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Publié par Saoudi Abdelaziz

Spécialiste des questions sociales, Marie-Anne Valfort, membre associé à PSE-Ecole d’économie de Paris et maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, analyse dans le journal économique français La Tribune la réalité des discriminations dans l'entreprise, dont sont victimes les musulmans, et leur impact, y compris sur la bonne marche des entreprises.

La Tribune.fr, 9 avril 2015

Quelle est l'origine de vos recherches sur l'intégration des immigrés musulmans dans les sociétés occidentales et notamment en France ?

Marie-Anne Valfort. En 2008, un testing sur CV mené en interne par le groupe Casino a montré que les Français d'origine extra-communautaire (asiatique, africaine, maghrébine) sont systématiquement discriminés par rapport aux Français d'origine française . Cependant, l'intensité de la discrimination qu'ils subissent semble très dépendante de la région dont ils sont issus. Ainsi, des trois origines précitées, c'est l'origine maghrébine qui est la plus discriminée. Ce statut particulier des candidats d'origine maghrébine suggère que ce n'est pas seulement l'origine extra-communautaire qui est source de discrimination de la part des recruteurs. L'appartenance probable à la religion musulmane du Français d'origine maghrébine (le Maghreb étant à forte majorité musulmane) semble constituer un handicap de plus pour lui.

C'est cette hypothèse que j'ai voulu tester avec deux collègues américains, Claire Adida (Université de San Diego) et David Laitin (Université Stanford). Nous avons ainsi lancé en 2009 un programme de recherche financé par la National Science Foundation dont l'objectif était de répondre aux deux questions suivantes: (i) les individus sont-ils plus discriminés lorsqu'ils sont perçus comme musulmans plutôt que chrétiens? (ii) si oui, quels sont les ressorts de cette discrimination?

Les musulmans sont-ils discriminés simplement parce qu'ils sont musulmans ?

La réponse est « oui », malheureusement. En 2009, nous avons mené un testing sur CV qui était le premier à tester l'existence d'une discrimination en raison de la religion. Plus précisément, afin de pouvoir attribuer d'éventuelles différences de taux de réponse entre les candidats fictifs de notre testing à leurs seules différences d'affiliation religieuse, nous avons assigné à ces candidats le même pays d'origine (le Sénégal). Notre testing sur CV nous a permis de conclure que l'appartenance supposée à la religion musulmane plutôt qu'à la religion chrétienne est un facteur important de discrimination sur le marché du travail français. Ainsi, à CV équivalent, un Français d'origine extra-communautaire (sénégalaise en l'occurrence) a entre 2 et 3 fois moins de chances d'être convoqué à un entretien d'embauche lorsqu'il est perçu comme musulman plutôt que chrétien.

Quels sont les ressorts de cette discrimination ?

Afin d'identifier ces ressorts, nous avons conduit une enquête auprès de 500 ménages d'origine sénégalaise vivant en France, dotés des mêmes caractéristiques de départ à leur arrivée en France, à l'exception de leur religion (une partie de ces ménages est chrétienne, l'autre est musulmane). Nous avons également organisé des « jeux expérimentaux » durant lesquels des Français sans passé migratoire récent ont interagi avec des immigrés d'origine sénégalaise chrétiens et musulmans. La combinaison de ces données met en lumière un cercle vicieux qui peut se décrire comme suit :

Les musulmans diffèrent par rapport à leurs homologues chrétiens (et a fortiori par rapport aux Français sans passé migratoire récent) en fonction de leurs normes religieuses et de leurs normes de genre: ils attachent plus d'importance à la religion et ont une vision plus traditionnelle des rôles qui incombent aux hommes et aux femmes ;

Ces différences culturelles constituent une source de discrimination de la part des employeurs qui craignent, en recrutant un candidat musulman, d'être confrontés à plus de revendications à caractère religieux mais aussi à plus de conflits entre salariés de sexe différent. Mais ces différences culturelles alimentent également une discrimination moins rationnelle de la part des Français sans passé migratoire récent dans leur ensemble. Ces derniers font en effet l'amalgame entre ``attachement plus fort à la religion'' et ``rejet de la laïcité'' et entre ``vision plus traditionnelle des rôles qui incombent aux hommes et aux femmes'' et ``oppression des femmes''. En d'autres termes, ils perçoivent la présence des musulmans comme une menace culturelle susceptible de remettre en cause au moins deux grands principes auxquels ils sont particulièrement attachés: l'indépendance du politique par rapport au religieux et l'égalité hommes-femmes. Cet amalgame amène les Français sans passé migratoire récent à se montrer moins coopératifs à l'égard des personnes qu'ils perçoivent comme musulmanes, y compris lorsqu'ils ne s'attendent à aucune hostilité particulière de la part de ces personnes au moment où ils interagissent avec elles;

Les musulmans perçoivent plus d'hostilité de la part des Français sans passé migratoire récent que ne le perçoivent leurs homologues chrétiens. Cette perception ne les incite pas à gommer les différences culturelles qui les séparent de leur société d'accueil, et les pousse au contraire à souligner ces différences: ces différences se creusent d'une génération d'immigrants à l'autre plus qu'elles ne s'estompent;

Cette tendance au repli des musulmans exacerbe à son tour la discrimination qu'ils subissent en France(...)

Lire la suite de l'interview  dans La Tribune.fr

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