le revenu médian s’est mis à décrocher [un salaire imaginaire servant de référence, partageant la population à parts égales entre la moitié qui gagne plus et celle qui gagne moins – ndlr], à ne plus progresser au rythme des gains de productivité. Il y a plusieurs raisons à cela, les deux principales étant la globalisation et l’impact de la technologie sur l’emploi. C’est à peu près à cette période qu’il est devenu plus facile pour les entreprises d’externaliser des tâches, notamment en ayant recours aux porte-conteneurs et à la communication par satellite. Ces technologies créées pendant la guerre du Viêtnam commencent alors à être disponibles à la vente. Arrive ensuite la révolution numérique, qui contribuera aussi à bouleverser l’emploi. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que d’autres pays sont passés par le même processus, la globalisation et le changement technologique, sans parvenir au même degré d’inégalités atteint par les États-Unis. Ici, s’est ajouté le fait que le pouvoir politique a suivi l’argent, il est allé du côté des plus riches.

Les entreprises ont pu commencer à casser les syndicats. Le nombre de travailleurs syndiqués dans le secteur privé était de 35 % en 1955, il est désormais de moins de 7 %. La plupart des travailleurs n’ont par conséquent pas un pouvoir de négociation suffisant. En parallèle, le gouvernement fédéral a commencé à moins investir dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et le développement ; des investissements permettant pourtant de former, d’augmenter la valeur des travailleurs. Ensuite, sous Ronald Reagan, le système d’imposition fédéral a été restructuré d’une telle façon que le taux maximal d’imposition des plus hauts revenus est tombé de 70 % à 28 %. Et nous ne sommes jamais revenus aux niveaux d’avant 1981. Au même moment, les taxes dites de « sécurité sociale » (finançant l’assurance vieillesse, chômage, de couverture santé des plus pauvres, etc.) ont augmenté, sachant que c’est un impôt relativement régressif (les pauvres paient proportionnellement plus que les riches). Les taxes sur les ventes ont aussi augmenté, et elles fonctionnent elles aussi de manière régressive.

Enfin, il y eut une révolution des méthodes de management dans les sociétés américaines. Avant les années 1980, les entreprises tentaient de se soucier des intérêts de leurs employés et de leurs actionnaires de manière à peu près équilibrée. La dynamique a changé dans les années 1980, après une série de rachats hostiles ; des entreprises ou des individus prenant le contrôle de sociétés avec le seul but de les rendre plus profitables. Il ne s’agit plus de se préoccuper du bien-être des différents groupes composant l’entreprise, mais de satisfaire les actionnaires. À l’intérieur de l’entreprise, cela se traduit par un effort continu pour réduire au minimum les salaires des travailleurs.

(...)

En ce moment, le gouvernement américain est en train de négocier deux grands traités internationaux visant à libéraliser un peu plus les échanges, l’un avec onze pays asiatiques (le partenariat transpacifique ou TPP), l’autre avec la Commission européenne (le partenariat transatlantique, TTIP). La plupart des élus démocrates sont opposés à ces négociations. L’opposition citoyenne est aussi de plus en plus importante. Mais l’administration Obama continue de les défendre malgré ce scepticisme. Que pensez-vous de ces traités ?

Ce n’est qu’une histoire d’argent ! Le TPP et le TTIP sont soutenus par le « big business » et par Wall Street, qui s’avèrent financer un gros pourcentage des campagnes électorales des élus républicains mais aussi de démocrates. Et Wall Street veut que ces accords soient signés.

Les travailleurs américains et la plupart des citoyens n’en tireront aucun bénéfice, au contraire. Ces accords devraient permettre à une entreprise d’attaquer un État devant un tribunal ad hoc si jamais cet État instaure de nouveaux standards de sécurité, de protection de la santé ou du travail et que l’entreprise les estiment nuisibles à ses bénéfices. C’est une idée ridicule !

Plus les Américains découvrent la teneur de ces accords, plus ils y sont opposés. La plupart des élus démocrates y sont opposés. Donc je dois dire que je ne sais pas pourquoi l’administration Obama s’est lancée là-dedans. Je crois que l’influence de Wall Street et du big business est très importante, et pas seulement en termes financiers. C’est aussi une influence sociale.

J’ai été en poste au sein d’administrations, j’ai été secrétaire du travail sous Bill Clinton, j’ai vu comme le président devenait de plus en plus sensible aux arguments des représentants de Wall Street. Le département du Trésor est rempli de gens venant du milieu de la finance, ils siègent à des conseils, des commissions… Quand tu es président, tu es en relation avec ces gens-là, ils t’entourent, tu les écoutes. À un moment donné, ils te diront que pour ton héritage, tu dois lancer un grand projet ayant à voir avec le commerce. Et tu fais cette idée tienne.

En théorie, le commerce est une bonne chose, surtout si les gagnants compensent les perdants. Mais ils ne le font pas et les perdants n’en finissent plus de perdre. Dans la pratique, quand on se retrouve avec des inégalités de plus en plus grandes, le commerce international – surtout celui qui repose sur les investissements directs à l’étranger – n’apporte pas grand-chose de bon.

(...)

En attendant, vous militez sans relâche sur les réseaux sociaux et sur le terrain pour que les Américains comprennent la dynamique des inégalités de revenus, pour qu’ils se réveillent. Avez-vous l’impression de toucher un public qui n’est pas déjà convaincu par ce que vous dites ?

En tout cas j’essaie, je fais de mon mieux… Dans mon nouvel ouvrage, je défends l’idée que la classe moyenne inférieure qui vote républicain doit s’unir avec les Américains les plus pauvres qui votent démocrate, et qu’ensemble ils peuvent reprendre le contrôle de notre économie, de notre démocratie. Je me promène à travers le pays pour parler de cela, je vais bientôt me rendre en Caroline du Nord, dans le Tennessee, des États du sud qui sont traditionnellement républicains. À vrai dire, je passe le plus de temps possible dans les « Red States » [des États acquis aux républicains – ndlr]. Les gens sont très polis, on arrive à avoir de bonnes discussions. Mais enfin il ne s’agit pas que de moi, on doit tous parler avec ceux qui ne sont pas d’accord avec nous afin de sortir de cet état de paralysie qui caractérise la politique américaine.

Source: Mediapart

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