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Publié par Saoudi Abdelaziz

Rachid Sidi-Boumédiène. Photo DR

Rachid Sidi-Boumédiène. Photo DR

A lire l'interview du sociologue urbaniste Rachid Sidi Boumediène, on comprend que le "système" n'aime pas sa capitale actuelle et qu'il laisse depuis trente ans, le délabrement suivre son cours. Au début des années 80, le projet était de construire une nouvelle capitale sur les Hauts-plateaux , loin de la ville rebelle. La chute du prix du baril, au milieu des années 80 avait empêché la réalisation du projet. Existe-t-il toujours dans les cartons secrets?

Pourquoi Alger est dans un état de délabrement

Par Hadjer Guenanfa, 11 août 2015 

Rachid Sidi Boumédiène est spécialiste de la sociologie urbaine. Dans cet entretien, l’auteur de « L’urbanisme en Algérie : échec des instruments ou instruments de l’échec » revient sur l’état du cœur de la capitale qui commence à tomber en ruine.

 

Comment expliquez-vous l’état de délabrement du centre-ville d’Alger ?

Il faut d’abord clarifier cette question du délabrement. On peut prendre l’exemple des trottoirs : on a décidé de mettre comme revêtement des carreaux roses et blancs qui se salissent rapidement. Avec les carreaux habituels en ciment gris, les traces de saleté urbaine et la poussière ne se voyaient pas ou se voyaient moins. Aujourd’hui, l’amateurisme dans le choix des carreaux trahit par conséquent l’incurie du point de vue de l’entretien.

En observant les mêmes trottoirs, on constate qu’ils sont défoncés parce que les modalités de réfection et le choix de ces carreaux exigent une certaine technicité. Or, le pavage des trottoirs à Alger ou ailleurs est un marché qu’on attribue souvent à une clientèle qui n’a pas la qualification requise. C’est-à-dire qu’on donne à des entrepreneurs amis un travail qui ne demande aucune technicité apparente. Résultat : vous pouvez aussi à tout moment faire une chute par suite de carreaux défaillants ou parce que la hauteur de la bordure passe brusquement de 15 centimètres à 30 ou 35 centimètres. Les trottoirs ne sont qu’un exemple mais ils s’ajoutent au reste.

Ce qui illustre cet état de délabrement, ce sont les vieux immeublesqui commencent à tomber en ruine…

Le centre de la ville, qui a commencé à perdre une partie de sa population, n’est pas un ensemble homogène que ce soit du point de vue de la qualité du bâti, de son âge, des matériaux utilisés pour sa construction, etc. En gros, il y a une forte correspondance entre le statut social des occupants et cette qualité des immeubles et du tissu qu’ils constituent.

Ce sont des populations distinctes qui ont quitté ce centre, selon des mécanismes multiples. À partir du début des années 1990, deux mouvements forts ont pris essor. Il y a eu d’abord cette libéralisation du foncier qui a permis à ceux qui avaient soit des relations ou une position dans l’appareil d’État, soit de l’argent d’obtenir des lots importants pour de grandes constructions sur les hauteurs d’Alger.

En même temps, dans des zones moins prestigieuses près des zones industrielle ou des zones de nuisance, des terres agricoles, on a laissé faire les municipalités (FIS ou autres) qui ont attribué aux personnes à revenus moyens (qu’ils voulaient gagner comme clientèle politique) des lots en nombre infini.

Résultat : on a obtenu un étalement urbain considérable. On a également assisté au départ de plusieurs ministères et d’une grande partie des banques et des assurances qui ont quitté le centre-ville pour les quartiers périphériques.

Comment l’avènement de ces deux « mouvements » explique-t-il l’état actuel de la ville ?

Le mouvement de transfert des activités économiques et des centres de décision vers les hauteurs d’Alger et sa périphérie a transformé fondamentalement certains quartiers comme Kouba ou Hydra où on assiste à la destruction de petites villas, par exemple, pour construire des centres d’affaires.

De son côté, le centre-ville a perdu une partie de sa centralité et de sa vitalité. Les couches dominantes qui tiennent les rênes d’une certaine économie ont quitté et délocalisé leurs activités. Elles ont laissé place notamment aux cabinets médicaux et d’avocats dans les avenues de prestige.

Il y a aussi les personnes qui n’ont pas eu la chance d’aller habiter sur les hauteurs. Le centre-ville est devenu une réserve gérée par l’OPGI (Office de promotion et de gestion immobilière) qui fait le strict minimum en matière d’entretien des immeubles. En fait, il n’y a pas de gestion quotidienne. Donc, on ne refait pas les cages d’escaliers, on n’entretient pas les balcons, on n’étanchéise pas les terrasses mais on repeint la façade (la partie visible) à maintes reprises.

Mais malgré tous ces aspects, le centre-ville garde une haute valeur matérielle, esthétique et symbolique parce que l’image qui représente l’Algérie à l’international n’est pas celle de la nouvelle modernité, celle de la commune de Chéraga par exemple ou de Dély Brahim ou bien un immeuble avec une façade en verre de la nouvelle banalité internationale. L’image de l’Algérie est à la fois dans ce patrimoine ancien et dans les nouvelles réalisations, mais celle du Centre historique et la baie prédominent dans la représentation à l’international.

Qui est responsable de l’entretien des immeubles ?

L’État a décidé que ce soit l’OPGI. Le décret 83-666 datant de 1983 stipule qu’un immeuble en copropriété est géré par un syndic élu par les habitants et qu’en attendant qu’il soit constitué, l’OPGI joue le rôle de syndic. Dans les faits, l’OPGI s’est installée comme seul syndic chargé de l’entretien des immeubles. Mais l’OPGI est un Epic qui agit comme un organisme public. C’est-à-dire qu’il gère les choses avec sa bureaucratie propre. Il n’agit pas comme représentant des propriétaires dont il fait partie mais comme un organisme public qui gère à sa manière les relations professionnelles à l’intérieur de son établissement, ses ressources financières, etc. et les nouveaux programmes, surtout.  Au fond, il y a deux renoncements, celui de l’OPGI et celui des habitants aussi qui « délèguent » leurs droits et devoirs.

Quelle est la solution selon vous ?

L’État doit reconnaître aux Algériens le statut de citoyen par des mesures concrètes, pas seulement par énoncé des principes. C’est-à-dire qu’il doit appliquer le décret 83-666. L’OPGI en tant que syndic doit rendre compte de sa gestion aux habitants et ne plus agir seulement comme prestataires de services. En retour, il faut que ceux, parmi les habitants, qui ne paient pas les charges soient contraints de les payer à travers le système fiscal et parafiscal.

Le problème qui se pose aussi est le fait que l’État n’a pas d’institutions ou de mécanismes pour créer et donner vie aux syndics d’immeubles. Tel qu’il est appliqué, ce décret, en dépossédant les habitants de la citoyenneté (et de la responsabilité qui va avec) les a infantilisés. Les citoyens peuvent alors fuir leurs responsabilités et l’OPGI aussi. Le prix à payer, ce sont ces dégradations et ces effondrements qui frappent surtout les immeubles les plus vieux, de moindre qualité, des quartiers populaires.

Ces immeubles n’ont pas été classés comme patrimoine ?

Jamais.

Pourquoi ?

Il faut qu’il y ait une procédure. Elle n’a pas été enclenchée parce que le ministère de la Culture continue à gérer selon l’esprit « monumentaliste » de l’ordonnance de 1967 et non selon l’esprit plus moderniste de la loi de 1998. Quand on voit les ruines et les sites historiques avec des barrières en grillage, quand on voit des constructions sur des ruines romaines, quand on voit ce qui s’est passé à Tipaza…

C’est pour cette raison que la Casbah se trouve dans cet état actuellement ?

La logique dont j’ai parlé concernant le centre-ville s’applique aussi à la Casbah depuis les années 1980. De plus, cette cité a toujours fait peur au pouvoir central parce qu’il s’agit d’une zone de contestation. Ce qui a fait sa bonne réputation, son esprit contestataire, sa révolte, pendant la Guerre de Libération a fait sa mauvaise réputation après les années 1970. Si on regarde le nombre d’émeutes à Alger, les plus violentes et les plus effrayantes ont eu lieu à la Casbah. (Les décideurs) disent qu’ils aiment la Casbah parce qu’ils ne peuvent pas dire le contraire. Elle a une valeur symbolique extrêmement puissante même chez des gens qui ne l’ont jamais vue et qui ne la verront pas.

Est-il trop tard pour la réhabiliter ?

Il n’est jamais trop tard même s’il ne restera qu’une seule maison. Le problème est qu’on ne sait pas s’il y a une volonté explicite de l’abandonner parce qu’elle est dangereuse socialement. Les gens qui représentent le pouvoir central font de l’accumulation de l’argent mais ils ne sont pas capables d’en jouir car ils n’ont pas de vision. On élabore un décret portant l’organisation au sein d’une copropriété mais on ne veille pas à ce qu’il y ait une gestion du quotidien.

Il n’y a pas de projet qui dure, et les exemples ne manquent pas : la Casbah d’abord, mais aussi, entre autres, le projet du carrefour du Millénaire d’Alger qui traîne depuis 1998. Ils ont nettoyé les voûtes et on est arrivé à 90% du projet.  Ils ne sont pas capables d’aller au bout d’un projet parce qu’ils ne sont pas capables de se mettre d’accord autour d’un projet. Ils ont désigné un gouverneur qui a fait ce projet avant de l’enlever et mettre un wali qui a démoli le même projet. On crée la promenade des Sablettes et on la laisse presque inaccessible, dangereuse que ce soit à pied ou en voiture. Où est la cohérence dans tout cela? Il n’y a pas de continuité dans les politiques ni de suite dans les idées, chaque wali a sa politique.

Source: TSA-Algerie

 

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