Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

John R. MacArthur , entre Albert Camus et Kamel Daoud

"Si jamais je voyage en Algérie, ce sera en compagnie d’Haroun ainsi que de Meursault" écrit l'Américain John R. MacArthur dans sa chronique du «Harper’s Magazine".

Voyage à venir en Algérie

Par John R. MacArthur

Depuis toujours, je rêve de voyager à Oran et à Alger afin de mieux apprécier l’oeuvre d’Albert Camus. Héros non seulement philosophique, Camus reste aussi pour moi l’incarnation d’une certaine idée que je conserve depuis ma jeunesse sur la possibilité d’un journalisme à la fois littéraire et idéaliste. Lors de sa vie trop courte, cet enfant de la classe ouvrière, dont la mère était illettrée, a élargi les esprits de millions de lecteurs avec ses romans, mais il a également donné à des milliers de journalistes moins doués que lui l’espoir que quelque part, enfoui dans le petit train-train quotidien de leur boulot, il pourrait se trouver quelque chose de plus édifiant qu’un compte rendu exact ou qu’un fait divers amusant.

 Évidemment, on peut s’inspirer des écrits de Camus sans se soucier de ses racines. Mais ma curiosité journalistique ainsi que mes inclinations touristiques voudraient que je me rende au berceau du saint patron des éditorialistes engagés pour me tremper dans la chaleur intense, le soleil brûlant et la plage déserte décrits dans L’étranger. Là-bas, en Algérie, je rencontrerais les ombres de vraies personnes évoquées dans Le premier homme. Je croiserais à Oran une version du Dr Rieux, implacable adversaire du mal universel dans La peste. Et dans les rues de Belcourt, à Alger, je respirerais l’air qui a permis, contre toute attente, au grand esprit du petit Albert de fleurir, malgré la pauvreté, sous l’oeil bienveillant d’un enseignant sage qui a pu servir de père pour un gamin qui avait perdu le sien dans la Grande Guerre.

 Sauf cette invitation, reçue en 1998, à participer à une mission anticensure à Alger pour une organisation de presse, je n’ai jamais eu l’occasion de mettre les pieds au Maghreb. À l’époque, l’Algérie était en pleine guerre civile entre le gouvernement militaire et les rebelles islamistes, et je ne voyais pas d’intérêt à faire l’aller-retour de l’aéroport à l’hôtel en blindé. À quoi bon me présenter sur les lieux sacrés de Camus sans pouvoir me promener dans les rues et plonger dans la Méditerranée ?

Toutefois, ce rêve d’un Camus retrouvé en Afrique du Nord m’est resté dans le ventre, alors que j’étais ignorant du monde maghrébin, à part des rencontres de routine avec les commerçants algériens à Paris et quelques conversations pas très agréables au Tunnel, un bar défunt du boulevard Exelmans. À vrai dire, mon rêve camusien a peu de rapport avec l’Algérie actuelle, et même aucun avec l’Algérie pied-noir de Camus.

Un choc

Or mon séjour dans l’Algérie de fiction camusienne a été rudement bousculé ces derniers jours. Ayant récemment relu L’étranger, j’ai lu à la suite Meursault, contre-enquête, le roman de Kamel Daoud sorti l’année dernière en France (en juin aux États-Unis), et voilà que je ne peux plus rêver de la même façon.

Daoud offre une révision de L’étranger du point de vue arabe qui a bouleversé mes images fixes et rend impossible mon éventuel voyage à l’ancienne colonie française, du moins pas dans un état d’ignorance béate de l’Autre arabe. À travers son narrateur, Haroun, frère de la victime abattue sur la plage par Meursault, Daoud fait son propre rêve, donnant à « l’Arabe » un nom, Moussa, et une personnalité que Camus n’a pas forcément voulu envisager. Dans L’étranger, l’Arabe est un symbole qui menace, mais qui n’agit pas vraiment ; il sert de tabula rasa pour refléter un dilemme largement occidental qui a abouti au quasi-suicide de Meursault.

 Plus surprenant encore, on ne trouve pas de rancune anticolonialiste chez Daoud, pas de clichés tiers-mondistes. Guylaine Massoutre soutient dans Le Devoir que « la force du roman, c’est de n’être ni une revanche ni l’histoire d’un martyr… on y lit une colère géante, à la mesure de l’absence d’empathie, de l’effacement de la victime, de “ la nonchalance majestueuse ” du criminel Meursault ».

Comme Camus, Daoud est journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, laïque et méprisant envers des islamistes en guerre contre la tolérance et la liberté. Il a dernièrement expliqué au New Yorker qu’il a « écrit un roman parce que, pour une fois, j’ai pu mettre un petit peu de distance entre moi et le journalisme ». La conséquence en est une fatwa ordonnée par un imam radical, offensé par la politique trop libérale de Daoud et par son protagoniste, qui aime les femmes et l’alcool. « Ce sont des amoureux de la mort, pas de la vie », déclare Daoud. Camus, lui aussi, aimait les femmes et la liberté.

 Mais Daoud révèle peut-être un conflit caché du Prix Nobel. D’après Haroun, le meurtre commis par Meursault « semble celui d’un amant déçu par une terre qu’il ne peut posséder. Comme il a dû souffrir, le pauvre. Être l’enfant d’un lieu qui ne vous a pas donné naissance. » Si jamais je voyage en Algérie, ce sera en compagnie d’Haroun ainsi que de Meursault.

Source: Canada. Le Devoir

*communément appelé Harper's. Ce magazine mensuel généraliste américain a été fondé en 1850. Couvrant la politique, la littérature, la culture et les arts, c'est le plus vieux magazine américain publié sans interruption. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article