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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Le point de vue de Jean-Jacques Kourliansky, chercheur à l'IRIS

13 avril 2015

Depuis la création du sommet des Amériques en 1994, c’est la première fois que Cuba y est présent. Le 17 décembre 2014, les États-Unis et Cuba ont simultanément annoncé la reprise de leur dialogue diplomatique. Selon vous, ce sommet marque-t-il un tournant historique ?

Jean-Jacques Kourliansky. Les trente-cinq chefs d’État du continent étaient presque tous là. Seule manquait à l’appel la présidente du Chili, en raison d’inondations catastrophiques dans le Nord du pays. Elle était représentée par son ministre des Affaires étrangères, Heraldo Muñoz. C’était effectivement une première pour Cuba puisque le pays avait été suspendu de toutes les activités de l’Organisation des États américains (OEA) depuis 1964, le Sommet des Amériques étant une émanation de l’OEA. Cela dit, les États membres de l’Organisation, au cours d’une assemblée générale en 2009, au Honduras, avaient annulé la suspension de Cuba contre le vœu des États-Unis. Les autorités cubaines avaient alors signalé qu’elles ne réintégreraient l’organisation qu’à condition que le problème de l’embargo soit réglé.
Ce qui s’est passé samedi 11 avril 2015 lors du Sommet des Amériques n’a rien de spécialement historique. La décision effectivement importante de renouer le dialogue et les relations diplomatiques entre Washington et La Havane avait été annoncée le 17 décembre 2014 simultanément par les deux présidents. La poignée de mains des deux chefs d’État le 11 avril n’était qu’une mise en scène médiatique. Elle permet de visualiser une dynamique qui est en train de se dérouler. Cette mise en scène permet aussi d’interpeler l’opinion publique américaine. En effet, la question de la relation avec Cuba, comme avec l’Iran, va nécessairement se trouver au cœur des prochaines élections présidentielles. La démocrate Hillary Clinton qui s’est déclarée candidate au lendemain de ce Sommet va devoir en assumer les engagements et les conséquences.
Les mesures d’embargo avaient été adoptées par les Etats-Unis à la suite de décisions de l’exécutif en 1961. Elles avaient été durcies par des lois adoptées par le Congrès américain en 1992 sous le mandat de George Bush (père) et en 1996 sous la présidence de Bill Clinton. Le système institutionnel américain ne permet qu’au seul Congrès d’invalider les lois qu’il a lui-même votées dans le passé. Or, aujourd’hui, la majorité en son sein est républicaine. Il est donc exclu qu’il vote une suspension de l’embargo. Par conséquent, les prochaines élections présidentielles auront notamment pour enjeu cette question, afin de permette le vote éventuel d’une loi suspendant l’embargo.


L’influence des États-Unis sur le continent latino-américain est très affaiblie depuis le début de la décennie 2000 tandis que la Chine y est de plus en plus présente. Par ce geste envers Cuba, les États-Unis sont-ils dans une dynamique de « reconquête » de leur pré carré en Amérique latine ?

Reconquête non, normalisation oui. Comme l’a annoncé le président Barack Obama à l’occasion de son discours du 17 décembre 2014, il s’agit de tourner la page d’une période révolue. Elle a déjà été tournée avec d’autres pays qui ont des idéologies à l’opposé de celle des États Unis comme le Vietnam et la Chine. Paradoxalement, le maintien de mesures héritées de la guerre froide à l’égard de Cuba l’isolait de moins en moins vis-à-vis des États latino-américains, mais en revanche, marginalisait de plus en plus les États-Unis sur le continent. Il est intéressant de noter que, dès 1996, au moment de l’adoption de la loi Helms-Burton renforçant l’embargo à l’égard de Cuba, les États membres de l’OEA avaient pris des initiatives en vue d’en obtenir la levée. Ils avaient normalisé leurs relations avec la Havane. Dès 1996, la quasi-totalité des pays du continent américain, Canada compris, avaient intégré Cuba dans le champ de leurs relations. Cette situation a placé les États-Unis de plus en plus en décalage avec leurs voisins. D’autant plus qu’ils avaient recentré leur intérêt diplomatique et géostratégique vers le Proche-Orient, le Moyen-Orient et l’Afghanistan et, en matière économique, vers l’Asie. Les pays des Amériques se sont au même moment éloignés des États-Unis organisant des coopérations régionales en propre (CELAC et UNASUR), et en cherchant d’autres partenariats. C’est la Chine qui a le plus bénéficié de cet éloignement, mais l’Inde, la Corée, le Japon, la Turquie sont également présents sur le continent ainsi que les pays d’Afrique et de la Ligue arabe, bien que de façon plus modeste.

Selon vous, les Etats-Unis sont-ils arrivés en position de force à ce Sommet grâce à l’accord-cadre signé avec l’Iran et le retour du dialogue américano-cubain ?

Non, pas du tout. Le 9 mars dernier, le président Barack Obama, en annonçant des sanctions à l’égard du Venezuela, a déstabilisé son arrivée triomphale à Panama. Les États du continent américain n’ont absolument pas compris pourquoi le Venezuela a été déclaré comme pays portant atteinte à la sécurité nationale des États-Unis, quelques semaines après l’annonce du rétablissement des relations avec Cuba, pays idéologiquement beaucoup plus éloigné. La Corée du Nord avait été le dernier pays à avoir été montré du doigt comme une menace à la sécurité nationale des Etats-Unis, en 2008. La Corée du Nord venait d’effectuer un essai nucléaire. Même les pays historiquement « amis » des États-Unis comme le Chili ont réagi négativement à cette déclaration en indiquant qu’il n’était plus possible de fonctionner comme pendant la guerre froide. Tous s’accordent à dire que les différends entre États doivent se régler par la voie du dialogue et éventuellement aux Nations unies. Face à cette réaction unanime des États latino-américains, le président Obama a été obligé de faire marche arrière. Il a dépêché à Caracas un expert de la question latino-américaine, l’ambassadeur Thomas Shannon, qui a été sous-secrétaire d’État à l’hémisphère occidental, (c’est-à-dire à l’Amérique latine), ainsi qu’ambassadeur au Brésil. Un Modus vivendi a pu être trouvé. Barack Obama a finalement signalé que le Venezuela n’était pas une menace pour la sécurité des États-Unis.
En définitive, ce Sommet matérialise un équilibre nouveau entre les pays du continent. Le président américain a admis que la période des ingérences, telles qu’elles se pratiquaient jusqu’à la fin de la guerre froide, n’était plus actuelle. Il peut y avoir des nuances entre les différents pays d’Amérique latine, en fonction de leurs orientations politiques et idéologiques, mais on observe malgré tout un consensus forgé au fil des ans notamment au sein de la Communauté des États d’Amérique latine et de la Caraïbe (CELAC). Cette organisation rassemble tous les pays du continent à l’exception des États-Unis et du Canada. Cet espace permet aux pays d’Amérique latine de se concerter afin de trouver des discours convergents à l’égard des puissances extérieures, et donc des Etats-Unis, et des solutions de compromis à leurs différends éventuels.
La Colombie est peut-être l’État le plus représentatif de cette situation. Elle qui est de longue date un pays ami et allié des États-Unis a normalisé ses relations avec le Venezuela, sur un principe de non-ingérence, afin de développer des relations diplomatiques et commerciales sur des bases qui soient propres à chacun dans le respect des identités idéologiques et politiques. Là est sans doute le principal enseignement de ce Sommet.
Le président Barack Obama a pris des initiatives qui font bouger les lignes diplomatiques, parmi lesquelles la relation avec Cuba et l’accord-cadre sur le nucléaire iranien. Il a également en politique intérieure mis en chantier des lois sur les migrants. Mais tout ce processus est actuellement bloqué par la majorité républicaine du Congrès américain. En raison de ces difficultés intérieures, la position des États-Unis a perdu en cohérence. Comme l’a dit le président Raul Castro dans son intervention lors du Sommet, le président Obama est « un honnête homme », mais il faudra que les États-Unis assument dans le futur ses initiatives. Cette fracture interne aux États-Unis montre les limites de la normalisation avec leurs voisins latino-américains. Qu’ils soient progressistes ou libéraux, tous, quelle que soit leur option idéologique, ont depuis quelques années pris le large, et même le grand large, en privilégiant d’autres partenariats, celui de la Chine ou d’autres pays asiatiques, rejetant tout retour à des politiques unilatérales de sanctions ou d’ingérences qui viendraient des pays du Nord et des États-Unis.

Source: http://www.iris-france.org

 

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