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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le 10 septembre 2014, Obama qualifiait de "succès" la guerre des drones au Yemen. Photo DR

Le 10 septembre 2014, Obama qualifiait de "succès" la guerre des drones au Yemen. Photo DR

ANALYSE

Par Gilles Paris , 9 avril 2015 (Le Monde)

Pendant deux décennies, la Somalie a constitué l’exemple presque chimiquement pur d’un Etat failli. Des autorités centrales dépourvues de légitimité, n’exerçant qu’un contrôle marginal sur un territoire abandonné à des milices islamo-mafieuses. Des populations forcées au déplacement et à l’exil par les violences et un sous-développement endémique. La guerre ponctuellement alimentée par des pays voisins.

En face de la Corne de l’Afrique, le Yémen est à ce point de bascule qui pourrait le faire passer de la catégorie des Etats faibles à celui des Etats déliquescents. Il pourrait alors devenir le cauchemar de ceux qui y ont opéré au cours des dernières années, à commencer par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, en favorisant l’implantation des ennemis qu’ils entendent pourtant y combattre : les djihadistes d’Al-Qaida et de l’Etat islamique, et la République islamique d’Iran.

Le 27 mars, le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, l’a rappelé d’une manière brutale. « La stratégie que l’administration a poursuivie au Yémen n’est pas une stratégie d’édification d’une nation, mais de contre-terrorisme », a-t-il assuré. Depuis l’attaque d’Al-Qaida contre le destroyer USS-Cole, en 2000, les Etats-Unis font la guerre aux groupes djihadistes yéménites à grand renfort de tirs de drones Predator.

Cette guerre produit des résultats statistiques qui ont poussé Barack Obama à la qualifier de succès le 10 septembre 2014, mais aucun gain territorial. Qui pourrait affirmer aujourd’hui, alors que l’Etat islamique, absent jusqu’alors, vient de revendiquer ses premiers attentats à Sanaa, que les groupes djihadistes sont plus faibles qu’en novembre 2002, date du premier assassinat par missile Hellfire interposé ?

Choix discutables

Le déluge de feu déclenché depuis le 26 mars par Riyad avec la bénédiction de Washington pour mettre un terme à l’avancée des milices houthistes, de confession zaïdite, une variante du chiisme, se prête à la même analyse. L’Arabie saoudite était déjà passée à l’attaque en 2009 contre ces groupes armés, alors cantonnés dans les montagnes du nord-ouest du pays. Les résultats de cette offensive avaient été assez piteux pour provoquer la disgrâce du prince Khaled bin Sultan bin Abdelaziz, le vice-ministre de la défense. Six ans plus tard, voici les mêmes milices maîtresses du territoire de l’ancien Yémen du Nord et installées dans les faubourgs d’Aden, la capitale sudiste.

Washington et Riyad subissent aujourd’hui les conséquences de choix discutables. Les Etats-Unis ont privilégié l’endiguement des groupes djihadistes en se reposant sur un régime usé par trente années de funambulisme politique, le président Ali Abdallah Saleh navigant au gré des alliances possibles, parfois contradictoires. Riyad a toujours souhaité disposer d’un Yémen faible à sa porte, jouant des ressorts tribaux ou du sentiment séparatiste toujours vivace dans l’ancien Yémen du Sud pour le brider.

L’un comme l’autre ont fait l’impasse sur ce qui mine le pays aussi sûrement qu’un factionnalisme que la transition engagée après la mise à l’écart du président Saleh en novembre 2011 n’a pas été en mesure de juguler : l’état de sous-développement accentué par une croissance démographique qui sollicite dramatiquement des ressources naturelles déjà passablement surexploitées (à commencer par l’eau, qui manquera dans la capitale yéménite dans dix ans) et une corruption qui a placé l’économie du pays dans les mains de quelques-uns. Les riches pays du Golfe n’ont cessé de tenir le Yémen à la marge au lieu de l’aider, et les « Amis du Yémen », coalition de bonnes volontés naguère pilotée par Londres, sont aux abonnés absents.

Prophétie autoréalisatrice

C’est sur le sentiment d’abandon par rapport à une élite politique, militaire et tribale s’entre-déchirant pour le pouvoir et ses prébendes que le mouvement houthiste a prospéré en dehors de son bastion montagneux au moins aussi sûrement que par sa combativité. Il est apparu comme un nouveau mouvement des déshérités, capable de ramener l’ordre, ce qui explique les sympathies qu’il s’est attirées et la rapidité de sa progression, vers la capitale yéménite tout d’abord, en septembre 2014, puis vers le sud à partir de février. Il est peu probable que les frappes saoudiennes, avec leur cortège de dommages collatéraux (un autre point commun avec les opérations américaines) modifient cette donnée essentielle.

Aux choix hasardeux du passé s’ajoute désormais une lecture des conflits qui minent le Yémen relevant de la prophétie autoréalisatrice : l’extension du domaine de la guerre entre chiites et sunnites qui irradie un axe de pays défaillants, de Bagdad à Beyrouth. Il ne saurait être question de sous-estimer la composante religieuse de la rébellion lancée en 2003 par Hussein Badreddin Al-Houthi. Elle avait été provoquée en grande partie par la poussée salafiste soutenue par le régime dans la place forte du zaïdisme, Saada. Mais la coexistence a longtemps été la norme entre zaïdites et sunnites.

La relativité de cette fracture se vérifie avec l’ancien président Saleh. De confession zaïdite lui-même, il a été l’instigateur des six « sales » guerres conduites contre les houthistes de 2004 à 2010. Une fois écarté, il n’a pas hésité à nouer une alliance avec ses anciens ennemis pour tenter d’évincer son successeur, Abdel Rabbo Mansour Hadi, un ancien sudiste aujourd’hui réfugié en Arabie saoudite. Dans un pays surarmé comme l’est le Yémen, le rôle de l’Iran a probablement été assez relatif jusqu’à présent. Mais il ne cessera de grandir si le conflit relancé par l’intervention des pays du pacte sunnite scellé au Caire s’enkyste.

Pour l’ancienne Arabie heureuse, les conséquences immédiates seraient dramatiques. Une crise humanitaire sans possibilité d’intervention extérieure dans un pays réduit à une addition de milices et de bandes armées.

Source: Le monde.fr

 

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Djamal Amran 17/04/2015 23:50

Ici encore, une approche "à l'algérienne", non belliciste et fondée sur la négociation incluant toutes les parties concernées, yéménites et du voisinage, aurait permis de modérer les conflits, de découvrir les solutions d'équilibre des intérêts, en apparence (seulement) inconciliables. Mauvais élève, le détenteur de la force des armes est à chaque fois débordé et mis en déroute par la force des hommes.