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Publié par Saoudi Abdelaziz

Amani Allagui à Tunis le 26 mars 2015. Photo Isabelle Rimbert

Amani Allagui à Tunis le 26 mars 2015. Photo Isabelle Rimbert

Le blogueur, indisponible, n'avait pas rendu compte du Forum Social qui s'est tenu à la fin du mois dernier à Tunis. La presse semble avoir ignoré le "social", alimentant plutôt ses unes avec  les faits divers montés par divers services liés aux pouvoirs en place au Maghreb.

Nous reprenons le témoignage de Amani Allagui, 27 ans, coordinatrice du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) qui va au coeur de la réalité sociale.

«Le textile est majoritaire dans la région de Monastir (Tunisie), c’est la capitale par excellence de cette industrie. Tout le monde y a des proches impliqués. Des femmes, jeunes, exploitées, parfois illettrées, qui viennent des régions du sud, plus pauvres. Le secteur est crucial pour la Tunisie : il pèse le tiers des entreprises industrielles. Il employait encore récemment 18 5000 ouvriers. Mais ils étaient 250 000 avant 2005. La détérioration ne date pas que de la révolution de 2011 : elle remonte au démantèlement de l’accord multifibres, il y a dix ans. Pas moins 87 usines de l’industrie du textile de la région de Monastir ont dû fermer leurs portes entre 2007 et 2012, laissant 4 500 personnes au chômage. Dans ce secteur, 8 femmes sur 10 se retrouvent ainsi sans emploi. Du coup, les patrons se sentent plus que jamais les mains libres et multiplient les violations des droits du travail. Pour mieux comprendre, et étayer nos accusations, on a donc mené, avec le FTDES, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, une enquête autour de 28 firmes, et recueilli 260 témoignages. Une première.»

«Ce qui frappe, c’est que les usines dont l’ancienneté est de moins de 5 ans, sont majoritaires. Pour une simple raison : elles sont dispensées de taxes. Ce qui étonne aussi, c’est qu’à 42% elles sont détenues par des capitaux français. Et qu’elles s’accomodent très bien des contrôles en chute libre depuis la révolution. Les inspectrices nous le disent : quand elles interviennent, les entreprises ont été déjà été informées de leur passage. Et les patrons ne se privent pas de prélever plus de 9% de leur salaire censé être versés à la sécurité sociale, mais qu’ils se gardent bien de faire en réalité. L’exploitation de ses ouvrières se multiplie en toute impunité. Des fermetures abusives d’usine aussi. On a compilé pas moins de 321 dossiers individuels sur le sujet en 2014 ! L’un des cas les plus fameux, c’est l’histoire de JBG, Jacques Bruynooghe Global, groupe textile belge qui, du jour au lendemain, a fermé cinq de ses filiales, en 2013. Sans verser de salaires, sans primes, sans heures supplémentaires. Le tribunal de grande instance de Monastir a bien condamné le groupe a dédommager 311 ouvrières à 4 millions de dinars (près de 2 millions d’euros), mais pour l’instant, les poursuites restent sans suite. Le groupe n’a rien payé.

 «Alors oui, on est venu raconter ces histoires de travailleuses exploitées, parfois virées du jour au lendemain, alors qu’elles travaillent depuis plus de 30 ans. Dire que les rapports de productions sont garantis par une fourchette de lois au service des investisseurs aux dépens de la main d’oeuvre. Et qu’ils sont pour le moins asymétriques. Dénoncer des salaires humiliants : 300 dinars par mois (150 euros ndlr), avec parfois des familles entières en charge : 90% des femmes disent ne pouvoir en vivre décemment. On est aussi venus témoigner des conditions de travail, parfois sans issues de secours, sans réfectoires. Un tiers des filles interrogées souffrent de maux de dos, de poignets, de pieds. Et beaucoup de celles qui oeuvrent dans les ateliers du tannage et lavage bossent sans gants, sans masque et développent des maladies telles que des cancers. Pour éviter toute preuve de rapport au travail, les salaires sont souvent payés en espèces; les heures supplémentaires non payées. Quant aux logements, ils sont lamentables : des filles qui dorment parfois jusqu’à 5 ou 6 dans des endroits insalubres, parfois à même le sol sur des cartons, sans aucune aération. La seule façon d’améliorer leur sort, c’est d’informer. D’en parler. Et de les aider, parce que les syndicats sont encore trop souvent absents : moins de 10% sont syndiquées.»

Propos recueillis par Christian Losson, 28 mars 2015 (à Tunis)

Source : Liberation.fr  

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