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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Par Ahmed Tessa, 4 juillet 2015

Une simple recommandation de spécialistes réunis en atelier thématique — et non une décision ministérielle — a suscité une levée de boucliers. Fallait-il empêcher les scientifiques de s’acquitter de leur devoir ? Que préconise cette recommandation ? De se conformer aux fondamentaux de l’apprentissage des langues et aux progrès des neurosciences dans ce domaine. Il s’agit de faire en sorte que l’enfant algérien puisse passer, sans heurts, de la langue parlée à la langue écrite (l’arabe scolaire, pour l’Algérie). Pas plus, ni moins ! À aucun moment, il n’a été dit ou écrit d’enseigner en arabe dialectal.

À l’opposé de ce mensonge et autres fausses interprétations distillées via certains médias, les membres de cet atelier avaient pour unique préoccupation l’amélioration de la méthode d’enseignement/apprentissage de la langue arabe. Pour ce faire, ils recommandent de respecter la langue parlée de l’enfant de 6 ans, afin de lui faciliter l’apprentissage — si difficile et si ardu pour un enfant de cet âge — de la langue écrite. En d’autres termes, s’appuyer sur son potentiel lexical pour l’élever progressivement vers l’emploi de la langue scolaire, écrite. Il est admis que la période entre 5 et 8 ans est cruciale et décisive dans l’appropriation/familiarisation de la langue écrite. Au-delà, la langue scolaire (l’arabe) lui deviendra familière ou pas. Tout dépend de la méthode employée entre 5 et 8 ans. Ce principe élémentaire de la psychopédagogie est valable pour tous les pays, pas seulement en Algérie. Si rien n’est fait de façon méthodique et scientifique, pendant ces trois premières années, l’élève aura des difficultés à maîtriser la langue d’enseignement et à entrer dans les autres apprentissages fondamentaux (mathématiques, physiques, histoire…). Il s’agit là d’une vérité cardinale en pédagogie scolaire. Outre l’indispensable modernisation de la méthode, restée figée depuis des décennies, les participants ont soulevé le contenu culturel de cet enseignement. Ils soulignent, à juste titre, l’exclusion du référent algérien authentique (patrimoine culturel, auteurs, us et coutumes, Histoire).

Qui peut nier cette réalité en feuilletant nos manuels scolaires ? Lors du premier Congrès arabe des enseignants de français qui s’est tenu au Caire en décembre 2007, sous l’égide de l’Organisation internationale de la francophonie, nous avons assisté à des moments riches en enseignements. Lors des recommandations en plénière, l’essentiel du débat tournait autour de “la nécessité urgente de moderniser les vieilles méthodes d’enseignement de... la langue arabe”. Huit ans après des spécialistes algériens arrivent au même constat. Avant 2015, ils n’ont pas eu cette tribune pour s’exprimer et être écoutés.
On aurait compris ce courroux “tartuffien’’, si d’aucuns avaient demandé à ce que l’Algérie emboîte le pas aux Émirats arabes unis. En effet, dans ce pays depuis 2007, dans tous les établissements du pays, du préscolaire à l’université, à l’exception de l’éducation islamique, toutes les disciplines scolaires sont enseignées en langues étrangères. En anglais pour l’école américaine ; en français pour l’école française, etc.

Tartufferies
En lançant ces cris de ralliements du genre “au secours, la langue arabe el-fosha est en danger”, ils donnent la fausse impression de parler “el-fosha’’ chez eux ou au travail, ou sur les plateaux de télévision. Tartuffe ne ferait pas mieux ! Soyons honnêtes et levons le voile sur cette guéguerre que veulent allumer des nostalgiques d’un temps révolu. Pas un seul des 800 participants à la Conférence nationale d’évaluation de la réforme de l’école n’a entendu, un responsable du ministère déclarer, et encore moins décider, d’enseigner en arabe algérien. Une accusation farfelue, gratuite et méchante. Ce remue-ménage médiatique nous donne l’occasion de rafraîchir les mémoires.

A-t-on vu ces détracteurs déverser leur fiel contre les publicitaires qui tordent le cou à la langue arabe ? Une langue arabe dialectale latinisée dans les spots télévisés du type : “ahdar’’ ; biladi fi kalbi’’ ‘’ Renaut, dernaha’’, etc. Cet arabe dialectal latinisé inonde les foyers algériens via les écrans de télévision, à toute heure de la journée. Ce qui ne semble pas écorcher les oreilles de ces vigiles de la langue. Tout comme, ils ferment les yeux devant cette horreur pédagogique d’un arabe sabirisé et latinisé  transcrit sur des encarts géants. Cet arabe publicitaire et médiatique a un double impact : dévaloriser, sabiriser, la belle langue de Naguib Mahfoudh, et surtout, dérouter nos élèves. Ces derniers ne savent plus sur quel pied danser : laquelle de ces langues arabes est la bonne ? L’arabe publicitaire latinisé et sabirisé ou l’arabe scolaire ? Et cela dure depuis des années. Il est vrai que l’argent n’a pas de couleur idéologique, quitte à accepter la maltraitance infligée à la langue arabe.
Se sont-ils élevés — mais le peuvent-ils ? — contre la langue des sms ? Elle est pourtant en opposition totale avec la pureté de la langue (saha 3idkoum…). Se sont-ils insurgés devant l’apartheid scolaire et linguistique généré par le changement de langue, dès l’accès à l’université ? Ils savent bien que depuis plus de trente années, la langue française détrône la langue arabe dans les filières universitaires dites prestigieuses (médecine, maths, pharmacie, architecture…).

Seuls les élèves qui ont fréquenté le privé préscolaire, écoles, collèges et lycées (lycée français de Ben Aknoun ou le spécifique du lycée Bouammama , ex-Descartes) y réussissent. Un circuit scolaire pour enfants de riches où le régime pédagogique donne la part belle à l’enseignement en langue française. En parallèle, les établissements publics dispensent l’enseignement uniquement en langue arabe, avant de voir leurs élèves — les enfants des familles défavorisées — subir le traumatisme, c’en est un, du changement de langue, une fois le bac en poche. D’ailleurs, ils se réorientent vers les filières arabisées avec des débouchés hypothétiques. N’est-ce pas de l’injustice et de l’iniquité que de concevoir la scolarité de nos enfants sur ce mode discriminant de gestion pédagogique ? N’est-ce pas les parquer dans un ghetto, prélude d’apartheid scolaire d’abord, social, ensuite ? Bourdieu parlait de l’école reproductrice des classes. Dewey lui écrivait que l’école était “la grande Trieuse”. Ils ne pourront pas s’y opposer à cet apartheid scolaire qui perdure depuis 1981, pour la simple raison que ce sont leurs enfants qui en tirent profit. Il n’y a qu’à recenser l’origine sociale des enfants scolarisés dans ces établissements francisés et des étudiants chanceux de poursuivre des études de médecine, de mathématiques ou de pharmacie.

Autre réalité passée sous silence : existe-t-il un enseignant algérien qui s’exprime avec ses élèves uniquement en arabe “fosha’’, dans sa classe ou en dehors ? Lors de la leçon de mathématiques, au lycée ou au collège, nous n’entendons que des bribes d’arabe “fosha’’, mais beaucoup d’arabe algérien, de tamazight et de français. En soulevant le tollé devant les compétences avérées de nos spécialistes, les détracteurs veulent cacher les vrais enjeux qui se posent au pays. Et la question existentielle pour le peuple algérien est : comment asseoir une société bilingue, voire trilingue tournée vers le plurilinguisme et les valeurs universelles ? Cette problématique a de tout temps effrayé les gardiens du temple : le bilinguisme n’est bon que pour leurs enfants, la minorité. Les enfants du peuple “d’en bas’’ n’ont qu’à se contenter d’une seule langue et mal enseignée de surcroît. Ils sont l’écrasante majorité.

La pédagogie des langues
Il nous faut savoir que la langue écrite est étrangère au monde de l’enfant — quelle que soit sa nationalité ou sa langue — et ce, avant qu’il ne le rencontre dans la pratique en 1re année de l’école primaire. À l’origine, l’écriture est une création d’adulte pour les adultes. De sa naissance à six ans, l’enfant utilise le langage ou langue maternelle parlée. Il y est à l’aise. Il en joue, se donne du plaisir. Cette langue parlée, maternelle, participe au développement et à la structuration de sa pensée, de son intelligence en éveil. Au premier contact avec la langue écrite, il éprouvera de la gêne, des difficultés. Les spécialistes parlent du CHOC de la première année scolaire : coupure avec les parents, nouvelle vie sociale et changement de registre langagier (contact avec la langue écrite). La pédagogie moderne préconise de s’appuyer sur la spontanéité de l’enfant, son besoin/plaisir de communiquer et de s’exprimer, de jouer avec les mots qu’il porte en lui. Comment peut-il satisfaire ces besoins vitaux si on l’empêche d’être lui-même, d’utiliser le langage qu’il maîtrise et le forcer à imiter et mémoriser des mots et des expressions inaccessibles ? L’en empêcher signifie lui faire violence, étouffer ses capacités créatrices, couper son élan naturel vers les activités cognitives et en fin de course anesthésier son intelligence à l’aube de son éveil. La pire des méthodes lui imposera, de but en blanc, dès la 1re AP, une langue écrite qu’il ignore sur le double plan graphique et lexical. C’est ainsi que naît la phobie de l’école, l’aversion pour le maître (esse) et la langue écrite scolaire. Cette méthode dogmatique induit fatalement des punitions, des réprimandes qu’il jugera injustes.

L’injustice provoque toujours des frustrations, de la défiance : repli sur soi ou agressivité. L’échec scolaire prend sa source à partir de là (1re et 2e AP). Souvenons-nous des pratiques pédagogiques de l’école coloniale. Pour imposer de façon brutale l’usage de la langue française, les autorités scolaires avaient interdit aux élèves de parler – en classe ou en récréation – l’arabe algérien, le tamazight et en France, le breton, le corse ou l’alsacien. Au finish, des échecs scolaires massifs dès le primaire ; ce qui est le cas en Algérie depuis de longues années. La pédagogie moderne a établi une nette corrélation entre la non-maîtrise de la langue écrite, dès les deux premières années du primaire, et l’échec dans les autres apprentissages. Et par la suite au redoublement et au décrochage. Des études scientifiques ont de tout temps démontré les bienfaits du bilinguisme précoce sur le développement de l’intelligence global chez l’enfant. Et l’élève algérien est bilingue de nature : arabe algérien, tamazight et arabe scolaire. Il possède toutes les capacités pour s’ouvrir facilement aux autres langues, à condition de ne pas le culpabiliser sur sa langue maternelle pendant les trois premières années du primaire (la période sensible).

Pourquoi le mutiler d’une de ces langues, même si elle n’est que parlée ? Si ce n’est à lui endosser un handicap de départ dans sa quête pour son accomplissement intellectuel et social. La meilleure des méthodes est celle qui amène progressivement, l’enfant, vers la découverte du palais magique de cette langue étrange (pour son âge) qu’est la langue écrite, avec ses signes, ses lettres en forme de dessins. L’enseignant de première année aura à s’appuyer sur le potentiel langagier que son élève a acquis de façon naturelle à la maison, de sa naissance à six ans. Il ne doit pas l’ignorer ou l’étouffer. Doucement, avec méthode, il lui fera prendre conscience du rapport entre le signe écrit et le son, entre le mot et ce qu’il signifie et entre la phrase et ce qu’elle véhicule comme idée(s). La pédagogie employée en première année du primaire voire jusqu’en 2e AP ne doit pas être en rupture avec celle du préscolaire. Les activités préparatoires à la lecture/écriture sont d’une importance capitale. Elles constituent l’essentielle des activités du préscolaire et doivent continuer dans les deux premières années du primaire, parallèlement à l’initiation à la langue écrite. Elles sont dédiées totalement au jeu à visée pédagogique et éducative. Nous citerons les plus essentielles : les jeux de langage (jeux de rôle, saynètes) avec les activités visant à la prise de conscience phonologique ; les exercices visant à la prise de conscience de son schéma corporel, latéralité, structuration de l’espace et du temps ; exercice de motricité fine (pour manipuler le stylo ou le clavier). Dans le préscolaire et à un degré moindre en 1re AP, les apprentissages de base (lire, écrire et calculer) ne doivent, en aucun cas, être abordés de façon systématique. Les enfants dans leur majorité n’ont pas atteint la maturité exigée par ces apprentissages. Il faut sans cesse revenir et insister sur les activités préparatoires à la lecture, tout en amorçant le passage mesuré vers la langue écrite avec des textes choisis et ciblés. Ce n’est que vers 7 ans que le développement du cerveau permet à l’enfant de maîtriser la complexité de ces apprentissages dits de base ou fondamentaux. D’ailleurs certains pays (en Scandinavie) ne commencent les apprentissages scolaires d’entrée à l’école primaire, qu’à l’âge de 7 ans. C’est dire la symbiose qui doit exister entre la psychologie, les neurosciences et la pédagogie du primaire !

De toute évidence, cette tempête médiatique aura le mérite de lever le voile sur un des tabous qui ligotent notre école : la nécessité d’un audit pédagogique et scientifique de la méthode d’enseignement de la langue scolaire. C’est là un des objectifs de la Refonte pédagogique initiée par le MEN depuis septembre 2014. Sans nul doute que des hommes et des femmes sauront animer des débats, éclairer la société et aider les autorités à prendre les décisions idoines. C’est le meilleur service à rendre au pays en vu de garantir la promotion des langues ancrées en Algérie : celles maniées avec dextérité par les défunts Abdelhamid Benhadouga, Mouloud Mammeri et Kateb Yacine. N’en déplaise aux boutefeux, la guerre des langues n’aura pas lieu en Algérie. La mondialisation culturelle et économique nous invite à l’éviter. Et les spécialistes du domaine y veillent.

Source: Liberté.com

 

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