Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

Photo DR

"Parcours du combattant ? Qu’importe ! Elle ne rêvait pas d’être « taxieur » lorsqu’elle était petite, mais seulement d’être une femme indépendante. Elle ne compte pas abandonner et rêve même d’agrandir son affaire avec plusieurs chauffeurs. Pourquoi pas une armée de taxieuses femmes ?"

Par Amina Boumazza, 26 avril 2015 , TSA-Algérie

 

Regards médusés, bouche bée. À El-Biar, à quelques mètres de la place Kennedy, les piétons ont du mal à s’en remettre, « Est-ce vrai. Je n’ai pas rêvé ? », semblent-ils se demander. Le problème c’est Elle. Une jeune fille qui ose conduire un taxi. Si cette scène semble surprendre, voire choquer, CH la trouve normale.

Elle ne fait rien de subversif mais pour la société algérienne, CH est assez déroutante. Cette conductrice est une jeune algéroise de 28 ans. Chauffeur de taxi depuis presque un an, elle préfère se contenter de deux lettres pour la nommer, par simple mesure de sécurité.

Le métier de taxi n’est pas nécessairement considéré comme un métier dangereux, mais pour une femme c’est une autre histoire. Elle doit se battre constamment pour s’imposer dans un métier d’homme. Lorsque nous la contactons la première fois afin qu’elle nous raconte son expérience, la demoiselle est assez inquiète.

« Je suis première exposée aux risques de mon métier et de mon environnement. La société algérienne n’a ni éducation, ni respect d’autrui, cela me fera une mauvaise publicité mais aussi me mettra dans une situation gênante vis à vis de ma famille et dangereuse via ma ville. Vous comprendrez, je l’imagine, ma situation », nous écrit-elle. Finalement après réflexion, elle estime que son histoire doit être partagée anonymement, avec l’espoir de changer les mentalités.

Taxi femme, 3ayb !

Dans sa berline blanche équipée de rideaux pour plus de discrétion, elle nous récupère. On ne s’attend pas à voir une jolie jeune fille qui semble avoir à peine la vingtaine. Mais au volant de son taxi, elle nous rassure vite. La conductrice s’avère être une conductrice aguerri, elle connaît les raccourcis et arpente les rues algéroises d’une main de fer.

Pas de genre au volant, elle est taxieur au même titre que ses collègues. Encore faut-il convaincre les autres ! À peine quelques mètres parcourus, nous nous sentons dévisagées, une femme dans la rue entre presque sa tête dans la voiture pour vérifier qu’il s’agit bien d’une jeune fille au volant de la voiture. «  Ils sont souvent étonnés et passent leur temps à me fixer, avec le temps j’apprends à les ignorer  », nous prévient-elle.

Agressée à Staoueli

Rien de fou, et pourtant le quotidien de cette chauffeur de taxi est parfois un enfer. Elle a déjà vécu mille et une histoires en à peine une année de conduite. Parfois des expériences ingérables. « J’étais garée à Staoueli, j’attendais mon client, je patientais dans la voiture rangée sur le côté, je ne gênais personne, jusqu’à ce qu’un homme vienne frapper de manière agressive sur  ma vitre pour me demander ce que je faisais là », raconte-t-elle. « Des femmes comme vous n’ont rien à faire ici, mon quartier est familial m’a-t-il lancée et m’a chassée des lieux, évidement que j’ai refusé. Ce qui l’a énervé. Il s’est alors mis à m’insulter et pendant ce temps j’appelais la police pour me venir en aide. Lui ne s’est pas calmé et s’est mis à donner des coups de pied dans la  porte de ma voiture, afin de me sortir de force pour lui avoir tenu tête. Tout le quartier l’a rejoint et l’a soutenu », poursuit-elle.

Une horde d’homme s’acharne sur elle et sa voiture sans que personne ne lui vienne en aide. « La police a fini par venir et leur a donné raison, des officiers ont tenté de faire une réconciliation entre les deux parties et de me dissuader de porter plainte afin d’éviter une éventuelle vengeance, alors que j’avais été agressée », confie-t-elle.

Femme tu es, femme tu resteras

Les mésaventures font aussi partie de son métier. « Au départ je me faisais arrêter systématiquement par les autorités. Au moins trois fois par jour, ils me demandaient si j’avais pris le taxi de mon père ou si j’en étais réellement la propriétaire ! Ils avaient du mal à croire que c’était ma voiture et mon métier ». 

Jeune fille au volant, veut également dire drague au tournant. CH doit également éviter les remarques sexistes qui viennent de toutes parts. « Une fois des motards de la police sur l’autoroute m’ont vue passer et se sont mis à me suivre. Ils m’ont demandée de m’arrêter pour me contrôler. En réalité ils voulaient me demander mon numéro, ils ont fini par se battre entre eux, en vain », raconte-t-elle d’un air amusé.

Au quotidien les regards médusés des hommes sont accompagnés de remarques déplacées. Même les plus « respectueux » se permettent toujours des libertés avec la jeune fille sous prétexte qu’elle fait un métier public. « Beaucoup d’entre eux me posent la question : pourquoi conduisez–vous un taxi ? Certains osent même me prendre en photo ou me filmer ! ».

Notre taxieuse doit donc constamment se faire respecter. Nous avons d’ailleurs eu l’occasion de vivre l’un de ces moments gênants. Un homme nous renseigne sur une adresse puis nous lui demandons ce qu’il pense d’une femme qui conduit un taxi. « Ah oui ça fait plaisir de voir ça. Surtout qu’elle est belle ! Elle est très charmante, moi je veux bien monter avec elle », se permet l’homme avec un regard insistant, réduisant la jeune femme à son physique, elle est gênée, et finit par démarrer de manière abrupte, sans son renseignement pour éviter cet inconnu bien entreprenant.

Autre combat, s’imposer auprès de ses collègues masculins. La présence d’une « taxieuse » les dérange. Elle représente une concurrence déloyale pour certains : « J’ai travaillé un moment à l’aéroport d’Alger, j’ai dû me battre pour avoir une place là-bas car les taxieurs de l’aéroport n’ont pas été renouvelés depuis  plus de 20 ans ! »

La jeune fille parvient pourtant à décrocher une place au culot mais elle ne savait pas qu’elle devrait gérer une contrainte de taille : ses collègues. « Ils ne me laissaient pas travailler, ils me prenaient ma place, me mettaient la pression. Au bout de deux semaines de travail j’ai reçu une résiliation de contrat sans justification. Jaloux, ils m’ont accusée de causer des troubles ».

De manière générale ses collègues masculins voient d’un mauvais œil la venue d’une jeune femme sur leur terrain de chasse. « Ils pensent que je leur vole leurs clients, parce que les gens sont plus rassurés de monter avec moi, car je suis une fille. Aussi il me haïssent d’avoir eu une place dans la station de l’aéroport alors que des milliers avant moi n’ont pas réussi », estime C.H.

Taxieuse presque secrète

Malgré des situations extrêmes, la conductrice parvient tout de même à gérer sa petite entreprise mobile. Elle a surtout appris à être ingénieuse. Diplômée en marketing, maîtrisant plusieurs langues, la « taxieuse » fait jouer ses compétences pour travailler essentiellement avec une clientèle étrangère. « Je donne ma carte qu’aux cadres ou directeurs de sociétés étrangères qui ne se sentent pas gênés par le fait d’être conduit par une femme. Bien au contraire, même si cela n’est aussi pas très commun dans leurs pays, ils respectent mon initiative et sont plus à l’aise. »

Cette « taxieuse » prudente veille à être parfaitement en règle avec ses papiers. Elle sait qu’à la moindre erreur ou effraction, elle risque de se retrouver sans travail et de perdre son permis de placement durement acquis. Mais pour le reste CH refuse de se soumettre à la pression sociale. Elle n’a pas d’itinéraire interdit, travaille de jour comme de nuit. Maintenant elle se fait moins arrêter. CH commence à être connue dans les barrages de police. Mais sa force est de vouloir travailler, alors elle fait abstraction. « J’ai bataillé pour avoir mon taxi, entre le dossier A.N.S.E.J qui m’a demandée trois années et des tonnes de documents. Sans oublier la chasse à la licence de Moudjahid, devenue rare, avec la disparition des anciens combattants ».

Parcours du combattant ? Qu’importe ! Elle ne rêvait pas d’être « taxieur » lorsqu’elle était petite, mais seulement d’être une femme indépendante. Elle ne compte pas abandonner et rêve même d’agrandir son affaire avec plusieurs chauffeurs. Pourquoi pas une armée de taxieuses femmes ?

Source: TSA-Algérie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article