Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

La France va-t-elle abolir l'esclavage pour les Grecs?

Denis Dupré Headshot                                                      Panagiotis Grigoriou Headshot

Denis Dupré*                                                        Panagiotis Grigoriou**

 

Ce sont aussi des états entiers qui peuvent être asservis pour satisfaire leurs créanciers. Certains pays du tiers-monde, après avoir été endettés avec la complicité de dirigeants corrompus, ont été pillés et l'Europe a bénéficié d'une part du butin. Ironie de l'histoire, c'est maintenant le tour de certains états européens.

La dépossession par les créanciers des biens communs du peuple grec est des plus brutales. Une fois, leurs entreprises publiques, ports et aéroports, terres et immeubles devenus propriétés de fonds de gestion internationaux et de banques, l'esclavage est assuré pour les grecs et leurs descendants. Cela ne suffira même pas à payer leur dette.

Il n'est pas question ici de nier les responsabilités des grecs. Mais, la France, disposée au repentir face aux exactions, faites en son nom dans le passé, est-elle lucide sur sa responsabilité au niveau européen qui mène à l'asservissement sans avenir des grecs ? D'autres postures seraient possibles, pour des raisons morales, ou ne serait-ce même que par égoïsme bien compris.

François Hollande s'est positionné pendant sa campagne contre les ravages de l'extrême-libéralisme. Mais quelles valeurs fondent véritablement l'orientation de la politique de son gouvernement? De quelle façon les plus faibles sont-ils protégés par les plus forts?

Face à la misère du peuple, Néhémie, gouverneur de Judée au 4ème siècle avant JC, en appelait aux riches propriétaires pour qu'ils remettent à leurs débiteurs leurs dettes: "Remettons-leur donc cette dette. Rendez-leur aujourd'hui même leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leur maisons, et remettez-leur la part de l'argent, du blé, du vin et de l'huile que vous avez exigée comme intérêt" (Néhémie 5, 11 - 12). La France, fille ainée de l'église, ne semble pas vouloir imiter Néhémie.

Le Décret de 1848, toujours en vigueur, abolit définitivement l'esclavage et toute participation indirecte à l'exploitation. Son article 8 stipule: "Même en pays étranger, il est interdit à tout Français de posséder, d'acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre. Toute infraction à ces dispositions, entraînera la perte de la qualité de citoyen français."

La France laïque, la France des droits de l'homme applique-t-elle la loi de 1848 à ses dirigeants qui, en son nom, exigent des grecs la poursuite sans fin de leurs efforts?

L'applique-t-elle vis-à-vis des inflexibles détenteurs de créances?

Le plus vieux texte de loi du monde, le code du roi Hammourabi, énonçait clairement des limites pour empêcher les créanciers, par l'appropriation d'esclaves, de devenir des petits seigneurs, concurrents du pouvoir. "Le créancier ne peut prendre de l'orge dans la maison du débiteur sans son consentement (art. 113), pas plus qu'il ne peut saisir un bœuf (art. 241), ce qui implique que l'on ne peut prendre au débiteur ni ses moyens de travail, ni ceux de sa survie. Si le créancier peut saisir le débiteur, sa femme, ses enfants comme esclaves (art. 115), ceux-ci seront automatiquement libérés au bout de trois ans (art. 117)."

Le créancier France, suiveur de l'Allemagne, semble vouloir priver les grecs de leurs biens communs et leurs outils de travail et cela pour une durée indéterminée. Car il faut bien l'admettre, la dette des grecs n'est pas remboursable.

Au-dela du cas grec, les dettes mondiales ne peuvent être remboursées. Elles représentent environ 200 000 milliards de dollars, répartis en quatre parts sensiblement égales entre les particuliers, les entreprises, la finance et les états. Les actifs mondiaux ne représentent que 240 000 milliards de dollars dont la moitié est détenue par 1% de la population. Le ratio de la dette par rapport au PIB est de 286%.

Trois années de production de richesses mondiales pour rembourser les dettes, est-ce raisonnable ? D'autant que, comme l'a montré Piketty, les débiteurs possèdent peu de richesses, et rarement leur outil de travail.

Alors, la France a-t-elle intérêt à soutenir ceux qui s'enrichissent aujourd'hui aux dépends de l'autonomie de la Grèce?

La France, dont la production industrielle a baissé de 20% en dix ans, cache sa faiblesse par le développement des services, comme ceux aux personnes âgés, mais qui ne sont possibles que par le déficit et la dette. La France a une dette exactement comparable à celle de la Grèce: 7 fois plus de population et sept fois plus de dette que la Grèce. Angela Merkel a repoussé à 2017, le plan d'exécution de la France, pudiquement appelé mise sous tutelle. La grande braderie est en partie reportée après les élections, pour essayer d'enrayer la montée au pouvoir du Front National qui s'opposerait aux diktats des institutions européennes. Ce report sert François Hollande qui parait obnubilé par sa possible réélection.

La France, complice et responsable de l'esclavage des grecs en sera victime à son tour. Les Français ne devraient pas se laisser bercer par des illusions. Et, ne serait-ce que par intérêt, ils ne devraient laisser faire aux autres, ce qu'ils ne veulent pas avoir à subir.

Il convient d'ajouter, non sans amertume, que les marchés et ses algorithmes s'est peut-être définitivement emparé du réel, le conduisant au bord du chaos. Ce chaos, que nous observons sans réaction adaptée pour l'instant, semble précédé par la fin voulue des régimes démocratiques du monde occidental. L'abolition des souverainetés, et en dernier lieu des peuples eux-mêmes, c'est à dire la prédation des ressources, y compris humaines, semble inéluctable. A moins de faire preuve de grande créativité dans les formes de résistances et autant de réinvention du fait politique, essentielles pour l'avenir.

Il est peut-être encore temps pour notre président, qui ne peut que méditer sur les leçons de l'histoire de l'humanité, comme celle dont témoigne ce musée de l'esclavage, d'assumer son rôle historique de sauver la Grèce puis la France de la servitude programmée en renégociant les dettes publiques à hauteur de 60% du PIB. Le programme du candidat Hollande doit enfin être appliqué: s'opposer à ceux qui veulent asservir leurs frères.

*Enseignant chercheur en finance et éthique à l'Université de Grenoble

**Historien et auteur du blog Greek Crisis

Source: Le HuffingtonPost

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Safiya 10/06/2015 20:34

Ce que je ne comprendrais jamais est : pourquoi l'Algérie, qui n'est pourtant pas endettée, cède la gestion des aéroports, de l'eau, du tramway et autres métros à des sociétés étrangères...