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Publié par Saoudi Abdelaziz

Jeunes tailleurs de pierres. Photo DR

Jeunes tailleurs de pierres. Photo DR

 

Ce matin, un article de Hafida Ameyar dans Liberté met en garde les pouvoirs publics contre leur incurie. Une alerte de plus. «La silicose chez les travailleurs de pierre est un véritable problème de santé publique" expliquent depuis de nombreuses années les médecins spécialistes. Les pouvoirs publics et le parlement continuent de faire la sourde oreille ou de botter en touche. "Notre revendication principale, à savoir le classement de la silicose en tant que maladie professionnelle, pour que les familles de tailleurs de pierres bénéficient du droit au capital décès, reste lettre morte. A croire que nous appartenons à un autre Etat !» déclarait en mars 2010, Benchouri Messaoud, le maire de T’kout. 

Le gouvernement répond à côté

Quelques mois plus tard, devant la montée des protestations solidaires, le gouvernement publie en août 2010 un décret paru sur le Journal officiel n°51 ensé prévenir la maladie. Les articles restent au stade de simples mesures préventives, difficilement applicables dans l'immédiat  comme l'obligation de porter des masques respiratoires anti-poussière à cartouche filtrante. "Un luxe pour les tailleurs de pierre", notait Moncef Ouafi dans Le Quotidien d'Oran sous le titre "Nouveau décret Les tailleurs de pierre attendent plus". Le journaliste écrivait : "Ce décret reste pour le moins loin des attentes des travailleurs et de leurs familles qui revendiquent le classement de la silicose en tant que maladie professionnelle, pour qu'elles, les familles de tailleurs de pierre, bénéficient du droit au capital décès". 

"La mort lente des tailleurs de pierre dénoncée"

C'est le titre ce matin sur un article de Hafida Ameyar qui rend compte dans Liberté d'une pétition internationale lancée par l’organisation Peuples solidaires – ActionAid, en faveur des tailleurs de pierre de Tkout dans les Aurès. “Depuis 2001, 120 ont succombé, 360 sont au stade avancé de la maladie et 15 autres sont sous assistance respiratoire continue”, peut-on lire dans ce document qui interpèle " les autorités publiques, restées jusque-là silencieuses."
Les pouvoirs publics ne se manifestent qu'en refusant à la Ligue algérienne des droits de l’Homme (Laddh) l’autorisation d’organiser une opération de sensibilisation et de prévention auprès des tailleurs de pierre. Pendant ce temps, l'Etat ne fait rien pour inciter les organismes directement concernés comme l’inspection du Travail et la médecine du travail, qui “n’assument pas leurs responsabilités”. C'est à dire aller sur le terrain pour faire leur travail de protection des travailleurs. 
Trois revendications sont clairement exprimées à propos des tailleurs de pierre de T’kout : “l’ouverture d'une enquête sur l'origine et la persistance de ce drame”, “la garantie du droit à la santé et l’application effective de la législation relative à la protection des professionnels de la taille de la pierre”, l’“indemnisation” des familles des tailleurs de pierre décédés ou souffrant d’une incapacité définitive de travail.

L'Etat n'a pas entendu les alertes

Sur une autre région d'Algérie, Il y a près de quatre ans déjà, le 19 décembre  2011, notre blog reprenait un article d'El Watan qui titrait Makouda : la silicose, ce mal silencieux. L'article rendait compte d'une initiative de l'Apc de Makouda (à 20 km au nord-est de Tizi-Ouzou ) dans la localité de Tala Bouzrou où " beaucoup de jeune sont mort de cette maladie", selon le maire. «Elle rend les poumons durs comme la pierre,» explique les médecins présents qui décrivent  «un meurtrier silencieux» qui agit même lorsque le tailleurs de pierrea a arrêté ce métier. «La silicose chez les travailleurs de pierre est un véritable problème de santé publique en Kabylie», avait déclaré Dr. N. Hemmouche, du CHU de Tizi Ouzou. 

REPORTAGE

T’KOUT (BATNA)
Les tailleurs de pierres se cachent pour mourir

Par Rachid Hamatou 14 mars 2010, Le Soir d'Algérie

T’kout, 12 mars 2010. L’atmosphère est lourde et chargée. D’habitude, les importantes chutes de pluie apaisent les esprits. Mais cette-fois-ci, il n’en est rien. Hélas ! La mort rôde et fauche des vies chaque semaine, parfois chaque jour. La silicose terrasse sans distinction d’âge, même si les jeunes figurent en tête de ce triste et lugubre tableau des victimes. Le malheur ne vient pas seul, la mort aussi.
Les tailleurs de pierres qui ne sont plus de ce monde, au nombre de 50, ont laissé derrière eux femmes et enfants. Au total, 27 veuves et plus de 50 orphelins. Aucune veuve ne dépasse la trentaine. Le 12 mars dernier, on a appris que 8 nouveaux cas se sont déclarés. Ces malades, dont 2 dans un état grave, sont alités. Les familles sont en deuil. Les T’koutis comptent leurs morts, avec un terrible sentiment d’impuissance, mais aussi de désespoir et de colère. Ceux que nous avons rencontrés, des parents de malades ou de défunts, nous ont dit n’attendre plus rien. Ils se disent eux-mêmes au bord du trépas. Et ces derniers d’expliquer : «Nous avons trop attendu ; on continue de nous gaver de tables rondes, de portes ouvertes et autres journées d’étude ; des médecins et spécialistes sont venus de Batna et d’Alger, et le représentant du ministre de la Santé a fait le déplacement à T’kout ; les derniers arrivés sont les gens de la télévision, mais rien, absolument rien n’a changé. Aucune amélioration de la situation n’est enregistrée. Notre revendication principale, à savoir le classement de la silicose en tant que maladie professionnelle, pour que les familles de tailleurs de pierres bénéficient du droit au capital décès, reste lettre morte. A croire que nous appartenons à un autre Etat !» Le maire de la petite ville de T’kout, M. Benchouri Messaoud, tente un discours plutôt diplomatique, profession et obligation de réserve obligent. Mais les mots trahiront cet équilibre. Il nous dira à ce sujet : «En tant que maire, je fais de mon mieux pour aider aussi bien les malades que leurs familles, car il faut comprendre qu’à un stade avancé de la maladie, les patients sont totalement dépendants de leur milieu familial : branchement de la bouteille d’oxygène ou mise en marche de l’appareil d’oxygénation. Dans une décision unanime au niveau de l’APC, nous avons accordé la priorité au recrutement, dans le cadre du dispositif du filet social, aux familles ayant un membre souffrant de silicose. Nous sommes en train de nous battre pour créer un numéro d’assurance pour les malades. Nous leur achetons certains médicaments et nous rechargeons, à chaque fois que c’est possible, les bouteilles d’oxygène des malades. Certes, ça ne règle pas le problème. Mais notre objectif, c’est d’alléger leurs souffrances, nous n’avons pas la prétention de faire plus. Nous demandons souvent aux journalistes qui viennent à T’kout de nous aider, de ne pas rechercher le sensationnel. Il y va de la vie et de l’honneur des gens.»

Pour pouvoir rendre visite à un malade alité qui habite à quelques kilomètres de T’kout, à Chenaoura, une petite agglomération, Malik, fonctionnaire à la mairie, se porte volontaire, ainsi qu’un cousin proche du malade. Chez son oncle à Chenaoura, Noureddine Selami, 36 ans, nous attendait, en dépit de ses souffrances, le sourire aux lèvres. Noureddine nous informe qu’il a taillé la pierre pendant 6 ans, un peu partout, comme tous les tailleurs de pierres de T’kout. A Alger, Batna, Tajnent… C’est lors d’une consultation médicale à Alger, en l’an 2000, suite à des douleurs au thorax, que Noureddine a appris qu’il souffrait de silicose, «aghoubar» comme disent les jeunes de T’kout, en parlant de cette maladie. En dépit du diagnostic, il a repris le travail de taille de la pierre, pour pouvoir répondre aux besoins de sa famille, nombreuse, qu’il a laissée à T’kout, alors qu’il s’est installé provisoirement à Alger. On apprend que des donateurs, ainsi que la mairie de T’kout, s’occupent du remplissage des bouteilles d’oxygène ainsi que de l’achat de l’appareillage nécessaire. «Nous n’avons pas peur de mourir, mais c’est à l’idée de laisser des veuves et des orphelins que nous vivons le cauchemar !» Ce sont les premiers mots lancés par un jeune tailleur de pierres qui a accepté de nous parler pour exprimer son ras-le-bol.

En plus de la maladie qui fait des ravages, s’ajoute la suspicion. Des idées du Moyen Age, nous dit Farid Aksses, 25 ans, qui totalise 10 années de travail dans ce créneau. Farid n’en est pas fier, mais il ne s’en cache pas. Il nous explique que sans ce travail, il serait dépendant, et il n’aurait jamais pu se marier. Dans un chaoui croustillant il nous explique que T’kout est un cul-de-sac. Les visiteurs autant que les habitants, prennent la même route… Histoire d’expliquer qu’il n’y a qu’une seule voie. Il faut alors aller ailleurs pour gagner son pain. Et comme les jeunes du village ne connaissent généralement aucun autre métier que celui de tailler des pierres, ils sont condamnés.

Entre déception et colère, Farid ne comprend pas pourquoi, en dépit de tous les appels de détresse lancés, de la cinquantaine de décès et des centaines de malades, aucun signe des tutelles, c'est-à-dire ministères du Travail et de la Santé, n’est là pour signifier au moins une étude des dossiers ou des prises en charge. L’indemnisation reste un rêve, les veuves n’ont que leurs familles pour leur venir en aide, elles vivent dans la misère. Dans les cafés ou dans les modestes gargotes, où nous avons rencontré des citoyens de T’kout, le sentiment est le même. Et la même phrase revient : «Nous sommes moins algériens que d’autres. Nous sommes loin d’Alger, loin de la maison de la Presse. Si les personnes âgées ne parlent point, elles n’en pensent pas moins. On fait actuellement circuler une pétition pour demander au président de la République d’intervenir, car les expériences du passé ont prouvé leurs limites et leur inefficacité.»
 

 

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