Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

© AP Photo/ Dmitry Lovetsky

© AP Photo/ Dmitry Lovetsky

Dans le domaine politique, la question « à qui profite le crime » ne désigne pas toujours l'auteur de l'acte (ou son commanditaire). Mais elle le désigne parfois. C'est pourquoi il est de l'intérêt de tous en Russie, et au premier chef de Vladimir Poutine, de faire rapidement toute la lumière sur ce crime.

Par Jacques Sapir*, 2 mars 2015

Jacques Sapir

Pourquoi un tel acte?

La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l'hypothèse d'un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Et il est clair que cet assassinat apporte de l'eau au moulin à la campagne hystérique antirusse qui se développe dans un certain nombre de pays.

Disons tout de suite que la première hypothèse n'est pas cohérente avec le lieu du crime. De plus, on voit mal quel intérêt aurait le gouvernement russe à faire assassiner un opposant, certes connu, mais désormais tombé à l'arrière-plan politique. Quand Vladimir Peskov, porte-parole du Président Poutine dit que Nemtsov ne représentait aucun danger, aucune menace, pour le pouvoir, c'est parfaitement exact. Si, à travers l'assassinat de Nemtsov on cherchait à terroriser les autres opposants, il aurait été plus simple de le tuer chez lui. L'hypothèse d'une implication, directe ou indirecte, du gouvernement russe apparaît donc comme très peu probable.

Une autre hypothèse, privilégiée par l'opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d'ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l'insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions. Si l'assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou au domicile de Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l'assassinat, et la mise en scène implicite qui l'entoure, semblent difficilement compatibles avec l'acte d'un groupe extrémiste provenant de la mouvance nationaliste. Disons-le crument: le niveau d'organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l'implication de « services », que ces derniers soient d'Etat ou privés (et des oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »). Or, et il faut le répéter, l'implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l'information. Au point que l'on peut se demander s'il n'est pas la cible qui a été indirectement visée.

Un meurtre « mis en scène »?

La « mise en scène » de ce meurtre interroge en effet. Rappelons ici les éléments qui semblent désormais bien établis quant au scénario de cet assassinat. On sait que Boris Nemtsov avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l'enceinte du GOUM. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes:

1. Nemtsov et son amie sont sortis à pieds du restaurant, sont passés devant l'église de Basile le Bienheureux et ont pris le grand pont qui traverse la Moskova. Vu l'heure (entre 23h et 24h) et la saison, il n'y avait pas grand monde sur le pont.

2. Nemtsov a été tué par un tireur, sans doute à pieds (mais cela reste à établir formellement). et qui a tiré 8 (?) balles dont 4 ont fait mouche dans le dos de Nemtsov. Le tireur semble être alors monté dans une voiture qui suivait Nemtsov et sa compagne.

3. La compagne de Nemtsov n'a pas été touchée dans le tir.

On peut effectivement se demander pourquoi les assassins n'ont pas attendu que Nemtsov soit rentré chez lui. Le mode classique de l'assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l'on est sûr de trouver la victime, la cage d'escalier de son appartement ou quand la personne sort d'un restaurant en règle générale. Dans ce cas, un assassinat devant le restaurant était de fait impossible vu l'ampleur de la surveillance. Mais pas un assassinat au domicile de Nemtsov (ou de son amie), car il ne semble pas avoir été protégé. Or, ce n'est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime, lieu hautement symbolique, pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d'impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre? Reconnaissons alors que cela ne cadre pas très bien avec l'hypothèse d'un acte commis par des extrémistes nationalistes. En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène, voulue et délibérée.

Un moment d'une extrême gravité.

Ces éléments laissent à penser que la Russie traverse un moment d'une extrême gravité. Au-delà de l'émotion légitime que suscite ce crime, il faudra bien poser la question de savoir à qui il profite. En se précipitant telle une meute pour accuser Vladimir Poutine, et souvent de manière indécente, les hommes politiques occidentaux et les journalistes prennent le risque que la question se retourne contre eux. Boris Nemtsov ne représentait pas un obstacle politique au gouvernement russe. Il n'était même pas, contrairement à ce que l'on écrit tant en France que dans d'autres pays le « principal opposant ». Il était un homme du passé, une relique politique des années 1990.

Dans le domaine politique, la question « à qui profite le crime » ne désigne pas toujours l'auteur de l'acte (ou son commanditaire). Mais elle le désigne parfois. C'est pourquoi il est de l'intérêt de tous en Russie, et au premier chef de Vladimir Poutine, de faire rapidement toute la lumière sur ce crime.

Source: http://fr.sputniknews.com
 

*Directeur d'études à l'EHESS où Il dirige depuis 1996 le Centre d'études des modes d'industrialisation (CEMI-EHESS), Jacques Tapir est un expert des problèmes de l'économie russe et des questions stratégiques, mais aussi un théoricien de l'économie.



 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article